‹ La morale de Dumas filsChapitre 11 sur 22 · Les Idées de Madame Aubray · texte numérisé non relu

Les Idées de Madame Aubray

Un quart de siècle auparavant, George Sand avait publié son roman d'Horace qui, dit-elle ironiquement dans ses mémoires, faillit la brouiller avec la plupart de ses amis, presque tous ayant cru se reconnaître dans l'égoïste et médiocre héros du récit. A côté de ce veule personnage, elle avait alors dessiné avec une évidente sympathie une autre figure masculine qui en est à peu près l'antithèse, celle de Paul Arsène, le plébéien doué du génie de la peinture et une figure de femme, pareillement traitée avec prédilection, celle de Marthe, la pécheresse exemplaire. — Cette fille du peuple, inquiétée dans sa pudeur par les entreprises de son propre père — trait qu'on peut rapprocher de la confession de Jeannine, dans les Idées de Madame Aubray, — s'est réfugiée près d'un voisin, le sieur Poisson, cabaretier, un assez grossier personnage qui l'a bientôt forcée à payer de sa vertu l'hospitalité et la protection qu'il lui consent. Elle est

devenue sa maîtresse avec résignation : puis, maltraitée par ce rustre, elle s'est placée sous l'égide du garçon de café de Poisson, l'honnête et délicat Paul Arsène, qui ne songe pas à lui faire payer son dévouement passionné. Elle lui préfère donc tout d'abord l'étudiant Horace, un type de jeune bourgeois suffisant qui est assez analogue au Charles Sternay du Fils naturel, au Tellier de Madame Aubray, au Fernand de Thauzette qui figurera dans Denise. D'Horace elle aura un fils naturel, elle aussi. Or, Arsène n'hésitera point à adopter cet enfant, lorsque, dans un esprit évangéliqiie de mansuétude et de pardon, il s'unira, par une libre union, à la jeune mère qui a été bientôt délaissa e par son second amant. Il n'examine plus le passé, dit- il : il jouit du présent et croit à l'avenir I 11 pardonne dans le secret de son cœur, sans faire sonner sa générosité comme une mer.veille I Lorsque ses sœurs, deux prudes provinciales aux instincts foncièrement bourgeois, (comparez leBarantin des Idées de Madame Aubray) l'auront amené, par leur fâcheuse influence, à hésiter un instant sur les dispositions de son cœur envers Marthe, il se reprendra bien vite : la haine ou le mépris refuseront de venir souiller ce cœur débordant de pitié parce qu'il est rempli de justice. La mesquine opposition des siens ach vera de le convaincre que les soi-disant fautes d'une femme sont imputables à la société, non à de mauvais penchants : car les mauvais penchants Dieu merci, sont fort rares ; ils sont exceptionnels, et, de la Nature maternelle, Marthe n'en a reçu que de bons I — Te! sera le tlième le plus habituel de la psychologie de 'umas et de sa polémique après 1867. Tel est aussi, transféré seulement dans une sphère sociale difîtrente, le sujet des Idées de Madame Aubray. — Rappelons plutôt les diverses péxipéties de l'action.

