‹ La morale dans le drameChapitre 47 sur 59 · LA SANCTION ET LA VIB FUTURE · texte numérisé non relu

LA SANCTION ET LA VIB FUTURE

De la croyance en une vie future comme mobile de la volonté; elle est d'un e&êi à peii prè« nul dans Tef^prit da^ pépies prijiitiifi ; chez les grecs/ les devoirs (jui découlaient de cette croyance, çt même le culte des morts, avaient un effet politise plutôt que moral ; chez les tragiques, la promesse ou la terreur d'une justice divine ne détermine e^rpressémeni les «ctions d*aucun personnage. — Sentences d'Euripide. Les tragiques entreprennent rédoodlioA des dieMK, •«* La considération des effets actuels a t9ujour§ l^ plus d« prise sur jift vnlonté d9s hommes (Olivier, de l» Chunson de RoU^nd, le miracle de Théophile dn trouvère Rutebœuf). ^^ InAlrierité de la sagesse de la mort. — Quelques positions morales ( Um tem^t$ §pm un <n^n«, dai^s to» Uy^éfable9). — De ia croyance, en tapt que postulat de la morale : le dogme dHme sanction ultérieure n'est plus de nécessité morale, mais sembla du n<§Q«90ité logique (de Kjint ^ M* Sidgwi^Uf r- Confusion *hat)ituelle des sanctions de Tutils avec celle du juste. — La justice, dans le théâtre grec, est satisfaite humainement, non pas divioemâat. -«r Efficaeité de U oonsoUnae. La vi^ future, pour prolonger la vie présenta, m la aanctionnaraU pas autrement que le fait la conscience.

L'Idée de sanction est essentielle à toute morale construite. J'ai déjà parlé de la pénalité et du remords; je voudrais maintenant faire la critique de la croyance en une sanction ultérieure considérée comme motif de la volonté et postulat de la morale.^

Dans le monde de la loi écrite, la loi exprime

Tordre et porte la peine qui garantit l'obéissance à cet ordre. Les sanctions légales sont, à bien regarder, tine sorte de régulateur des sanctions naturelles. Ce sont les effets observés des actes qui conduisent les sociétés prinnitives à s'organiser d'une certaine façon ; et de même que le « fait » contrôle l'expérience scientifique, c'est le fait qui redresse l'homme dans les choses de la société et de la justice. C'est le fait qui est partout critérium, et qui porte la première sanction.

Cependant, ni les sanctions naturelles ne s'épuisent sur rindividu : elles frappent sur plusieurs générations d'hommes ; ni les sanctions légales ne sont infaillibles. L'homme; conclut logiquement des faits à un idéal de justice sociale qui n'est pas réalisé. C'est pourquoi il se plaît à se figurer un monde ultérieur où le monde actuel s'achève d'agrès le plan qu'il conçoit. Non pas qu'on soit parti du désir de la justice pour construire un monde des âmes : on s'accorde à donner pour origine à la croyance en leur survie les phénomènes du rêve qui montrait les morts vivant d'une vie insaisissable et pourtant réelle aux yeux de l'homme primitif, qui n'avait pas appris à distinguer les apparences illusoires de la réalité. Mais on justifia plus lard la croyance en un monde ultérieur par ce désir de justice ; on y continua le présent pour le parlaire ; on imagina

des châtiments et des plaisirs qui y étaient la sanction dernière des actes de la vie inférieure; et la crainte de ces châtiments inévitables, l'espérance de ces félicités divines furent un mobile de la volonté humaine ^

Comme la scène d'opération des religions primitives, écrit M. Lyall, est seulement le monde visible, il n'y est pas question de peines ni de récompenses futures. Il est remarquable qu'une doctrine qui, dans les hautes religions des peuples civilisés, est regardée d'ordinaire comme la plus importante et exerce certainement la plus forte* impression sur les masses, est d'un effet presque insignifiant dans l'esprit des peuples primitifs. Les Indiens en masse, dit le même auteur, considèrent encore la religion comme l'autorité suprême qui administre les affaires de ce monde, et non comme un instrument pour le progrès delà conduite morale-.

Les Grecs d'Homère se figurent une manière d'existence après la mort, existence chétive : Achille préférerait être misérable gardien de pourceaux sur la terre que de commander aux ombres dans ïes

1. La crainte de la mort, et la difQcuUé même de concevoir le non-être, ont contribué certainement à faire naître la croyance.

