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La Liberté et le déterminisme (1872) liv. III, ch. vi

2. Que la volonté ait le pouvoir, en certains cas, de commencer véritablement une série dans la chaîne des causes et des effets, les non déterministes peuvent bien réserver ce genre d'action théoriquement; mais il n'est pas possible au dramaturge de le montrer pratiquement.

Les héros d'Homère font assez preuve de résistance et d'énergie. Ils luttent librement avec le destin. Mais ils ne sont pas maîtres de l'occasion, et il arrive que quelque diçu souffle dans leur âme une passion funeste ou fait naître les circonstances qui leur fournissent leurs motifs d'agir. Ainsi la destinée de Thomme comporte des éléments qui ne dépendent pas de lui, et le Destin semble la figure de ces éléments inconnus, mystérieux, qui la dirigent. Cette figure lient la même place dans les saintes légendes du moyen âge. Une prédiction est faite et s'accomplit par une rencontre bizarre de circonstances *. Il est de toute croyance religieuse que rien n'arrive sans la volonté de Dieu, qu'on suppose intervenir arbitrairement. Cette interveniion divine est discrète dans la chanson de geste: saint Gabriel assiste Charlemagne ; dans la garde de Durandal, il y a une dent de saint Pierre, du sang de saint Basile. Les barons s'exaltent par la prière ; Thomme qui prie pense obtenir le secours de Dieu, tandis qu'il se secourt soi-même en se donnant un mobile puissant, la confiance.

Les tragiques grecs ne sont point fatalistes, ils ne croient pas que les événements se produisent en dépit des causes naturelles ; ils se servent plutôt des dieux pour expliquer une suite d'événements dont le /

1. Lire la légende de saint Julien THospitalier, par M. Flaubert, dans Trois cçntes.

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lien échappe, et TacUon arbitraire des dieux est comme Tanneau qui manque à la chaîne. Leur tendance bien marquée est d'accorder Taction divine avec l'ordre naturel des choses, et les caprices des divinités avec les mobiles habituels de la volonté humaine. Dans Médée, le chœur invoque Vénus en ces termes : c puissante déesse I que jamais ton arc doré ne lance contre moi *ces traits inévitables trempés dans le poison du désir ! » Saint-Marc Girardin dit très bien de cette Médée, que ses crimes lui appartiennent, et que ce qui Ty pousse, « c'est sa passion, autre lataHté qu'Euripide préfère à celle du vieux théâtre, parce qu'il en est plus le maître, parce que cette fatalité n'est pas, comme l'autre, une énigme que le ciel propose à la terre ^ »

Sophocle, Euripide sont riches d'observations sur la volonté. « Un sage, rappelle le chœur d'An^on^, a dit une parole mémorable : c'est que le mal se présente sous la forme du bien à celui qu'un dieu précipite à sa perle. » Euripide dit par la bouche (ÏHécube : « Chose étrange ! une mauvaise terre, si les dieux lui envoient une température favorable, produit de beaux épis; et une bonne terre, privée des avantages nécessaires, ne donne qu'une mauvaise récolte; mais, parmi les hommes, le méchant

i. Cours de Uit, dram., tom. IV, ttn.

n'est jamais que méchant, le bon est toujours bon, sans que le malheur altère son naturel. Est-ce la nature ou l'éducation qui l'emporte? Sans doute la bonne éducation est une école de vertu ; et quiconque apprit à la connaître connaît aussi le vice en prenant la règle du beau pour guide. » Le chœur, dans Iphigénie à Aulis : « Divers sont les caractères des mortels, diverses leurs mœurs ; mais le naturel vraiment droit se révèle toujours ; la culture de Téducation contribue beaucoup aussi à nous rendre vertueux. » C'est-à-dire que les tragiques ont compris que nos actes volontaires sont des jugements, et que l'éducation est capable de rectifler ces jugements et d'influencer la volonté, faiblement sans doute, son caractère naturel étant à chacun une détermination moyenne rigoureuse. De ce que la volonté est un jugement, Platon prétendit qu'une volonté libre est une volonté juste et que le vice est involontaire. Il vaut mieux dire, répliqua Aristote *, que le vice est volontaire dans la même mesure que la vertu. Aristote s'embarrassa d'ailleurs dans cette question du libre arbitre, l'une de celles, dit Macaulay ^, félicitant Bacon d'avoir passé'outre, qui ont coûté aux philosophes des travaux pareils à ceux des damnés dans la Tartare grec. Nous sommes libres, jugeaient au fond Aristote et les

1. Morale à iVic, liv. III, ch. vi, trad. Barthélémy Saint Hilaire. % Crii. and histor, Enays, vol. III, p. 121, Tauchnitz éd.

