XXXVIII
une sensation pénible, mais elle est de dégoût, et notre premier mouvement est d'en détourner les yeux ; de même ]e sang gluant sur la peau nous est si désagréable que nos mains cherchent à se nettoyer de cette souillure. Ce n'est jusque-là qu'une émotion de notre sensibilité, et il faut, pour qu'elle devienne pitié, qu'elle traverse un milieu supérieur de réflexions et de sentiments ^
Il est rare que la pitié, dont l'expression est si franche dans les poètes grecs, ne soit pas accompagnée d'une réflexion personnelle qui la rend peutêtre plus éloquente. Sophocle fait dire à Thésée, accueillant l'infortuné Œdipe, ces beaux vers : « Je n'ignore pas que, comme loi, j'ai été élevé sur la terre étrangère, que j'y ai subi, plus que personne,
1. Un exemple plus intéressant est celui du mouvement spontané d'étendre les bras, qu'on exécute pour soutenir une personne qui tombe. — 1^ vue d'un corps qui tombe provoque le sentiment pénible de la perte d'appui, qui doit s'accuser, en beaucoup de cas, par un mouvement des bras et des mains, qu'une représeqtation idéale immédiate vient transformer en une action secourable. — H arrive que, étant debout sur le bord d'une rivière, la fuite de l'eau cause un vertige subit, auquel on échappe en se rejetant machinalement en arrière, en sens contraire du courant. — J'ai connu un vieillard qui élevait les bras en Fair et s'éloignait en hâte, quand il voyait tomber un enfant. — - Un chien se met en arrêt ou se sauve, si le chasseur fait une chute. — Il y aurait là matière à une discussion intéressante. En tous les cas, le premier temps de l'action est marqué par des gestes, par des cris, par des contractions musculaires diversement localisées, qui sont des effets purement réflexes^
des épreuves où ma vie même était en jeu. Aussi je ne refuserai jamais de travailler au salut d'un étran* ger malheureux comme je te vois aujourd'hui. Je sais que je suis homme, et que le jour de demain ne m'est pas plus assuré qu'à toi *. i>
L'habileté du suppliant est d'évoquer dans Tesprit d'aulrui l'image d'une infortune pareille à la sienne, Priam, venant racheter le cadavre d'Hector, commence par émouvoir le barbare vainqueur en lui parlant de Pelée : « Divin Achille, souviens-loi de ton père qui est de mon âge et qui touche au seuil de la vieillesse. En ce moment peut-être ses voisins lui font la guerre, et il n'a personne pour le secourir dans un si pressant danger. Mais, comme il sait que tu vis encore, il se réjouit au fond de sou âme, et tous les jours il espère le voir revenir d'Ilion. Moi, pauvre infortuné, j'avais aussi des fils vaillants... Eh bien ! le cruel Mars me les a presque tous ravis. Un seul me restait... c'est pour racheter son cadavre que je t'apporte ces riches présents. Achille, crains et respecte les dieux, prends pitié de mon sort en songeant à ton vieux père, et pense que j'ai fait ce qu'aucun mortel n'a fait sur cette terre : j'ai porté à mes lèvres la main du meurtrier de mon fils !... ^ »
1. Je suis, pour Sophocle et Euripide, la traduction de M. Pessonneaux ; pour Kachyley celle de M. PierroQ. 'A. Ce morceau est emprunté à la trad. de M. Baretite.
Et encore dans Sophocle: « Sauve-moi, dit Philoctète à Néoptolème, aie pitié de moi, en considérant à combien de hasards et de vicissitudes sont exposés les mortels, dans la prospérité comme dans l'adversité. Quand on est hors du malheur, il faut se représenter et craindre les revers, i^ Cette belle rhétorique vient d'une connaissance profonde du cœur humain. J'aime ces poètes grecs qui ne raffinent pas, qui restent dans la vérité de l'observation; ils suffiraient à faire la preuve.
La sympathie est en somme une émotion assez complexe. Quand elle est capable.de nous porter au sacrifice, quand elle se montre vive et ardente comme en quelques belles âmes, c'est qu'il y entre, si je ne me trompe, une effluve de ce sentiment puissant, qui est l'amour, et qui colore la réflexion égoïste sur nous-mêmes d'un chaud reflet de passion. Par une extension de sens bien remarquable, l'idée sociale la plus large qu'on ait conçue a été nommée « fraternité. »
On aperçoit tout de suite combien une telle idée, large et compréhensive, est distante de la pure impulsion, accidentelle et bornée à des cas particuliers. Notre conduite envers nos semblables est déterminée en certains cas par une impulsion sympathique qui a été transformée en un devoir pour d'autres motifs. L'hospitalité antic^ue était un devoir
de ce genre. Lorsque Télémaque vient à Sparte ^vec le fils de Nestor, dans l'espoir d*apprendre de Ménélas quelques nouvelles de son père, l'intendant du palais hérite à recevoir les jeunes gens.î« Renvoyer des hôtes, s'écrie Ménélas. Oublies-lu que c'est en mangeant le pain des hommes hospitaliers que nou^ sommes venus jusqu'ici ? » Mènélas est bon et le retour qu'il fait sur lui-même provoque sa bienveillance pour ces étrangers qu'il ne connaît pas encore. Dans le fait, l'hospitalité était devenue une règle de l'âge héroïque; elle était commandée par la religion et les mœurs ; Ulysse s'asseoit sur la cendre du foyer d'Alcinoûs, afin de le forcer à l'accueillir. De même nos pratiques de bienfaisance ne sont pas toujours accompagnées de véritable pitié. L'or sans la pitié n'est que l'aumône, arrachée à Tindifférenôe de plusieurs par un commandement extérieur. Il arrive qu'on donne à manger au pauvre qui a faim, pour goûter sans mélange le plaisir d'un bon repas. Il y a bien des degrés dans la pitié, parce qu'il s'y mêle l'amour et l'égoïsme.
Aristote observait que nous avons plutôt pitié de ceux que nous connaissons, de ceux qui nous ressemblent par l'âge, le caractère, les habitudes, le rang, la naissance, parce qu'ils nous montrent mieux que leur malheur pourrait aussi nous frapper. « Tout ce que nous craignons pour nous-mêmes
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excite notre pilié, quand les autres en sont victimes. » Les malheurs passés, qui nous laissent à Tordinaire assez indifférents, nous touchent au théâtre, parce que le poète les place près de nous, comme sur le point d'arriver*. En effet, l'habitude de la vie commune, des périls courus ensemble, fortifie la sympathie ; elle est un fait de société. La race, là couleur, la nation, la religion, la caste ont été la source d'opinions, de sentiments qui ont modifié singulièrement la conduite des hommes entre eux. Un trait qui fait un groupe d'hommes très dissemblable d'un autre en rend les individus moins secourables, à plus forte raison un pareil trait empêche toute idée générale d'humanité de surgir et de s'imposer.
Et là-dessus, notons en courant la puissante influence de la discussion sur le progrès des mœurs. Il n'est pas douteux que la liberté de penser a contribué à étendre les devoirs mutuels et à briser les préjugés qui les limitaient ; mais la discussion ne s'est emparée que par degrés des divers ordres de faits qui composent l'ensemble de chaque société. Le théâtre antique» par exemple, acceptait Tesclavage, qui résultait alors d'un ensemble de circonstances qu'on n'avait pas le moyen de gouverner. Ménandre, Plante etTérence même n'ont voulu peindre que le