2. A.-C. Lyall : The Influence upon religioua Beliefs of a Rise in MoralUy, in the Fortnightly RevieWy vol. XXIIÏ, New Séries, 1878.

Cbamps-Klysées. De même que la ihéplogie anlique était difitincte de la morale, rimmortalité élail ^Vim sans juntice. C'était la v«ngeanee des dieux qui s'^ierçait dans le Tarlare ; les supplices célèbres de l'Adès sont des cas particuliers qui ne tiennent p^g à un^ doctripe générale de réparation, D'ailleurs la religion domestique, divinisant tous le? ancêtres, vénérait un Pélop* et un Tantale mm leur reprocher lenr^ crimes. Les quelques devoirs qui découlaient de Ift croyance, et mêm# le aultô dag mort», avaient un eff^t politique plutpt qu» moral.

Chez les tragiques, In promegge ou la terreur d'uo^ justice divine ne détermina expressément les «étions d'aucun personnage. Ce fut Platon qui introduisit ridée de la justice dans la conception de la vie future, Mais les tragiques, qui avaient refu la légeude ^e dieux grossiers et scélérats, entreprirent l'éducation des dieux et les corrigèrent çelon leur prpprp congcience. Euripide, à cet égard, est le plus intéreesant. Il dit, par la boucha ^'Iphigmif^ en Taurick : % Je ne crois pas que les dieux, assis au festin servi par Tantale, se soient repus ave(3 joie de la chair d'un enfant; ce sont les habitants de ce pays, altérés de sang humain, qui attribuent à la divinité leurs ipstincts barbares. Je m puis penser qu'aucup des dieuK soit méchant. • Dans HeretUe furieux, Thésée console Hercule égaré par Junon qt meur-

trier d6 ses enfonts, d'un ton fort irrévéreneieux eavepg les habitants de l'Olympe : < N'ont ils pas formé entre eui des unions que nuUô loi n'autorise? N'ont'ils pas, pour régner, chargé leurs pères de liens honteux? Et cependant ils continuent d'habiter rOlympe, et les fautes qu'ils ont commise? ne leur pèsent point. » Il fallait s'élever à la notion d'un élre qui fût digne des respects des hommes devenus supérieurs, en moralité, aux anciens dieux. < toi, dit Hécube, qui portes la terre et as ton siège sur la terre, quelle que soit ton essence dirfloile à connaître, nécessité de la nature ou intelligence des mortels ! je t'adore, ô Jupiter : car, à travers des voies mystérieuses, tu diriges avec justice toutes les choses humaines. -->- les T^eyennea, f « Nous sommes esclaves et sans force, gémit la malheureuse Héeuhe, je le veux bidh *, mais la força est aux-dieux et à la loi qui régne sur eux, car c'est par la loi que nous connaissons les dieux et que nous avons fixé les règles du juste et de l'injuste. « L'idée qui mène à concevoir le djvin est donc celle du juste, supérieure aux (jieux mômes, et Phomme fpit les dieux d'après la justice qu'il comprend.

Ainsi créés, les dieux dispensent aux hommes les maux et les bienp. Il eât vrai qu'ils le font inégalement et qu'ils ne paraissent pas toujours équitables, si Ton regarde le détail ; mais le poète accepte que

l'ensemble des choses est dirigé vers le bien et que la somme de l'œuvre justiûe les dieux. Dans hippolytè se trouve une explication singulière du malheureux sort de ce héros. Diane y dit à Thésée que c'est une loi établie parmi les immortels que, loin de s'opposer au dessein arrêté de l'un d'entre eux, les autres s'effacent devant lui ; sinon, et si elle ne craignait Zeus, elle n'eût pas laissé périr celui des mortels qu'elle chérissait le plus, mais elle a sa part de chagrin, « car les dieux ne se réjouissent pas de voir mourir les hommes pieux^ tandis que nous exterminons les méchants, eux, leur postérité et leur race. »

