LA SANCTION ET LE REMORDS
La sanction qui Tient de la conscienee e&t plus importante que celle qui vient de la loi. bes degrés. — Premier élément du remords : déception d'un mauvais raisonnement, d'un faux calcul (un voleur du MtracU de SaiM-Nltùlaê ; Clytemnestre, Gane- Ion, YagOf Narcis%e, Cléopâtre de Rodogune), — Deuxième élément du remords : trouble organique, désordre mental (Oreste, Macbeth, Richard Itî, dona Lambra dans Mudarra le Bâtard de Lope de Vega, Boris Godounof de Pouchkine, Thérèse Raquin de. M. Zola; le Bolski de M. Cherbuliez ; une scène de Faust\ — Elément supérieur et essentiel du remords ; désaccord de Tétre moral et défaut d'adaptation de l'acte à la fin morale. — Aucun exemple de suicide par le remords abstrait (Phèdre d'Euripide, de Sénéque, de R. Garnier, de Racine; le Judas du grand Myitère breton), ^ Le remords est toujours accompagné de quelque sentiment qui joint ses effets .à ceux de la conscie^içe (Othello et Orosmane). L'adjonction d'une impression organique fiiit persister le remords ; efficacité de la peine à purger notre remords, en vertu de l'équivalence logique (André de la Contagion de M. Augicr, t Hêautontimorumenos de Térence). — Le remords est^n proportion de la qualité de la conscience. Degrés de la conscience. Imaginer l'histoire de Caïn (le C^ïn de la Genèse, celui du Drame anglo-normand du xii« siècle, celui de fiyron). — La conscience est critère à la manière des faits.
A mesure que les sociétés progressent, la personne devient plus indépendante. Â la vérité, les lois qui régissent nos sociétés modernes sont extrêmement
nombreuses; mais il ne faudrait pa» conclure de 1& à une moins grande liberté des individus. C'est au contraire que les points de contact se sont multipliés par suite de l'infinie diversité et de la liberté des actions individuelles. Dans le théâtre antique, il est question à chaque instant d'oracles et de sentences divines, de prescriptions minutieuses, de contraintes légales qui tiennent l'homme en des limites étroites et sévèrement tracées. Dans le théâtre moderne, les personnages se meuvent à leur guise ; la loi est située» en quelque sorte, plus loin d'eux; la sanction qui les saisit est, du dehors, Topinion, l'estime du monde, et, au plus intime, le remords delà conscience.
La sanction qui vient de la conscience est bien autrement importante que celle qui vient des coups de la loi. Une société ne pourrait tenir, si son har* monie personnelle avec Tordre moral qu'il conçoit n était une condition, on peut dire oi^anique, du bien particulier de l'individu. Ce qui est curieux à ' rechercher dans le drame, par conséquent, ce sont les éléments organiques du remords.
De ce que l'obligation morale est le sentiment d'une démonstration, il découle que le remords est mesuré à la qua'ité des ordres sentis de la conscience ; et l'acte qui viole l'un de ces ordres est la conséquence d'un raisonnement contraire. Ou, si l'on représente les devoirs, les aptitudes natives et les
passions comme des mobiles, nos motifs, nos mobiles sont les éléments du raisonnement qui détermine notre volonté, et l'acte se qualifie selon la proportion dans laquelle ils s'y sont trouvés mêlés.
Une première forme du remords (je passe tout de suite à l'analyse du phénomène) est la déception de rindividu, lorsque, ayant préparé son forfait, et châtié à la fin par l'événement, il s'aperçoit qu'il a fait un mauvais raisonnement, un faux calcul. Sans doute, ce n'est pas encore le remords moral, mais c'est un des éléments qui y vont entrer.
Je trouve, danà le Miracle de Saint-Nicolas^ y un voleur très sage, qui préfère restituer qu'être pendu :
c Est meliùs hœc nobis reddere, Qaam sic vitam pendendo perdere. »
C'est l'aspect comique d*un état de conscience qui est représenté tragiquement par les Clylemnestre et les lago.
La Clyteraneslre d'Eschyle, voyant Egysthe frappé à mort, dit brièvement : « Nous avons tué par la ruse, nous périssons par la ruse. > Son ombre n'est occupée que de poursuivre son fils ; elle éveille les chiennes qui se sont endormies et ronflent lugubre-
1. De Coussemaker : Drame» lUurgiquft du Moyen- Age. (Rennes, 1860).
1Ô6 Lk MORALE DANS LE DRAME
ment sur le théâtre. Ganelon n'a pas r^ret du trépas des douze pairs el il no songe qu'à se garan* tir^ lago a sottement négligé un point et manqué son but ; blessé par le More, il se plait encore à le railler*
Othello : c Je regarde ses pieds... mais c'est une fable. Si tu es un diable, je ne puis te tuer,
Iago : € Mon sang coule, monsieur, mais je ne suis pas tué. »
Le Narcisse de Racine est également incapable de repentir. L'aflreuse Cléopâtre de Corneille, dans Rodogune, ne regrette que d'avoir manqué son dernier crime.
Mais il arrive que les circonstances du crime ont été telles qu'il en résulte *uû ébranlement de l'organisme, comme chez Macbeth. C'est alors une seconde forme du remords, originale et saisissante, que Shakspeare a bien observée et 'décrite.
L'odeur du crime monte vite au cerveau de Macbeth. Être roi, il n'y pensait pas d'abord. Mais les sorcières lui ont prédit deux choses, dont Tune s'accomplit à l'instant : le roi Duiican Ta fait thane de Cawdor. Thane, — pourquoi pas roi? Le voilà
1. M. de Bornier a édiflé sa tragédie» la fille de Roland^ sur le remords de Gaoelon. Toute rcBuvr^, remarquable à d'autres égards, en a pris un ton moral qui n*est pas juste.
déjà qui cède à « une suggestion dont Tépouvanlable image, dit-il, fait que mes cheveux se dressent et que mon cœur immobile se heurte contre mes côtes malgré les lois de la nature*. i^ Rien n'existe pour lui « que ce qui n'est pas. » Lady Macbeth n'a plus à faire que d'aiguiflonner sa vanité ambitieuse. Dunean visite Macbeth el vi<înt offrir sa royale personne au couteau. « Qu'aucun retour compatissant de la nature, dit lady Macbeth, n'ébranle Yna volonté faroivche et ne mette le holà entre elle et rexécutionl » Macbeth voudrait, lui, que tout Hit fini ici-bas et il se jetterait alors c tête baissée dans la vie à venir. » Mais ces actes « ont ici-bas leur punition. » La justice présente la coupe empoisonnée par nous à nos propres lèvres. Ge Duncan a été si bon, — que ses vertus viendraient, comme des anges, la trompette à la bouche, dénoncer le crime damné qui Tauraît fait disparaître ; la pitié soufflerait Thorrible action dans les yeux de tous. Son ambition prend trop d'élan «t ne peut s'asseoir en selle. Ge qui l'effraye, ce n'est pas tant Te crime, que la publicité du crime. Que Lady Macbeth trouve te moyen de couvrir la diose. et i\ tendra tous les ressorts de son être vers oelàete terrible.
Bt Hiakiteiiant, il tient 4e poignard, noa pas un