60 l'évolution passionnelle

Une riche bourgeoise parisienne, M™^ Aubray, en villégiature sur la plage de Saint- Valéry-en-Cauxy avec son fils Camille, un médecin d'avenir, y voisine avec une jeune femm.e fort sympathique, accompagnée d'un petit garçon. M™e Aubray est un ange de charité qui prétend modeler sa vie sur la doctrine de l'Evangile après lui avoir accordé son entière adhésion théorique. Elle attire donc dans son intimité et se met en devoir de patronner auprès des autres baigneurs de sa connaissance cette personne isolée, de mélancolique aspect. Entre temps, elle rousseauise plus nettement encore et annonce déjà le roman tolstoïen de Rédemption en conseillant à son vieil ami Barantin de reprendre sous son toit une épouse indigne, coupable, dès lontemps séparée de lui et d'ailleurs endurcie dans le mal, afin de racheter et de sauver cette âme en dépit d'elle-même : « Aveu- « gle que vous êtes, dit-elle en propres termes à ce « mari m.altraité et récalcitrant, vous ne voyez donc « pas qu'elle ne suffit plus, cette morale courante « (il s'agit de la morale rationnelle) de la société et « qu'il va falloir en venir ouvertement et franchece ment à celle de la miséricorde et de la réconciliation. « La colère, la vengeance ont fait leur temps ! Le « pardon et la pitié doivent se mettre à l'œuvre. « Ces voix intérieures que j'entends depuis mon « enfance ne sont pas des hallucinations de mon « esprit, etc.. » Mais Barantin ne se laisse pas convaincre et sert même à son enthousiaste amie certaines vérités de sens commun que toute la pièce a pour objet de contredire, bien que l'auteur ne pa- . raisse pas en méconnaître la valeur pratique en ce qui le concerne : « Vous êtes un ange, riposte-t-il pour « résumer ses sagaces résistances, mais avec tout cela, « vous êtes dans le faux... Avec vos idées, on virilise

« les femmes, peut-être, mais on efféminé les hom- « mes ! » A coup sûr, ajouterions-nous volontiers, pour confirmer ce jugement du sang-froid et del'expérience sur la morale affective dont Rousseau a éloquemment préparé l'expansion dans le monde, il y a quelque cent cinquante ans et dont les fruits sociaux sont déjà tellement autres que ne les annonçait M^"^^ Aubry, avec sa psychologie de rêve.

Cependant Jeannine, la jeune femme inconnue, est bientôt conduite par sa franchise naturelle à éclairer sa maternelle amie sur ses antécédents regrettables. Après une enfance de pauvreté, dans un milieu grossièrement immoral, elle a été séduite sans grande difficulté par le jeune bourgeois Telher (un autre Charles Sternay) qui ne lui a même pas promis le mariage, au surplus,et qu'elle avoue n'avoir nullement aimé. — Trait essentiel dans la pensée de Dumas car il prépare la conclusion de l'œuvre : il faut en effet, selon les résidus de préjugé moral que le dramaturge prête à son public de ce temps, il faut qu'un cœur tel que celui de Jeannine n'ait jamais parlé avant de s'élancer soudain vers l'homme vraiment digne de son amour : le docteur Camille Aubray dans la circonstance présente. — Sauf l'excuse de l'amour et celle de la crédulité, Jeannine a toutes les autres pour pallier sa faute initiale : elle a d'ailleurs pratiqué toutes les vertus depuis sa chute. Ainsi édifiée sur le passé de sa protégée, M"ie Aubray s'intéresse donc plus que jamais à son avenir, sans prévoir encore la péripétie qui va l'intéresser trop directement dans les conditions de cet avenir. Elle lui promet spontanément de se charger de son fils si cette jeune mère, qui croit sa santé atteinte, venait à manquer au petit : elle la pousse à chercher la totale rédemption de son erreur dans le

62 l'évolution passionnelle

travail personnel, en cessani de vivre des fruits de cette erreur, en refusant désormais les subsides que son séducteur lui a fournis jusque là et se montre tout disposé à lui continuer. « La doctrine du monde « n'est pas toujours la mienne, ajoute-t-elle pour t atténuer l'étonnement que la pécheresse ressent (I en présence d'une générosité si rare. Ma conscience « est ma seule règle ! »

Mais voici qu'entre en scène et en ligne le jeune médecin Camille Aubray, tout aussi rousseauiste de tempérament que sa mère, ainsi qu'il en informe sans délai les spectateurs, en leur décrivant ses plaisirs favoris : « Je pars à l'aventure à travers la « campagne, tout seul sur les platealix des falaises, « Je jette dans le bourdonnement des insectes, dans « le murmure lointain des flots, dans ces mille « bruits qui composent le silence de la Nature, je (f jette au hasard les vers des poètes qui répondent le « mieux à mes sensations présentes que je suis inca- « pable de traduire moi-même. J'écoute, je m'excite, « je m'enivre, jusqu'à ce que, le visage baigné de « larmes, je ne puisse plus faire un pas ni articuler « un mot I » On a reconnu ces accents : c'est une paraphrase, après tant d'autres et jusque par les détails du style, de la prière rousseauiste par excellence, de l'appel des modernes mystiques naturistes à leur Allié surhumain, de la lettre fameuse au Président de Malesherbes sur les promenades sohtaires de Jean-Jacques dans la forêt de Montmorency.