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tragiques, mais sous la double coodition de notre nature et des circonstances qui retient nos passions en jeu.

Shakspeare^ de qui Tobservation, conforme au génie anglais, fouillait les coins les plus familiers, a été pour cela un curieux analyste delà volonté. Il connaît le terrain où plonge la racine de la plante. Ses personnages portent la marque des différences indivi- . duelles, et il relève ces différences jusque dans les détails ridicules. « Il y a des gens, dit^il, qui n'aiment pas i entendre crier un cochon, d'autres à qui la vue d'un chat donne des accès de folie, et d'autres qui, lorsque la cornemuse leur chante sous le nez, ne peuvent retenir leur urine; car notre sensibilité, souveraine de nos passions, leur dicte ce qu'elles doivent aimer ou détester ^ » Il nous redonne, sous une iorœe pittoresque, toutes les sentences de Sophocle et d'Euripide. « Le cerveau, dit la Portia du Marchand de V^ii^e^peut promulguer à son aise des lois contre la chair, mais un chaud tempérament saute par dessus un froid décret, tant la folle jeunesse est une biche agile à franchir les ûlels de ce cul-de-jatle» le boa conseil (Aet. I, se. n). » Cresgida &ii à Troïlus cet aveu, qui est le secret de beaucoup de femmes : c J'ai une sorte de tendre moi, qui ré-

1. he Marchait de K^»i««, act. IV, se. {, ti^ad. £. Montégut.

side av^c vous, mais J'ai aussi un méchant moi, qui V ouvrait s'abandonner pour être la folle d'un autre ^ > Troïlus a été conduit par ses yeux et ses oreilles, « pilotes habituels entre les dangereux rivages qui séparent la passion du jugement (Act. II, se. n). » Shakspeare, sur ce cavenas homérique, a brodé des pensées piquantes. Il regarde les héros du siège de Troie avec les verres de Thersite. Ulysse propose un moyen de dompter Ajax et Achille Tun par Taulre ; Nestor l'approuve, étant d'avis que « Torgueil seul est l'os par lequel on peut exciter des mâtins de cette espèce. » Agamemnon fait la remarque, que « celui qui est orgueilleux se dévore lui-même ; l'orgueil est son propre miroir, sa propre trompetie, sa propre chronique.,, > Ulysse parle ayec mépris d'Achille « qui arrose son arrogance avec sa propre graisse (Act. I, se, m). »

A mesure qu'il s'élève à une classe d'hommes plus haute, le poète accorde une part plus importante aux motifs de la raison dans la détermination. « Il est des occasions, dit Cassius à Brulus, où les hommes sont maîtres de leurs destinées : si nous sommes des subalternes, la faute, cher Brutus, n'en est pas à nos étoiles, mais à nous-mêmes 2. » Brulus, demeuré seul, s'entretient ainsi avec lui-même :

1. Tnilua et Cressida^ act, III, se. II,traâ. E. Montéfut. â. Juiss Cé^ar, «et. I, se. I(, trad. E. M.

« Depuis que Gassius m'a, pour la première fois, aiguisé contre César, je n'ai pas dormi. Tout Tintervalle qui s'écoule entre la première suggestion d'une chose -terrible et son exécution, est comme une fantasmagorie ou un rêve hideux : Tàme et les organes mortels sont alors en conseil, et, pareil à un petit royaume, Thomme est en proie à un état d'insurrection (Act. II, se. i). » Certes, Brutus est libre de ne .pas tremper dans la conjuration qui menace la vie de César ; on peut prédire pourtant qu'il s'en fera le chef. Cassius, en touchant la corde irritable, fait certaine une résolution qui n'était d'abord que probable. Brutus raisonne sur des jugements qu'il a reçus, qui lui sont de naissance ; les motifs les plus puissants qui entrent dans sa délibération sont ceux antérieurs et fonciers, et ses motifs accidentels (son amitié pour César) ne tiennent pas contre ceux-là qui lui démontrent la nécessité de l'acte.

Si la formule de Shakspeare était métaphysique, son observation la corrigeait, lago dit à Roderigo : «Ta vertu pour une figue! Il dépend de nous-mêmes d'être d'une façon ou d'une autre. Notre corps est notre .jardin et notre volonté en est le jardinier. Voulonsnous y cultiver des orties ou y semer la laitue, y planter l'hysope et en sarcler le thym, le garnir d'une seule espèce d'herbes ou d'un choix varié, le stériliser par la paresse ou l'engraisser par l'industrie?

