‹ La morale dans le drameChapitre 33 sur 59 · LE THÉÂTRE JUSTICIER · texte numérisé non relu

LE THÉÂTRE JUSTICIER

Lé jugement de T opinion et cokii de la loi ; le théâtre juge à la manière de ropinioti. » Besoins de logique et de sympathie à satisfaire; la justice faite est une source, une condition même du plaisir dramatique. — Dénouements faux {la Closerie des genêés de Ff. Soulié). La moralité de 1» fable n est pas le but de Tart. Les fins pratiques de la tragédie grecque étaient un ressort de l'action et non pas l'objet même de l'œuvre d'art — La comédie grecque et latine, la comédie espagnole : le dénouement y est l'issue d'une aventure plutôt que la- suite d'un caractère. Gomsédie dite morale* :. équilibre du rapport entre l'acte et la sanction; liaison de la cause et de l'effet, qui est d'abord une qualilé de composition (Dénouements de Tartufe et du Misanthrope). — Le but propre de l'œuvre d'art est une émotion spécifique. — Infériorité des littératures qui . dépendent étroitement de la morale (/nazies persans, théâtre indien, théâtre (Chinois); la tragédie bourgeoise de Diderot ; Voltaire, Lessing, Kotzebue). Optimisme au xyiii» siècle. Le mélodrame (Nodier et Pixérécourt). — Pessimisme de l'école contemporaine. — Sévérité de M. Dumas fils (V Etrangère), — Le divorce au théâtre, à propos de MM. Dumas et Augier. — Le châtiment par la conscience (Marion Delorme, et Lucrèce Borgia do Hugo) ; le châtiment par le fait physiologique {Germinie Lacerteux de MM. de Goncourt et la fille Hlisa; Gervaise de V Assommoir de M. Zola). -— Le romancier n'est pas justicier à la manière du juge, ni pour les motifs de la loi.

Le jugement de l'opinion est celui de la cens-

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cienoe el de la raison de chacun appliqué aux actes de ses semblables. En sorte que Topinion est coTnme un tribunal mobile dont la compétence est infini* ment ptos étendue que celle de la loi. La loi a de larges mailles ; puis elle ne s'occupe pas de tout. L'opinion est plus vigilante ; elle a les mille yeux d'Argus ; elle scrute la conduite privée et saisit les moindres actes.

Le théâtre juge à la manière de Topinion, et il tente quelquefois d'agir sur elle. Elle est plutôt un pouvoir conservateur, il est volontiers agent révolutionnaire. Selon la philosophie morale dont il procède, et selon aussi l'individualité du poète, la règle qu'il applique peut varier ; mais il n toujours sa règle. Il surgit ici une question de critique littéraire, qui, pour être incidente, n'est pas étrangère à mon sujet.

Il s'en faut que, dans la vie réelle, toutes les actions coupables soient châtiées, ou que les mêmes fautes entraînent les mêmes conséquences. Mais c'est une règle du théâtre que le drame s' achèveet trouve sa sanction dans l'espace de temps qui lui est mesuré. Le spectateur apporte ses besoins de logique et de sympathie que le poète doit satisfaire. Jadis, dans Jelle ville de province, l'acteur qui jouait les traîtres des mélodrames de Pixérécourt, de Victor Ducange ou de Bouchardy, devenait l'objet de l'animadversion

du parterre; quoique exécuté au dénouement, il survivait à son personnage, il fallait qu'il se retirât secrètement de la salle pour ne pas être maltraité à la sortie, et si l'on était plusieurs semaines sans casser les vitres de sa chambre, il se désespérait trcivoir été médiocre. Le moyen de ne pas châtier le traître de la pièce devant un pareil public l Le romancier, à cet égard, est plus libre que le poète dramatique ; il n'a pas à ménager les colères de la foule. Il s'agit d'ailleurs, pour l'un et pour l'autre, Je choisir des circonstances telles que le châtiment soit la conséquence naturelle du crime ou de la faute, et que le dénouement, conforme à notre désir de jus- Lice, sorte des prémisses proposées. Toutefois une action dramatique où tout finirait systématiquement pour le mieux serait artificielle ; une parfaite justice disUnbutive n'est pas dans la vérité. Le vice et le cnme ne traversent pas un coin de la vie sans y laisser leur ombre.

A ce propos Jules Janin critique avec bon sens le dénouement du drame tant applaudi de Frédéric Soulié, la Closerie des Genêts. Le sujet du drame, c'est la jeune fille devenue mère, que son amant trahit pour épouser une courtisane. Georges d'Eslève est ce malheureux ; il a séduit Louise, la fille du fermier Kérouan, compagnon d'armes de son père. Sa sœur, Lucile d'Estève, compromet sa propre repu-

talion pour couvrir la faute de Louise et prendre soin de son enfani ; elle se laisse soupçonner et maudire. Soulié ne s'est pas contenté de dégager Lucile et d'absoudre Louise; il a voulu châtier la courtisane Léona (le type des futures lionnes) et rendre Georges h la fille dé Kérouan. « Châtier la fille de joie, dit Janin, à quoi bon? C'est le jeune homme livrant sa vie entière à ces joies honteuses qu'il s'agissait de châtier. On ne châtie, en fin de compte, que les créatures dignes qu'on les corrige, et, Dieu merci, le châtiment de ces créatures immondes, il est dans les rides de leur visage, à la pointe de leurs cheveux qui blanchissent... Pour tout châtiment, j'aurais voulu voir ce malheureux écrasé sous les ruines d(i tous ces honnêtes amours. Justice alors eût été faite • le drame était accompli ; on eût laissé cet homme ;V sa femme, et Lucile et son père, et Louise et Kérouan , ces jeunes gens, ces enfants, ces vieillards, trahis ou déshonorés par ce coupable absurde, se seraient trouvés trop vengés ^ »

La suite naturelle de cette action, c'est que Taffreuse Léona reste riche et comtesse, et que la pauvre Louise élève un enfant qui n'aura pas de père. Il ne faut pas mettre sur la scène plus de bonheur qu'on n'en trouve dans la vie; peut-être même qu'il et^l dangereux de donner à croire qu'on répare si aisé-

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