Après s'être fait connaître à nous de la sorte pour ce qu'ilest au fond de l'âme, Camille expose à un ami les « idées » de sa mère : idc es qui, par l'éducation qu'il a reçue d'elle, sont devenues les siennes, avec moins de nuances ou de restrictions encore que ne sait y apporter, à l'occasion, l'expérience malgré. tout plus

ample de son inspiratrice : nous allons bientôt en avoir la preuve. « Le rêve de ma mère, explique- t-il « donc, est de reconstituer Vamour en France ! Il « le faut du reste, ou nous sommes perdus ! » Et toute l'ambiguïté du prétendu apostolat moral de Dumas fils est déjà dessiné dans ce programme d'action ; car ce n'est nullement le rousseauiste amour de Camille pour Jeannine qu'il s'agit présentement d'éveiller dans l'âme française I Elle n'y est que trop disposée par les guides qu'elle s'est choisis depuis plus d'un siècle ; et elle soufîre précisément de celuilà, s'il est exagéré de dire qu'elle en meurt. Non, c'est la discipline familiale fondée sur le mariage rationnel et chrétien qu'il faudrait « reconstituer » dans l'âme nationale, travaillée depuis si longtemps par les apôtres de la passion et de l'instinct. L'avenir dira quel fut le rôle vrai du théâtre de Dumas dans l'évolution de notre morale sociale contemporaine.

L'interlocuteur du tendre médecin se rend vaguement compte qu'il est en présence d'une sophistique attitude mentale : « Mais l'amour est une passion, « objecte-t-il avec inquiétude, par une révolte de son « hérédité chrétienne rationnelle. - Et par consé- « quent une force, riposte le docteur en revenant aux « déductions de r£mz7e.' Une force que, comme toutes « les autres dans la nature, l'homme peut diriger et « rendre utile 1 » Certes, mais non pas en la proclamant tout d'abord divine et à peu près sans contrôle en son essence, comme George Sand dans Evenor et Leucippe, par exemple ! « L'amour, poursuit Camille, « siîr de son eiïet sur ses auditeurs, est le plus grand « moyen de bonheur, de civilisation, de perfecti- « bilité que l'humanité ait à son service. Le détruire, « ce serait détruire Dieu lui-même, ce qui est impos- « sible ! En attendant, il y a des courants matéria-

64 l'évolution passionnelle

« listes qui emportent tout-à-coup les sociétés vers « les intérêts palpables et les jouissances immédiates. « Ces courants n'ont jamais été si rapides et si larges. « De temps en temps, la femme se sent entraînée « et se voit perdue. Elle pousse alors ces cris de révolte « et d'appel. Quelques âmes généreuses poussent un « cri d'indignation et de pitié ; mais la masse conti- « nue son chemin en riant 1 En traitant ainsi la « femme, l'homme s^énerve, s'amoindrit, se stérilise « (c'est le contraire de ce qu'a dit plus haut Barantin) « et perd en réalité, même pour son progrès matériel, « un de ses plus puissants moyens d'action. Il se « prive d'un auxiliaire en réduisant la femme à « l'élégance, au vice, à l'immoralité enfin. C'est le « travail, c'est l'industrie qui donne une vie aux « sociétés, mais c'est Vamour qui leur donne une a âme ! » On appréciera la portée de ces cadences verbales qui vont chatouiller au cœur de nos générations romanesques ou romantiques de tout autres cofdes en réalité que celle du devoir social ou du progrès moral. Le mot si ambigu d'amour y est présenté, tantôt dans ses cadres rationnels et chrétiens assurément étroits et constricteurs, tantôt, et sans que rien avertisse de la substitution l'auditeur entraîné par le rythme du style, dans son expansion purement instinctive et sans contrôle qui est loin d'agir dans le sens sainement social, ainsi qu'on le sait. Et la diversion démagogique contre la corruption de certaine haute vie parisienne, ne donne pas plus de valeur à cette suspecte mixture.