Certainement la crainte des dieux contribua à fortifier les sentiments de justice dans le cœur des hommes ; ce fut par le respect et par un intérêt présent plutôt que par la considération d'un état ultérieur. La croyance aux dieux infernaux, si souvent' invoquée, resta vague chez les Grecs. Euripide lui-même se plaît quelquefois à dire que «les morts ne sont rien, les vivants ont l'espérance — les Troyennes » ; et que, « mieux vaut mourir que de vivre dans la douleur : car le sentiment du malheur est étranger à ceux qui ne sont plus. Ibid. » Ou encore : «la mort passe, en effet, pour être le souverain remède à tous les maux. — les Héraclides, » Il a pourtant une doctrine de l'éternité des âmes, qui

est fondée sur le dualisme de la substance. Il dit, par la bouche de Pylade, que les principes qui constituent Têtre humain iront se réunir aux éléments d'où ils étaient tirés, les principes terrestres à la terre, les principes éthérés à l'éther (Oresté), Dans Hélène, « l'âme de ceux qui ne sont plus, dit Hélène bien docte, cesse de vivre; mais réunie à rimmortel éther, elle conserve un sentiment qui ne meurt point. » Et Thésée, dans les Suppliatites : « Souffrez désormais que la terre recouvre leurs cadavres, et que Je double élément qui la compose retourne à son origine, l'esprit à l'éther, le corps à la terre (1).»

Cette doctrine d'une vie future est du reste en formules et n'agit guère, ou pas du tout, dans le drame. La vengeance divine appelée par les justes ne menace le méchant qu'en sa vie présente, en ses biens, en son pouvoir, en ses plaisirs. Le méchant est retenu par la crainte d'une intervention possible des dieux

1. Où nous sommes deux, le corps et Tâme, l'Egyptien était quatre, six, et plus peut-être. U avait un corps, qui devenait la momie ; un double, qui durait matériellement en s'appuyant sur les statues qu'on avait faites de lui et qui étaient enfermées dans son tombeau ; puis une àme, servant elle-même d'enveloppe à une parcelle du feu divin ou de l'intelligence diviue, couple qui émigrait dans l'autre monde, tandis que l'autre restait sur la terre, pour y naître et y mourir. indéfiniment à la manière du Soleil. — Maspero : Histoire des âmes dans VEgypte anciennty m Rev. scientifique du i«r mars 1879.

dans les affaires de ce monde, ou bien les suites naturelles des mauvaises actions sont attribuées par le poète à la main d*une Providence qui les a préparées et qu'on ne peut pas tromper. L'homme est organisé pour le combat de la vie, et la considération des effets actuels a toujours plus de prise sur sa volonté que l'attente des châtiments ou des plaisirs promis dans les régions obscure^ du trépas.

Même le renoncement chrétien ne détachera pas tout à fait Phomme des intérêts de la terre. Dans la Chanson de Roland^ œuvre toute de mouvement, une promesse divine serties mobiles pratiques, mais elle ne les domine pas. Gagnez Tempire de oe monde, vous aurez la fin céleste par surcroît. L'archevêque Turpin promet aux braves le paradis, à défaut de la victoire et de la gloire ici-bas. « Si vous mourez, vous serez tous martyrs. Dans le grand paradis. vos places sont toutes prêtes (v. 1434-35). » Olivier frappé à mort prie Dieu de lui donner son paradis ;

€ Si preiet Peu que pareïs li dunget

Et bençïet Carlun et France dulca (y. 201647). »

Ayant fini sur terre, il songe au ciel.

Dès que la béatitude céleste occupe trop les âmeg, elles en sont énervées et diminuées, Le moyçn âge, dont la morale était construite sur respérano^ et la

crainte de la mort, a produit quelques compositions oh ce sentiment est. le mobile avoué de la conduite. Qu'qn lise, par exemple, le Miracle de Théophile, rimé par le célèbre trouvère Rutebœuf*. Théophile, afan de rentrer dans sa charge dont son évéque Ta dépouillé, se donne au diable. Il infligerait volontiers à Dieu, qui a laissé faire Tinjustice, s'il le pouvait atteindre là-haut, une volée de bois vert.

« ïrpi-i« W0 »pi«r qu pendra? • Jo m m'€i9 puis pas à Dieu prendre, G'op ne puet à lui avenir.

Ha ! qui or le pourroit tenir Et bien batre à la retornée.

Moult auroit fet bonne jor net. »

U éprouve bien quelque hésitation à se donnar nu diable :

<k Si je reni saint Nicholas, Et saint Jehan et saint Thomas,

Et nostre Dame, ûuff f(rrs ms cMim d'âme?

