‹ La morale dans le drameChapitre 42 sur 59 · Rev, des Deux-Mondes da !•' avril · texte numérisé non relu

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irangère, avec une lërocité qui est sans exemple au théâtre. Sa morale porte souvent à faux, « parce qu'elle est à peu près toujours sans proportion. > Ici d'autant plus que la duchesse de Septmons ne mérite guères d'être vengée. Si sa morale est tant implacable, dit M. Montégut, c*est qu'il Ta apprise à l'étude du mal, « et qu'il flagelle le diable avec l'esprit du diable même. » Car l'enfer enseigne aussi une morale, mais draconienne, « au contraire de la morale directement émanée de l'étude du bien, qui seule sait mesurer avec exactitude aux brebis égarées ou même perdues la toison ou le vent. » M. Dumas a les colères jaunes et durables du bilieux. M. Emile Augier, lui, a l'emportement du sanguin, qui tombo vite; il se garde de tuer Tindigne mari de Madame: Caverlety il le paye et le renvoie.

C'est l'occasion, à propos de MM. Dumas et Augier, de montrer un cas où le théâtre a agi sur l'opinion avec beaucoup de suite et a produit un jugement qui tendait à modifier une institution. Les comiques latins criblèrent de traits l'épouse dotale et mirent en honneur le mariage d'inclination. A l'ordinaire, le jeune premier de la comédie aime une courtisane et en est aimé ; cette courtisane se trouve souvent être une fille de naissance libre, ou, comme la Philénie de VAsinaire, c'est une honnête fille qui a été vendue par sa mère et qui se réhabilite par la pureté de son

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affection. « Mais, ma mère, le berger qui paît les brebis d'autrui en a au moins une à lui, dont il fait son plaisir et sa consolation. Laissez-moi aimer mon Argyrippe tout seul, pour mon bonheur et pour me satisfaire. » On sait que le mariage romain primitif substituait purement le mari aux droits du père^ et que la femme devenait en droit la fille de son mari. Le droit romain moyen, par un compromis curieux, laissa la femme sous la tutelle de ceux que ses parents avaient constitués ses tuteurs, et elle devint libre de fait, parce que cette tutelle était très lâche, et que, d*autre part, le nouveau mode ne conférait au mari aucune autorité sérieuse. La dot, quoiqu'elle séparât les intérêts, était un principe fécond, après tout, puisque la femme était appelée à posséder. C*esl cette forme du mariage, en vigueur à l'époque de la grandeur romaine, que les comiques critiquèrent pourtant, à la fois parce qu'elle faisait à certains maris, époux d'une femme riche, une situation humiliante, ridicule, et parce que les vieilles lois, toujours exclusives, ne reconnaissaient pas, par exenriple, le lien qui unissait un homme libre â une fille esclave.

Le droit canonique, très-sévère à Tégard des femmes, ne retint que les formes barbares du droit romain et refusa à la femme mariée la liberté personnelle que lui accordait ce droit. Du moins, elle ne

subit plus d'autre tutelle que celle de son mari, et le mariage fut possible, ainsi que les comiques lavaient voulu, entre des personnes de toute condition.

ce Est illa illum contra, qui est amor cultu optimus. » (Mlles gloriosus, — V. 401).

Nos unions sont ces meilleures et le résultat d'un libre choix; et l'idée de contrat libre tend tellement â prévaloir dans Tinstitution moderne, que notre théâtre a entrepris une campagne brillante pour introduire le divorce dans notre code, qui le refuse encore.

Primitivement, le divorce n'existait que contre la femme; dans les derniers temps de Rome, écrit le poète Martial, ildevint Tadultère légal. Aussi la loi chrétienne qui l'interdisait était-elle un progrès, au point de vue delà sainteté de la famille, et en ce sens que rinlérêt de la personne était préféré à celui de la race, le mari ne pouvant plus répudier l'épouse qui ne lui donnait pas de postérité (dans la loi russe, la stérilité de la femme est encore une cause de divorce au même titre que Tirapuissance du mari). Mais le même mouvement d'évolution qui avait brisé la famille antique, soumise à l'aïeul, pour y affranchir le couple, tend à libérer les individus du couple, sous des réserves nécessaires toutefois à la force de l'institution et aux intérêts des enfants.