Voici qui demeure encore dans la même note insidieuse et fallacieuse : « Quand un peuple, qui se « fait appeler le peuple le plus franc, le plus cheva- « leresque, le plus spirituel de tous les peuples, « permet pourtant que des milliers de jeunes filles.

« dont il pourrait faire des compagnes intelligentes, « des mères respectées ne soient bonnes qu'à faire « des courtisanes avilies et dangereuses, ce peuple « mérite que la femme qiCil a inventée le dévore tôt « ou tard. C'est ce qu'elle commence à faire et ce « qu'elle fera tout à fait 1 » Rien de plus exact. Mais ce sont les romanesques erotiques de naguère, le mysticisme romantique de Rousseau et de ses continuateurs par la suite, qui ont préparé ce résultat que notre dramaturge fera désormais profession de redouter dans ses préfaces retentissantes, dans ses opuscules polémiques et dans quelques-unes de ses tirades scéniques, tout en travaillant de son mieux à l'assurer par les tendances foncières de son théâtre. Selon nous, la France devra, pour n'être point « dévorée », s'engager sur une voie directement opposée à celle que Dumas lui a jalonnée de ses manifestations artistiques.

Camille Aubray place sa confiance et son espoir de rédemption pour la femme et la société françaises, dans le sentiment de la maternité — ce qui est beaucoup trop demander à un pur instinct, qui s'efface parfois dans l'humanité sous la poussée des passions individualistes, et dont nous dirons que Dumas luimême, en d'autres circonstances, a parfaitement mesuré l'insuffisante efficacité morale. — Mais son jeune médecin appuie sa suggestion banale d'une évocation pathétique qui devait forcer l'adhésion du spectateur, mal gardé dans l'atmosphère théâtrale, contre les surprises de ses nerfs. Le couplet est célèbre : « La nuit, dans un dortoir blanc semblable à un « cimetière éclairé par la lune, au milieu de souf- « frances abominables, avec une prière muette qu'on « ne leur avait jamais apprise, j'ai vu de ces filles « perdues qui mettaient au monde un petit être sans

66 l'évolution passionnelle

« nom et j'ai entendu le premier cri maternel répon- « dre au premier cri de l'enfant. Je sais ce qu'il y « avait d'amour, d'innocence, de vertu dans ce cri « poussé par l'âme tout entière, redevenue divine, « pendant un moment, à qui la vérité apparaissait « .tout à coup, tandis que le père inconnu se dérobait « à ce cri et à cette vérité au fond d'un cabaret ou « de quelque autre mauvais lieu 1 »

Cela est souverainement habile et l'appel à l'instinct sera toujours bien accueilli par une foule. Mais c'est ce qu'on appelle se payer de mots I Quelques années plus tard en effet, dans la préface de Monsieur Alphonse, Dumas en personne se chargera de nous édifier sur la portée vraie de son air de bravoure. L'amour maternel, écrira-t-il nettement, est beaucoup plus rare qu'on ne le croit, et surtout qu'on ne le dit 1 Au premier cri de l'enfant, il y a un élan spontané, admettons-le (il n'en paraît plus si sûr), un élan total et naturel de la mère vers son rejeton. Mais ce sentiment n'est pas durable (en dehors de la famille solidement constituée du moins). Il ne l'est parfois que chez les femmes de théâtre ou les filles entièrement dégradées, que cette nouvelle chute n'abaisse plus ! Et ce serait donc dans ce cas seulement que la pécheresse pourrait être sauvée par une des conséquences de son ignominie même. — Or, nous remarquerons que ce n'est nullement le cas de Jeannine.