Ëlld sera ars§ «n la flame

D'enfer le noir, j)

Il s'y décide pourtant ; il remet ses lettres à

4. XJIU $ièol$. -— Théàirê françe^is au ma\ienndgB, par F. Michel et M. MoNifcgQuA.

Satanas et mène pendant sept ans une vie de mauvaîseté et d'impiété. A la fin, le repçntir lui vient. Mais il a moins souci, cet avisé pécheur, de réparer les maux qu'il a causés que de racheter son âme. Il s'aperçoit qu'il a fait un mauvais marché, que Dieu le xejeltera et que le diable le trahit. L'enfer ne lui platt point et il a perdu sa place au ciel. Il ne sait où loger. Il s'adresse à la Vierge, dans la crainte que Dieu lui ait gardé rancune. La Vierge le rabroue, puis elle Texauce en faveur de son ancienne piété ; elle va quérir sa charte des mains du diable et ordonne que révèque la lise devant tout le peuple en sainte église.

Ces œuvres ont une saveur littéraire ; mais que le caractère moral en est étroit ! Une doctrine morale indépendante des fins religieuses est plus virile ; une doctrine qui méprise les fins pratiques est débilitante. La prédication du bouddhiste, celle du prêtre chrétien a plus d'onction et de chaleur; l'enseignement d'Aristote et de Cicéron a plus de justesse. La sagesse solitaire du stoïcisme, dans la bouche même d'un Marc-Aurèle, ne me satisfait pointa Au sage Épictète qui se fait de la vertu une arme de défense.

1. Ce n*est pas que le stoïcisme ait "été sans action sur la vie sociale. Lire un Mémoire concernant Virifluence du stoïcisme sur la doctrine des jurisconsultes romains, par P. LAPERRiÈRE,-ia Mém. de VAcad. des se. mor. et polit, tom. X, *i^ série.

je préfère Cicéron qui en fait une qualité de société. Celui-ci incline sans doute à la croyance d'une immortalité de rame, que refusent Sénèque, Épictète, et Marc-Aurèle. Mais, chez Aristote et Cicéron, celte croyance n'est pas la clef du monde moral, tandis que, chez Sénèque et Épictète, la vertu se nourrit dans la contemplation: de la mort, du néant, des hommes et des choses. Une morale saine est faite en vue des relations sociales. La sagesse de la mort, qu'elle donne pour prix à la vertu la gloire du ciel, le mépris de la mort, ou l'anéantissement final de la conscience individuelle, n'inspirera jamais qu'un théâtre d'exemple et de récréation, où l'homme ne s'élèvera pas jusqu'aux luttes morales fécondes et vraiment dramatiques.

N'asseyons pas la morale sur une croyance qui est du domaine spéculatif. Que cette croyance ait été, en certains cas, un mobile déterminant, je Taccorde volontiers* pourvu qu'on n'exagère pas la valeur pratique de ce mobile.

Je lisais dans un journal, il y a quelque temps, qu'un homme s'est déclaré coupable, au lit de mort, d'un crime pour lequel un innocent avait subi déjà quinze ans de travaux forcés. Quels sentiments, quelles idées, pitié, justice, remords où crainte de Dieu, ont arraché à ce mourant un pareil aveu ? Supposons une scène de ce genre à traduire dans le

\9H h\ MORALE liANS LE BRKmE

drame. Plusieurs positions morales sont ppMÎbles. Les eifopQitaneaa du crime, en m (m, auront été ^telles que la remords organique ait dû ^'ensuivre; de e« remords, longtemps aonlenu et muet par la erainte des eoup$ de la^loi, le moriboud se délivre lorsque Taveu est deveuu par lui saas danger. Ou bien, si son remords est la Wessure d'une conscience plus haute, Taveu sortira à la fin &ou8 la pression d'une idée dominante de justice. Il se pourra eneore que le criminel $oit incapable de justice el dQ re mords, mais quo les menaces de la religion raa^aillent h son chevet et qu'il parle sous la terreur des châtiments prochains, dont la confession de son crime peut lui épargner la lourde éternité* Cette terreur, àans les deux premiers cas, aura peaé peut être sur la détermination, mais elle pourra en avoir été absente, et c'est dans le dernier seulement qu'elle aura été si efficace. Encore il faut remarquer que le criminel qui serait accessible à cette crainte religieuse, serait capable aussi de quelque sentiment de pitié et de justice qui supporte la croyance, et que ce sentiment, agissant seul, aurait pu avoir assee de de force pour le contraindre.

li'aveu d'un forfait exige, du moribond même qui ne risque pas sa personne, le saorifice de la considération. Si le coupable, faussaire par exemple, s'est créé une famille et a donné son nom à des enfants,

ee sera un combat terrible engagé entre des devoirs contraires. En ce cas, un aveu fait dane le but de sauver son âme serait une lâcheté ; le poète qui traiterait cette scène et voudrait nous intéresser à ce malheureux, devrait écarter ce mobile et le faire parler pour le seul motif du devoir et de la réparation.