Nos aulours dramatiques, loin de méconnaître l'importance sociale du mariage, prétendent au contraire le, fortifier en assurant le respect mutuel des personnes; mais il leur est arrivé de dépasser le but. Madame Caverlet n'est pas « sainte » et M. Augier a forcé la note ; celte femme, malgré ses qualités, n'est pas de bon exemple ; elle a choisi le plaisir, quand d'autres mères se sacrifient au devoir; elle a oublié, qu'elle ferait, à un moment de leur vie, rougir ses enfants. La garantie de tout contrat, c'est l'honnêteté; les poètes ont cultivé cette belle plante; par malheur, ils ont aussi fait pousser l'ortie.

On se laissait aller à l'optimisme, disais-je plus haut ; le roman naturaliste, avec MM. Edmond et Jules de Concourt, Gustave Flaubert, Emile Zola, Alphonse Daudet uiême, est plutôt pessimiste. Cela tient à leurs sujets d'étude. Ils peignent de préfé- . rence les fatalités physiologiques, apportant leur âme de poète dans une enquête médicale. Ils montrent le vice détruisant pièce à pièce lindividu, émietlant l'être moral dans la boue. Ces vices d'une Germinie Lacerteiioo, d'une fille Elisa, d'une Gervaise de V Assommoir, sont à peine responsables ; c'est pourquoi le romancier assiste au châtiment de la nature plutôt qu'il ne Texécute. La Mttrion Delorme de Hugo expie ses triomphes de courtisane par le désespoir d'être indigne du chaste amour de

Didier. Sa Lticfècç Boigia ressent l'horreur de ses crimes sous les mépris dô son fils. Le poète est toujours préoccupé de son rôle de justicier ; à Tinstar du mélodrame, il attribue à ses coupables, avec la conscience de leurs souillures, le repentir purifiant. Cette justice, devant laquelle Tagent moral demeure toujours pleinement responsable, ne tient qu'un faible compte des faits d'hérédité, de tempérament, d'éducation, de milieu. Le roman naturahste, au contraire, pèse ces faits et suit patiemment le jeu nécessaire des lois naturelles. Le mélodrame se débarrassait volontiers des méchants en les livrant aux tribunaux; en général, le drame et le roman nouveaux préfèrent déroujer les conséquences fatales du crime et du vice : c'est plus dramatique, et c'est en même temps d'un plus grand exemple, car la loi humaine peut être trompée ou éludée, mais non le fait.

Cela dit, je ne reproche pas à M. Zola, pour le cijer, son apparente indifférence à Tégard du bien et du mal, mais, peignant le mal, d'oublier de faire la part du bien. Si les sociétés subsistent et progressent, c'est par. une action, si faible soit-elle, de l'intelligence et de la bonté; cette action, il convient de la réserver. Balzac, que nos nouveaux venus proclament leur maître, ne laissait jamais le bien tout à fait stérile. Une œuvre vraiment belle, en

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somme, est une œuvre saine. Si la morale est sortie de Te^périence, il s'ensuit que l'expérience la démontre, que le caractère moral des effets est un des aspects de la vie humaine ; et celui qui ne le voit pas n'est pas assez profond observateur. C'est seulement affaire de tact et de mesure d'accuser plus ou moins le trait.

J'appellerai maintenant l'attention sur les résultais de travaux importants qui ont pour sujet le criminel , r Uomo delinqxiente ^

Le médecin criminaliste tient compte des déterminations natives et occasionnelles et il conclut qu'il y a des degrés dans la responsabilité. La loi garde nécessairement une altitude moyenne ; elle considère l'agent comme responsable et lui inflige une peine punissante. D'ailleurs la société ne se donne pas la mission de venger la morale absolue, et elle songe plutôt à se défendre. La répression qu'elle exerce est légitime, parce qu'elle est nécessaire; elle a le droit de punir, ayant celui d'exister. Elle ne peut pas se laisser piller^ sous le prétexte que le criminel, comme le sauvage canaque, n'est pas libre, en raison de la structure cérébrale à laquelle sa complexion physique et morale est liée, de concevoir le juste et

1. C'est le titre d'un savanl ouvrage de M. Gesare Lombroso, dont M. Ëspinas a rendu compte dans la Revue philosophique de février 1879.

r.injuste à notre façon. Mais c'est la besogne de la littérature d'étudier les cas moraux individuels, de faire des psychologies pathologiques, et le roman moderne s'en est chargé. Si le romancier est justicier, ce n*est pas à la manière étroite du ju^" ni pour les motifs précis de la loi : il n'a pas tant affaire de châtier que d'éfudier ces déterminations individuelles en leurs causes prochaines et en leurs effets douloureux. Au bout du chemin, surgit devant la philosophie morale, qui juge la justice de la loi et celle du drame, la question profonde de la liberté humaine et de )a responsabilité.

Je laisse ces discussions incidentes pour Taborder tout de suite.

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