Quoi qu'il en soit, le docteur Aubray s'éprend de la jeune femme. D'autre part, son ancien amant Tellier, qu'elle-même nous avait précédemment présenté comme « honnête et bon », conçoit soudain l'odieuse pensée de la reprendre malgré elle, en menaçant de lui arracher leur enfant si elle ne cède pas à son caprice reparu ! Enfin M°^^ Aubray, qui n'a nul soupçon des sentiments de son fils, propose à un ami de

celui-ci, Valmoreau qui a le désir de racheter par quelque acte de dévouement une existence jusque là inutile et vide, d'épouser cette mère touchante. Mais Valmoreau se dérobe, Tellier renonce à ses projets et Camille éperonné par ces incidents divers, se décide à poser hautement sa candidature à la main de Jeannine. Aussitôt M^^ Aubray de tomber de son haut I Froissée dans les préjugés bourgeois qu'elle a conservés bien plus qu'elle ne le pensait elle-même, elle marque d'abord un mouvement de protestation et de recul. Mais son fils n'aura nulle peine à la convaincre d'inconséquence et de pusillanimité sur ce point, après les déclarations de principe que nous avons entendues de sa bouche.

Alors, et pour dénouer la situation qui se tend, Jeannine, entraînée par un sentiment d'héroïque abnégation, imagine d'avouer faussement qu'elle a commis d'autres fautes encore après la première, afin de modifier par cet aveu la résolution matri moniale de Camille, puisque ce dernier n'a pas l'approbation de sa mère. Mais M^^^^ Aubray a vite percé son stratagème et, vaincue par tant de magnanimité, la pousse dans les bras de son fils avec un beau geste de théâtre et un cri de sûr eiïet : « Elle « ment ! Epouse- la 1 » — Le mot de la fin sera pourtant prononcé par Barantin, le « raisonneur » de la pièce, qui considère ces effusions avec quelque scepticisme : « Admirable, oui, mais c'est raide 1 » L'auteur se garde ainsi contre les possibles réveils du sens commun chez son spectateur, un instant surpris, dans son adhésion, par les procédés que nous venons de mettre en lumière : concession toute provisoire au surplus, de la part du dramaturge, car il a renié expressément son Barantin quelques mois plus tard, en proclamant qu'il était, pour sa part, tout- à-fait dans les Idées de Mme Aubray.

68 l'évolution passionnelle

2. — La mission sociale de l'amour plus théoriquement EXPOSÉE

Ce sont les polémiques soulevées par cette œuvre provocante à dessein qui ont conduit son auteur à parler désormais en théoricien au public, et à pourvoir de longues préfaces explicatives ses pièces précédentes ou suivantes, dans l'édition d'ensemble de ses drames qui fut peu après commencée. — Dès longtemps, Jean- Jacques, en tête de sa Nouvelle Héloise, avait inauguré cette rouerie du démolisseur social, qui consiste à caresser la morale rationnelle dans un Avant-propos théorique qu'on oublie vite, si tant est qu'on le lise, puis à déchaîner la morale affective dans une action dramatique dont les suggestions, beaucoup plus attrayantes et commodes, seront bien plus sûrement retenues. Dumas a fait en sorte que ses préfaces fussent lues cependant ; leur style tranchant et mordant, leur hardiesse extrême d'images et de vocabulaire étaient calculées pour fixer l'attention et stimuler la mémoire. En revanche ces préfaces à elles seules et malgré leurs prétentions à la sévérité monitrice, forment un cours complet de morale affective et passionnelle à l'intention du lecteur abusé.

Arrêtons-nous en effet sur le premier en date de ses retentissants manifestes, celui qu'il écrivit en 1867 pour commenter sa Dame aux Camélias. Il y pose en principe qu'il faut retirer leurs excuses aux courtisanes et aux femmes adultères. On sait déjà si l'apothéose de Marguerite Gautier ou de Diane de Lys « retirèrent », quinze années plus tôt, quelques-unes de leurs excuses à ces deux catégories de délinquantes! Or, la préface, que nous examinons présentement, ne semble pas avoir elle-même un autre objet que

de formuler et de grouper ces excuses de la plus persuasive manière, afin de leur assurer un maximum d'action sur l'esprit public !