Hugo, dans les Misérables, a présenté une lutte palpitante. Son M. Madeleine, quand il apprend qu'on tient sous les verroux un pauvrehorame pour être Jean Valjean, délibère (on connaît ce beau chapitre, une Tempête sâus un crâne) s'il ira se livrer à la justice, lui, le vrai forçat Valjean, ou s'il profitera de cette méprise et continuera d'être M. Madeleine, l'industriel honoré et bienfaisant. Il se décide au sacrifice, il vient dire la vérité en plein tribunal. Il est riche et plein de vie, il ne s'inquiète pas du juge suprême et il ne fait pas l'aveu sous !a protection auguste de la mort. Ce qui le détermine, c'est la pitié, c'est la justice, dont la notion est devenue en lui toute puissante ; il cède à la force de cette démonstration intime et répétée qui est le devoir. S'il se fût tû, il n'eût pas emporté son lourd secret dans la tombe, Il eût parlé â la dernière heure, il eût réparé, et il l'eût fait pour le même besoin de la justice.

Quoique spiritualiste religieux, Hugo s'est complu à préparer une situation où l'agent moral obéit au devoir désintéressé ; il ne cherche pas dans la doctrine

de la survie des âmes Tespoir d'une rénumération mesquine, mais un champ ouvert à la perfection indéfinie de la conscience individuelle. Remarquez celte nouvelle position de la croyance en une vie future ! Kant n'y trouve plus un mobile de la volonté : il attribue à la volonté un sentiment spontané de l'obligation morale ; il ne fonde pas dessus la morale. G est sa raison qui réclame, qui « postule » la durée de notre personnalité consciente pour achever le monde moral logiquement. Le dogme religieux visait surtout à effrayer le pécheur et à allécher le juste; la doctrine philosophique aspire plutôt à satisfaire l'intelligence. Le dogme d'une sanction ultérieure n'est plus de nécessité morale, puisque la règle de la conduite n'en dépend pas, mais semble de nécessité logique.

Un moraliste anglais des plus distingués, M. Sidgwick^ exprime son désiratum sous la forme suiva^nté. Il pense qu'il est impossible de réconcilier la raison individuelle avec la raison universelle, à moins de l'hypothèse, qu'au reste il reconnaît invérifiable par l'expérience, de la croyance que Tordre moral, que nous voyons imparfaitement réalisé dans le monde, est en réalité parfait. Sans cette croyance, dit-il, le mondé du devoir est ramené au chaos. Ex-

1. Voyez, sur ce moraliste, un article de M. L. Carrau, in Rev. /îWtos., avril 1878.

pliquons-noiis. 11 me paraît qu'on fait toujours quelque confusion des sanctions de l'utile avec celles du juste.

Un état social qui serait réglé uniquement sur l'utilité particulière, le « sophisme égoïste » réalisé, est tout à fait impossible à concevoir. L'idée de société est connexe à celle de certaines obligations réciproques, comme on en trouve qui sont, remplies dans les plus humbles société's animales, obligations qui tendent, parmi les hommes, vers un ordre conforme à ridée spéciale de justice, supérieure à celle de l'utile, et c'est le sentiment conscient de cet ordre qui forme en nous le commandement moral. En réalité, c'est ce devoir de la conscience, dont Tobjet est autre que la jouissance égoïste immédiate, pour la garantie^ duquel on exige une sanction.