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Eh bien ! le pouvoir de tout modifier souverainement est dans notre volonté*. » Le poète se figure une âme ind^épendanle et un corps qui obéit ; mais il sait bien que la volonté n'entre en branle que par quelque excitation du dehors ou du dedans^ et il range nos motifs d'action en deux groupes qui se contrepèsent et dont la plus légère^ charge suffit à rompre l'équilibre. « Si la balance de la vie n'avait pas le plateau de la raison pour contrepoids à celui de la sensualité, notre tempérament et la bassesse de nos instincts nous conduiraient aux plus fâcheuses conséquences. Mais nous avons la raison pour refroidir nos passions furieuses, nos élans charnels, nos désirs effrénés. D'où je conclus (la conclusion est dlago) que ce que vous appelez l'amour n'est qu'une végétation greffée ou parasite (Se. m.) ^

Othello découvre tout de suite sa nature violente. Après la scène de tumulte que lago a^provoquée en enivrant Cassio : <Âh! par le ciel, dit-il, mon sang commence à dominer mes inspirations les plus tutélaires, et la colère, couvrant de ses fumées mon calme jugement, essaye de m'entnuner(Sc. vi.)» Son amour pour Desdémona est aveugle, aussi aveugle sera sa jalousie. Au moment de mourir, il se juge lui-même « un homme peu accessible à la jalousie,

J. OthtXlo, se. m, trad. F.-V. Hugo.

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mais qui, une fois travaillé par elle, a élé entraide jusqu'au bout (Se. xvi). > Sa chaleur de sang le met i la merci d'Iago, lequel, au contraire, calcule froi* dément ses moyens. Il soupçonne le More â-avoir rempli à sa place, entre ses draps, son office d'époux ; il lui reproche de le laisser enseigne, quand il a fait Cassio son lieutenant ; il convoite même Des* démona, dont la beauté chatouille ses sens; et pourtant ce n'est aucun de C9s motifs qui le détermine, et ils ne lui sont que Toccasion de faire le mal. Il est foncièrement mauvais. Il reconnaît la noble nature d'Othello, et ne peut pas le souffrir. 11 dit de Cassio :i Si Gassio survit, il a dans sa vie une beauté quotidienne qui me rend laid (Se. xv.) » La volonté est chez lui souveraine, en ce sens que les motifs actuels qui la mettent enjeu servent sa disposition naturelle, qui est de haïr. C'est sa raison qui veut le mal, c'est pourquoi il demeure maitre de lui et procède avec méthode pour circonvenir le More.

Il lui fait voir d'abord Cassio qui entretient Desdémona : « Ha 1 je n'aime pas cela. » Le soupçon est éveillé ; il Tirrite, pour qu'il prenne forme^ et il décrit la jalousie afin d'y frayer, la route : < Oh ! prenez garde, monseigneur, à la jalousie. C'est le monstre aux yeux verts qui produit l'aliment dont il se nourrit. » Othello veut voir ; comme il doute, il veut la preuve, et s'il tient la preuve, ohl alors « ce

sera le retour du Chaos ! » Du reste le soupçon est assez plausible. Desdémona n'est-elle pas de ces rusées vénitiennes qui n'ont pas tant souci de s'abstenir de là chose que de la tenir cachée? N'a-t-elle pas trompé son père pour épouser secrètement le More? lago pourtant prie celui-ci de ne pas donner à ses paroles une portée plus large que celle du soupçon. Il feint de ne vouloir plus rien dire^ et dans le même instant il revient perfidement à la charge : Desdémona 'est peut-être honteuse de son caprice pour Tamant < couleur de suie », et la pairicienne reviendra certainement & des plaisirs plus raffinés.... Là-dessus il sort, puis aussitôt rentre et avertit Othello du jeu qu'il va jouer, afin que rien n'en passe inaperçu. Et plus il est fourbe, plus il paraît « Thonnête lago ».