Parlons d'abord de la fille galante. — Chez celle-ci, la misère, la faim, le défaut d'instruction, les mauvais exemples, l'hérédité fatale, Végoïsme de la société, l'excès de la civilisation, enfin et surtout Véternel argument de Vamour sont successivement invoqués pour couvrir de mille prétextes spécieux les trangressions de ces infortunées pécheresses. On les méprise parce qu'elles se vendent, poursuit leur accusateur prétendu, qui se sent infiniment plus à l'aise dans le rôle d'avocat de leur cause. Eh bien, la bourgeoisie ne vend-elle pas ses filles à des vieillards riches qui les conduisent à l'autel ? Et, dans la noblesse, un duc pauvre ne vend-il pas tous les jours son titre à la fille de M. Poirier ? « En refusant à la vertu le droit d'être un capital, vous avez donné au vice le droit d'en être un, clame le sophiste triomphant 1 » Et voilà les courtisanes bien congrument dépouillées par lui de toute excuse, n'est-il pas vrai ? -

Restent les femmes adultères. Sur quel ton leur parlera l'historien de la belle Diane ? Certes, il saura filer un couplet sonore et scabreux sur l'adultère riche et désœuvré : « Nous ne voyons aucun enchaî- « nement admissible entre vos douleurs, vos jalou- « sies, vos déceptions, vos désespoirs et le petit... « qui constitue l'adultère et qui est si peu dans vos « droits que vous le tenez secret autant que poste sible I » Nous aurons encore un autre couplet attendri sur le libertin qui, mis en présence d'une femme honnête, se sentira saisi sans faute d'une émotion sacrée (comme la fille en face de son enfant) : émotion dont la lueur paraîtra sans délai sur son front radieux. Aussitôt son attitude se fera noble, et sa

70 l'évolution passionnelle

parole ferme : ses yeux sentiront des larmes prêtes à les mouiller, comme ceux des lecteurs de VHéloïse ; son cœur battra bien à l'aise dans sa poitrine et cette femme honnête n'aura plus qu'un mot à lui dire pour disposer de son dévouement, au besoin de sa vie. Tel était en effet le langage de Jacques de Feuil, de Paul Aubry et aut es amis des femmes : mais nous savons quels furent les gestes subséquents de ces convertis !

Aussi bien, ce tribut une fois payé aux propensions envieuses ou sentimentales du lecteur moyen, voici venir, sans ambages, le salut romantique aux grands adultères romanesques et fameux du passé : « Je ne « nie pas, s'empresse en effet de concéder notre « destructeur d'excuses abusives, je ne nie pas qu'il « n'y ait en dehors du mariage de ces passions « irrésistibles, fatales, qu'aucune loi ne peut combatce tre, qu'aucun raisonnement ne peut vaincre, qui « emportent celui ou celle qui les subissent non seu- « lement au delà des règles du monde, mais au delà « des bornes de la terre ! » C'est-à-dire dans le ciel même, supposé patron de ces adultères-là depuis l'épanouissement du mysticisme pasionnel. Et qui ne se croira de taille à hasarder un essor dont le but est à ce degré édifiant ? — Dumas veut bien rappeler toutefois que de telles amours sont rares, non sans concéder aussitôt que toutes les femmes les ambitionnent pour elles-mêmes, (étant donnée surtout la façon dont elles leur sont ici présentées). Aussi n'est-ce nullement à ces grandes amoureuses, s'il s'en rencontre encore de telles, que son présent discours s'adresse : il sait trop bien d'avance que celles-là connaissent déjà où connaîtront bientôt des émotions contre lesquelles ses propres arguments et tous ceux de la « philosophie » sont de la valeur et de la résistance