De qui que l'acte émane, le dommage matériel étant le même, la société intervient pour réparer ce dommage. Elle punit en même temps l'agent ; mais elle lui inflige la « peine punissante » par le moyen d'un effet matériel. C'est qu'elle n'a pas le pouvoir d'infliger le châtiment moral, et que la sanction dernière s'exerce dans l'intime conscience, où elle a, croyons-le, son efficacité et sa proportion. N'est-il pas vrai que l'individu est plus strictement obhgé selon qu'il conçoit plus nettement le devoir, et qu'il est plus accessible au remords selon qu'il s'est senti

"ÎQi LA MOAALE DANS L» DRAME

piâft obligé ? Le otlâtiment moral est mesuré âu dô-* gré de I» coflBCieDCô, qai a seule le poufoir de l'infliger, et ce degré est la mesure délicate de la responsabilités Cette resporisabilité morale, la loi^ qui ne connaît que l'individu moyen, la suppose à peu près égale chez totis; d'autre part, elle considère surtout le dommage causé à la société, et elle frappe^le dé-* linquant» je le répète^ matériellement « Le but de la société est de ée protéger et de réparer le dommage ; son but; en punissant, est enoote d'avertir, de rappeler au respect du juste, au respect des firls qui lui sont propres et essentielles. Mais la loi est faillible ; des Coupables jouissent dr biens et d'honneurs^ obtenus au détriment de rintérêt général. Yôilà le fait qui heurte, qui choque. A bien regarder ^ on voit que le mal social est le résultat de tous les aetes contraires à l'intérêt commun bien entendu ; que la société, & la manière de Findividu, est instruite et redressée par les souffrances qui orient en elle ; qu'on est ici dans le cercle des lois naturelles et dans la recherche de Vutile ; et qu'il suffit enfin à la morale que la sanction du devoir de la conscience est portée par la conscience même«

Mai^ le vulgaire ne l'entend pas ainsi. On veut punir la mauvaise conscience par la chair ; on veut que le Drapier de la Farce restitue à Dieu les profits qu'il a faits en volant sur l'aune ; on veut trouver

LA MOhAtfe pkfiS Lte DRAMiS 308

un dédattlmagetnent ft là douletii^ physique, dux inégalités deâ conditions, et l'ott prolotige le monde par delà pour y distribuer l'utile seloft les régies de sa justice. Les religions grossière^ ont peuplé des enfers et des paradis; elles oiit porté darls le roygitimô des Onibres la pénalité du taliofi ; elles otit laissé aux ânrms une enveloppe de matière, capable d'endurer la fainoi et la soif, le froid et le chaud; elles ont sanctionné le jusie par des peines et des jouissances corporelles. La morale utilitaire, quand elle prétend mettre en équilibre les lois naturelles avec l'idéal social, suit les mêmes errements. Elle porte au delà la sanction et suppose un monde parfait qui achève et juge le nôtre. Comment cela? la saiiclion y sera4-elle matérielle ? Déjà les religions plus hautes ont joint aut effets sensibles le sentiment béureut ou douloureux de la conscience qui se conhaît ellemême. Origène et Scot*Érigèoe, hérétiques sans doute, envisageaient les châtiments célestes comme régéftérateurs et les faisâieut consister dans la cous-. ciedce du mal accompli ! Si Ton imagine un monde ultérieur, c'est pour acheminer les âmes vers un état de perfection infinie; mais l'existence future, pour prolonger la présenté, ue^la satictionne donc pas autrement.

Nous ne comprenons pas de châtiment moral autre que celui qui est mesuré parla conscience elle-même.

C'est la croyance en notre libre arbitre absolu qui entretient un problème, que le déterminisme écarte. Une responsabilité absolue exigerait une conscience absolue, qui se jujgerait absolument, ou plutôt qui n'aurait pas à se juger, car elle serait parfaite. C'està-dire que ces divers termes, liberté, responsabilité, sanction, n'ont de valeur que dans notre .monde relatif; hors des relations sociales, ils n'ont plus aucun sens. Une vue métaphysique n'est pas nécessaire à rintelligence du monde du devoir ; elle n apporte aucun élément nouveau. Nous bâtissons en delà avec les idées d'en deçà ; ainsi le rêve compose ses aventures et ses paysages avec les images qu'on a reçues durant la veille.

Le théâtre, remarquons-le, est positif. Il trouve les sanctions possibles et présentes des faits qu'il expose; il produit un ensemble moral qui est défini et qui se soutient. Le drame s'ouvre sur la terre et y finit.