Le venin circule dans les veines du malheureux More. Il devient furieux, il prend à la gorge lago, qui simule la peur, il lui demande une preuve. Celuici, qui lient le fatal mouchoir, affirme tout à présent ; il parle du fait comme d'une chose certaine. Puisque le More a été amené à ce point, il ne lui faudra plus qu'une forte présomption pour croire, sans voir le flagrant délit 1 Un autre qu'Othello, sans doute, réfléchirait, prendrait son temps ; mais il est jaloux avec la même rage qu'il est amoureux ; le doute a refoulé « la bonté naturelle de son âme loyale. » Toute la pâte est déjà aigrie. « Qu'un doigt vous fasse

mal, et il communique même aux parties saines le sentiment de la douleur, i» Il n'est plus en état de délib'érer. C'est après qu'il a étouffé Desdémona, que ses nerfs se détendent et que sa raison lui revient (Se. IX, X, XI).

lago! Le mal! Les théologies, pour l'expliquer, ont imaginé une prédestination mystérieuse ou un Satan tenlateur.^Dans le Bamamna, la marâtre qui fait exiler Rama, dans le but de substituer son propre fils à l'héritage royal, est sous le coup de la malédiction d'un brahme qu'elle a injurié dans son enfance. « Excitée par la suivante, sa maîtresse vit sous les couleurs du bien ce qui était mauvais ; et son âme, troublée par les influences d'une malédiction, ne sentit pas que l'action était coupable... Chargée de sa malédiction, Kékéyî tomba fatalement sous la domination de Mantharâ ; elle prit donc la bossue aux vues criminelles dans ses bras, la serra fortement contre son cœur... ^ » La théologie indienne s'était occupée aussi de concilier la liberté des âmes individuelles avec l'universalité absolue de Brahraa. Elle comparait Taclion de Brahma à Tégard des choses relatives; à celle de la pluie à l'égard des plantes, qui en favorise la croissance d'une manière générale, tandis que les caractères génériques qui les

1. Le Ramayanay abrégé par H. Fauche, lom. II, — VAyodàyâkânda.

distinguent dépendent. d'une cause spéciale qui est la semence*. A la laveur de cette image, Brahraa n'était plus responsable du mal. En philosophie, nous entendons un déterminisme de la nature sans cesse perfectionné par l'action lente de motifs éclairés et bons qui ont été acquis à la conscience *. C'est l'antique figure de l'homme placé entre son bon et son mauvais génie.

Dans la tragédie de Racine, c'est Néron entre Burrhus et Narcisse. La .scène où celui-ci décide son maîlr^ à empoisonner Britannicus est un exem-. pie propre à illustrer le mécanisme de la volonté. M. Paul Janet signale ^ la parfaite observance, en celte scène, de la loi de suggestion, dérivée de celle

1. p. Regnaud, Étudea de philos, indienney in Rev, philos., lévrier 1878.

2. « Selon moi, nous ne sommes pas absolument libres... Mais nous ne sommes pas non plus absolument esclaves de la fatalité de nos instincts. Dieu nous a donné à tous... le raisonnement, la comparaison, la faculté de mettre à profit Texpérience... La somme de fatalité que nous apportons avec nous en naissant, devenant le résultat d'une meilleure combinaison d'instincts transmis, sera notre force et l'appui naturel de notre logique acquise. — La théologie... admettra un troisième principe qui sera la solution de l'antithèse, la grâce.., La grâce, c'est l'action divine, toujours fécondante et toujours prête à venir au secours de l'homme qui l'implore. Je crois à cela et n© saurais croire à Dieu sans cela... — C'est une fatalité toujours modifiable, toujours modifiée. » (George Sând, Histoire de ma Vie, l^* partie, ch. II.

3. La Psychologie de Racine, in Revue des Deux-Mondes du 15 septembre 187.5.

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à' association f et par laquelle un sentimefii soîl un autre sentiment qui a été éveillé dans le but de le faire nsiif&i Narcisse^ pour métier Néron où il veut^ éteille en lui la défiance, la crainte, puit il irrite son amour, ei 9a jalou»e^ enfin il s'adresse à son ai^eil ëi à son impatience de la domination < Nar-^ cisse est llago de Néron ^ un plus faible^ sans doute. Néron n'a pas Tâme emportée et loyale d'Othello ; ion instinct eit pervers et sa violence sait dissimuler. Ses « trois ans de vertu » ne lui ont pas fait une habitude du bien ; cette vertu lui était impoiée et lui pesait. Aussi Narcisse n'aurait pas besoin de tant d'babileté pour ramener au crime, si Néron ne se trouvait d'autre part influeneé et dominé encore par Burrhus.