d'un fétu de paille ! Elles auraient d'ailleurs grand tort de se refuser quelque chose à sa voix, puisque, pour sa part, il les honore et se déclare prêt à les chanter à son tour : convaincu qu'il est que la passion, portée à cette puissance, est presque Végale de la vertu ! C'est le pendant du mot, à peu près contemporain de Renan sur la beauté qui vaut la vertu : une autre expression du mysticisme passionnel fusionnant avec le mysticisme esthétique pour mieux rassurer les individualistes du sentiment sur les conséquences sociales de leur libération erotique. — Et voilà de quelle façon les femmes adultères se trouvent « dépouillées de leurs excuses » après les courtisanes, par le préfacier de La Dame aux Camélias. Tout ceci, on s'en rend bieh compte, n'est que la traduction théorique des « idées » de M™^ Aubray sur la future mission sociale de l'amour. — Deux ans plus tard, dans la préface qu'il écrivit pour la réédition de son Ami des Femmes (décembre 1869), Dumas s' avancera davantage surla voie delatolérance subreptice que dissimulent ses gestes de dompteur. Il décrira longuement tout d'abord les deux types de femmes qui, selon lui ne sont pas faites pour le mariage et par conséquent demeurent incapablesl'une de s'y engager, l'autre de s'en satisfaire, (ce qui va prêter à des développements physiologiques fort piquants pour la curiosité du lecteur) ; il y a la fille trop faible par la santé ou par les nerfs, qui devient fréquente parmi les rejetons de la bourgeoisie : il y a celle qui, trop forte de tempérament pour se contenter d'un mâle unique, est un animal vigoureux que Dumas décrit avec complaisance au physique ainsi qu'au moral et qui, enchaînée par le code à un hom.me pour sa vie entière, ne pourra pas ne pas donner un remplaçant à ce malheureux dès qu'elle aura épuisé ses forces

72 l'évolution passionnelle

viriles. Ce faisant, elle sera parfaitement dans son type, et par conséquent dans son droit !

Mais sans demander à Dumas, qui ne nous ne le dit point, comment il conviendra donc de régler le destin de cet intéressant « animal « féminin, suivonsle maintenant près de la j eune fille à peu près normale, qui, née sans trop de faiblesse et sans trop de force, a pour destinée authentique la vie de ménage. Eh bien, voici ce que cette fille, trop évidemment instruite par le mysticisme passionnel du rousseaisme dans les romans de wSand, est en droit ,elle aussi, de dire à l'homme qui vient de lui donner son nom : « Prouve-moi que tu contiens le Dieu ! Car celui-là « seul sera mon créateur et mon maître qui m'aura « inpiré l'amour 1 J'ai le droit de chercher cet homme « puisqu'il existe (c'est ici le mysticisme platonique « foncier qui reste à la base du romanesque et du « romantique). J'ai le droit de me tromper (tout « d'abord) puisque \2i lumière ne peut me venir que de « lui ! J'ai le droit d'affirmer que c'est sa faute « chaque fois que je me trompe ! » Et voilà ! C'est la thèse même du roman de Jacques. — Ecoutons maintenant la conclusion de cet ultimatum, signifié après la cérémonie nuptiale (et sans doute dans le mystère du premier tête à tête) à cet époux ahuri ! « Jusqu'à ce que tu m'aies mis dans ma fonction « naturelle et dans ma destinée finale, je te condamne « à Vindulgence pour, des fautes dont tu es Vauteur, « dont je suis la victime et dont l'excuse est dans ce « que j'ai le droit d'exiger de V amour I » On a porté plus franchement au théâtre depuis lors des amoureuses de ce calibre. Il suffit de comparer ses accents avec la théorie du mariage dans les sociétés fortes pour mesurer les probables conséquences de l'hérésie mystique dont Rousseau a si puissamment favorisé l'épanouissement dans l'âme contemporaine.

