‹ La morale dans le drameChapitre 32 sur 59 · ABEL · texte numérisé non relu

ABEL

Jo un aignel,

Tait le meillor e le plus bel.

Tu, que offriras?

GUAIM.

Jo de mon blé, Itel cum Dex le m*a donné.

ABBL.

lerl le meillor ?

GHAIM.

Nenil, por voir.

De cel frai-jo pain al soir.

Telle oflrande n'est pas acceptable, dit Abel, — Chacun a sa façon, réplique Caïn. Ils déposent leurs dons sur une pierre. Dieu méprise ceux de Câïn. Alors ce frère jaloux jette un regard oblique sur le pieux Abel, il l'entraîne en un lieu écarté et lui reproche (ce dialogue est serré et brutal) la perfidie avec laquelle il détourne à son profit les faveurs célestes. Abel Texhorte encore, le supplie. Tu as trop parlé» tQ mourras, interrompt le méchant, et il le

frappe. Aussitôt apparaît la Figure ^ c'est-à-dire Dieu, qui adresse au meurtrier la terrible question : Où est ton frère ? Avec quelle impertinence répond Caïn :

«Qae sai-jo, sire, où est alez, S*e6t à maison ou à ses blez.

Jo pourquoi le dei trover ?

Jà ne 1' devoie-jo pas garder?»

Ce que tu as fait, je le sais, dit la Figure, et elle prononce sur lui le châtiment. Les démons arrivent et le chassent.

Byron, au contraire, a tiré dçs versets bibliques le drame manichéen qui y est contenu, opposant le bien et le mal, Dieu et Lucifer, dont les domaines sont éternels et indépendants. Toutefois son Gain n'est pas la personnification naïve que nous venons de voir de la mauvaise conscience, et il n'est pas non plus le meurtre, le crime fatal. Byron a introduit dans Tantique drame un nouveau symbolisme. 11 a voulu peindre dans Gain l'humaine curiosité de savoir, la curiosité de la raison métaphysique qui s'élance hors de la sphère des choses connaissables et s'en retourne, toute troublée, de son voyage dans le monde du possible. C'est pourquoi son Caïn est un être supérieur au pieux Abel; il est jaloux aussi, mais jaloux de Dieu, plutôt que du timide serviteur de Dieu, et il frappe son frère dans un mouvement

LA MORALE DANS LE DRAME i3i

de colère contre lîEternel. Quand Abel tombe en lui disant : frère l Gaïn voit Ténormilé de son acte, il revient à la vérité des sentiments humains et il pleure sur ce corps inanimé. Zillah, accourue au bruit de la dispute, appelle leurs parents; ce cri funeste retentit pour la première fois : la mort est dans le monde 1

a Death is in the world î »

Eve maudit Gain. L'ange apparaît et le condamne. Gain voudrait racheter son crime : que Tange rappelle Abel à la lumière, et qu'il meure, lui! Ainsi tout serait bien. Hélas! ce qui est fait est fait. Va, misérable, et remplis tes jours! La douce Adah, sa sœur et femme, s'exile avec lui sur la vaste terre, où il errera désormais, portant le poids de la colère divine et de son remords.

Je conclus. La sanction intime qui prouve sa force dans le remords est Texpression d'une loi d'intégrité de l'organisme. Je veux dire que l'individu social est chargé d'une fonction propre à l'état de la société à laquelle il appartient, dont l'accomplissement est sa loi d'être. Gette loi trouve sa garantie, d'une part, dans les faits extérieurs, dans les lois positives, et d'autre part, dans ce qu'on appelle la conscience morale.

La sanction de la conscience n'est rien de mysté-

rieux. Le premier élément que noua y avons distingué est la déception d'un faux calcul, Terreur du raisonnement de l'individu qui a manqué la fm égoïste qu'il poursuivait par des moyens condamnables. Le sentiment de non-conforrailé à une fin de perfection morale est de même nature, puisqu'une telle fin est un objet de notre raison, qui nous y oblige, et que nous souffrons de l'avoir manquée. Notre raison, en effet, n'est pas plus maîtresse de refuser la preuve d'une vérité de Tordre moral que la preuve d'une vérité de Tordre physique; la démonstration qui est le devoir commande son assentiment, et la règle de notre volonté est de s'y accommoder. Les troubles organiques du remords sont une autre face du phénomène ; ils indiquent visiblement la rupture de Tétat dlntégrité ou d'équilibre qui est le bien pour Tindividu. De ce bien de la personne , la vertu paraît donc être le moyen . L'habitude de la vertu est la plus favorable à Tharmonie des fonctions personnelles : elle entraîne la moindre perte d'énergie. Nos qualités morales, disait Aristote, proviennent de la répétition fréquente des mêmes actes, qui les rend plus faciles. « On doit poser en principe, ajoutait-il très justement *, que la vertu est ce qui nous dispose à l'égard des peines et des plaisirs de telle façon que notre conduite soit

1. Morale à Nicom,, liv. Tl, ch. lII.(Trad. Barth. Saint-Hilaire).

la meilleure possible; le vice est précisément le contraire. »

La vertu consiste d'ailleurs en Tapplicalion de l'individu aux fins pratiques de Tétat social qu'il comprend, ou, en termes plus larges et tenant compte du rôle des conflits moraux, la vertu parfaite serait l'exacte correspondance de notre raison avec notre volonté. Or, ces fins pratiques et d'expérience sont assurées par la force même des faits qui y ont conduit les hommes. La conscience est critère à la manière des faits ; elle est, si je peux m'exprimer ainsi, rexpérience des faits passée à l'état de. certitude ou d'habitude morale. Faits et conscience, ce sont les deux modes du critère. Sanction extérieure, sanction intime.

CBAPITRE VI

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