La justice, dans la tragédie grecque, est satisfaite humainement, non pas divinement. Œdipe subit la conséquence de crimes qu'il n'a pas voulus ; mais la cruelle rigueur du destin le justifie, la pitié qu'il inspire aux hommes le venge des dieux, et il tire de son infortune un caractère qui le grandit. Ge roi, qui était violent et entêté au temps de sa prospérité, a gagné une majesté souveraine qui est le fruit de

ses épreuves el qui l'en paye. Le poète respecte dans les événements Tordre caché des dieux; il lui suffit de la certitude que le monde obéit à des lois qui le dirigent vers le bien. Le spectacle des malheurs d'Œdipe porte un exemple qui contribuera à nous rendre sages : qui de nous est à Tabri du malheur? Quand nous retrouvons le fils de Laïus à Cplone, près de mourir, il est sorti de ses épreuves avec la figure d'un demi-dieu, il est consolé par le respect qui s'attache à sa personne, et il goûte la paix profonde de la conscience. Sophocle a cherché et trouvé la sanction dans la dignité morale du héros.

Euripide ramène contre toute vraisemblance sur la scène son Hippolyte démembré et déchiré; le malheureux fils voit pleurer son père, et les larmes de Thésée le lavent de l'imposture de Phèdre. Racine épargne à nos yeux la vue de ce corps défiguré ; son Hippolyte meurt sans s'entendre justifier, mais il est fort de son innocence et il espère bien qu'elle éclatera au jour.

Il s*en faut que le poète soit content des dieux et prenne son parti des injustices du sort. Dans les Suppliantes^ les demi-chœurs s'interpellent de cette façon : « Ainsi tu crois à la justice des dieux? — Ne sont-ils pas, eux seuls, lés dispensateurs des évé-nements ? — Je crois qu'ils les dispensent inégalement aux mortels. » Dans Hippolyte, le chœur :

«Certes, quand j'y pense, je trouveune grande consolation dans ridée d'une divine providence ; mais celte foi dans la Providence m'abandonne, quand je considère les destinées et les actions des mortels. » Ainsi parle le poète, tandis qu'il raisonne, mais le dramaturge met l'action morale en équilibre par les moyens humains de la loi ou de Topinion, du mépris et de Teslime de soi. Finalement, à défaut de sanctions matérielles ou de promesses divines, il suf-^ fit au spectateur, pour châtier le méchant, "de son mépris, et pour récompenser le juste, de son respect. Il faut que le poète règle le compte des actes dès ici-bas, qu'il fasse justice sur la scène et que tout se passe comme finissant avec la vie. Il nous semble, à nous autres spectateurs, que l'ordre moral est achevé, quand notre opinion est faite sur 1er. personnes ; Il nous semble que les imprécations du poète accablent le méchant et que son sourire console les bons. Le spectateur ne s'inquiète guères, au théâtre, des sanctions éternelles. 11 veut l'actuel, le certain, et que, de la logique des effets, sortient des mobiles qui l'encouragent au bien et le détoarnent du mal.

Diderot loue en ces termes Richardson : t S'il importe aux hommes d'être persuadés qu^indépendamment de toute considération ultérieure à cette vie, nous n'avons rien de mieux â faire pour être

heureux que d'être vertueux, quel service Richardson nVt-il pas rendu à Tespêce humaine? Il n'a point démontré cetlè vérité, mais il la fait sentir... Qui est-ce qui voudrait être Lovelace, avec tous ses avantages^ Qui est-ce qui ne voudrait pas être Clarisse, malgré toutes ses infortunes ^ ? »

La paix intérieure et Teslime de nos semblables, tels sont les biens précieux qu'une littérature saine doit nous inspirer de préférer à tous les autres. Quelle force pour Thomme juste que le témoignage d'une bonne conscience ! Mais si ce juste meurt diffamé et méconnu, si un innocent tombe victime d'une méprise judiciaire, qui le dédommagera ? Oh ! une éternité de béatitude ne pourrait pas faire qu'il n'ait pas souffert 1 « Les méchants n'ont jamais de joie véritable, dit excellemment Vlmilation ^ ; la gloire des bons est dans leur conscience même et non dans la bouche des hommes. » Ce que le ciel offre aux bons, c'est toujours cette joie qu'ils trouvent en leur for intime. Fénelon gradue les félicités ainsi que les châtiments. «Ces autres, dit à Téléniiaque le divin Ârcésius^ que tu vois assez près d'eux, mais séparés par ce petit nuage, ont une gloire beaucoup moindre ; ce sont des héros, à la vérité..., mais ils n'ont point été aimables et ver-

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