Le poète appelle d'abord Néron devant sa mère, qui lui expose ce qu'elle a fiiit pour lui et se justifie avec hauteur, non sans lui laisser voir quelque lëttdfesse. Néron feint de céder ; mais ce n'est point Agrippine, celte ouvrière de crimes, qui le pourrait détourner du coup qu'il médite ; il ne la subit plus qii'avéc colère èl ce coup l*âffrartchtrait d*elle. C'est la voix de Burrhus qui l'émeut et le relient. Quand 11 lui dédàrô son abominable dessein, Burrhus en a horreur, il lui dépeint le fatal enchaînement des crimes en regard des douceurs d'un régne vertueux, le supplie et se met à ses pieds. Le poète a jeté

'âme de son Burrhus dans le plateau où les qualités sympathiques du tyran seraient un trop léger poids. Narcisse survient et n*a pas de peine à faire tomber l'autre plateau ; son mauvais génie souffle du côté où la volonté de Néron tourne d'elle-même. Telle circonstance eût pu sauver Britannicus du poison de Locuste ; mais rien n'eût empêché Néron de devenir criminel. En ce moment, il n'est encore qu'un « monstre naissant, v Là est Tintérét tragique, aussi ' bien que moral, de cette belle œuvre.

Nul poète^ dit M» Janet^ n'a calculé plus sûrement que Racine les effets du déterminisme moral. Ses héros et ses héroïnes s'analysent même un peu trop eux*mèmes* Dans Brilannicus, on peut étudier la loi de suggestion ; dans Androtnaque^ celle des contrecoups ou des réactions. Oreste aime Hermione, qui ne l'aime pas ; Hermione aime Pyrrhus, qui ne Taime pas; Pyrrhus aime Andromaque, qui ne l'aime pas. Ces personnages forment trois couples de termes opposés qui se repoussent et s'attirent à la fois. Hermione et Pyrrhus sont les moyens termes d'une proportion dont Oreste et Andromaque sont les extrêmes* Le jeu du drame est dans le va-et-vient des deux moyens. Seule, Andromaque se possède, parce qu'elle a un sentiment du devoir dont les autres personnages semblent ignorer Texistence. Encore est-^elle partagée entre l'amour conjugal et

larnour malernel,. qui sont les forces qui renlraînent lour à lour. « Tout part d'Andromaque, et elle-même, jusqu'à sa suprême résolution, est à peine sa propre maîtresse. » Racine ne fait guère agir le libre-arbitre et il développe seulement les lois de la passion, « aussi inflexibles que celles de la chute des corps. »

M. Janet note encore une loi de fluctiialiofiy oscillation machinale (c'est le procédé, montre-t-il, des monologues de Racine) d'une passion à l'autre, de Tamour à la haine, de la haine à Tamoor; et une loi de transformation, par laquelle un même sentiment revêt les formes de beaucoup d'autres : ains l'amour de Phèdre est tristesse, honte, remords, dé-^ sir, espoir, prière, jalousie, haine, terreur, désespoir, regret, colère, jusqu'au suicide.

Je distinguerai, en outre, ime loi de contradiction ou de contraste. Comme le Golorian de Shakspeare bondit dès qu'on le bride! Assez parlé, lui crient les tribuns, assez et trop ! — Trop 1... Il arrachera cette magistrature maudite, cette « langue de la multitude ! » Ne parle pas, ne réplique pas, ne réponds pas, dit Capulet à sa fille Juliette : la main me démange. — Vous êtes trop vif, objecte lady Capulet. -^ Sainte hostie! cela me rend fou.... Sa fille épousera le comte Paris ou elle ira se faire pendre. • Cette manière d'exhorter sa fille au mariage, écrit

Taine^est propre à Shakspeare et au xvi° siècle. La contradiction est pour ces hommes ce que la vue du rouge est pour les taureaux : elle les rend fous. »

Mais cette loi de contraste est observable particulièrement dans la comédie. EUcoifre au poète comique la ressource de charger ses personnages, Texcès (le Tun provoquant l'excès de l'autre. Le bonhomme Chrysale n'a pas trop de son grossier bon sens, ayant affaire à Bélise, à Armande et à Philarainte tout ensemble. Ces pédantes qui l'assomment, qui chassent sa Martine pour un solécisme, lui font souhaiter lïdéal d'une femme dont tout Tesprit

« se hausse

A connaître un pourpoint d*avec un haut-de-chaasse. )>

Alceste n'aurait pas tant de boutades, si Philinte ne l'aiguisait, et Philinte serait moins relâché, s'il ne faisait le contre à Alceste. N'est-ce pas le moyen de , se faire aimer de certaines personnes, que leur montrer du dédain ? Augustin Moreto a écrit une jolie comédie où le galant prend à ce jeu une dédaigneuse^.

On pourrait observer encore que l'amour d'Hermione se change en une haine qui a les mêmes fu-

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