Ces V droits » prétendus de l'affectivité féminine sans contrôle et sans frein, seront plaides de façon bien plus spécieuse encore, et plus insistante, dans la préface de Monsieur Alphonse qui est de novembre 1873. Cette fois Dumas croit devoir rédiger de sa plume, le long et, au total, très persuasif discours, d'un rousseauiste qui parfaitement conséquent avec les principes de son inspirateur, ne pourra manquer de revendiquer quelque jour, après les droits de l'homme, les droits non moins incontestables de la femme : droit à l'amour, tout d'abord nous venons de le voir suffisamment défini : droit au plaisir ensuite, droit à la liberté passionnelle, au choix du père de l'enfant à naître, à la maternité acceptée ou refusée I Car voilà certainement, ajoute notre « moraliste «, le chemin où l'humanité promet de passer en allant où elle va (c'est-à-dire selon nous, aux abîmes, au moins pour les groupes sociaux qui en croiront ces^ conseillers agréables). Il suffit pour s'en convaincre de considérer la route déjà parcourue depuis la Réforme jusqu'à l'Encyclopédie (je dirais, clepuis le romanesque et le quiétisme jusqu'à Rousseau), et depuis l'Encyclopédie jusqu'au Nihilisme (ce qui est plus exact, surtout en entendant par « Encyclopédie « la seconde génération encyclopédiste, si largement rousseauisée déjà). — Le préfacier de Monsieur Alphonse recule terrifié devant les conséquences de ses prémisses : les unes ne sont pas moins contenues dans les autres, tout entières, et, encore une fois, il se fait persuas:'! en voulant être ironique et mordant, tant il a préparé la voie devant les doctrines qu'un reste de sang-froid lui interdit de souscrire.

Une fois seulement, au cours de sa longue activité de publiciste célèbre, il lui est arrivé de définir l'amour en l'encadrant de ces normes rationnelles que

74 l'évolution passionnelle

les moralistes dignes de ce nom ont tracé de tout temps à cette puissante et essentielle impulsion affective, si difficilement maintenue en accord avec les nécessités de la discipline sociale. Ce fut à propos d'un certain procès criminel, l'afîaire Marambat, qui fit quelque bruit au lendemain de la guerre de 1870 et que l'auteur des Idées de Mme Aubray, — alors parti en campagne pour la réforme du code civil et pénal dans le sens rousseauiste, — se crut obligé de commenter à son point de vue. Un jeune homme du nom de Robert, employé dans un magasin de nouveautés et séducteur d'une jeune fille de la même classe sociale, Jeanne Marambat, avait été tué par le père de celle-ci, parce qu'il se refusait à réparer sans délai le scandale dont il était l'auteur responsable. Dumas déclara péremptoirement qu'il n'y avait pas Vombre d'amour (?) dans les gestes de ce Robert, mais seulement de la jeunesse, du tempérament, de la curiosité, de l'ennui, de l'attrait pour le plaisir, du libertinage, de l'occasion, et par-dessus tout cela, le plus puissant stimulant, le plus redoutable auxiliaire, à savoir V impunité que la loi promet à l'homme en semblable occurrence. — Voilà qui est facile à dire ! Mais l'amour moyen n'est-il pas fait d'un certain nombre de ceS choses ? En réalité, Robert était tout simplement un des Grieux, non plus peut-être à la mode de 1845 et de Murger comme les héros de Grangette, de Ce qu'on ne sait pas ou de La Dame aux Camélias, mais à la mode de 1875 qui fut moins alerte et comme assombrie par les épreuves de la France. Oui, le panégyriste, d'ailleurs persistant, de Manon, avait vieilli d'une génération depuis son Régent Mustel : il était, désormais, tout au souci de marquer son attitude réformatrice et gravement méditative 1

L'amour digne de ce nom, proclame-t-il donc (un peu tard !) n'a qu'une seule (orme. Il épouse la femme quand elle est libre : il la respecte quand elle ne l'est pas. — Rappelons-nous que, peu auparavant, il honorait et chantait au besoin l'amour vainqueur des règlements sociaux et di daigneux des bornes de la terre ! — Tout ce qui, entre homme et femme, poursuit-il, prend une autre forme que ces deux-là, mariage ou abstention respectueuse, n'est pas de Vamour. Et c'est même une vérité qu'il faudrait peindre sur chaque mur en notre pays de France, avec des lettres aussi grosses que : La Maison n'est pas au coin du quai (réclame fameuse de l'époque), pour que les jeunes filles, en ayant pris connaissance, ne fussent plus en droit de dire ce qu'elles disent toujours après la faute, ce que M-^^ Marambat allait dire sans doute au cours du procès de son père : « Je ne savais pas ! » — Boutade pittoresque de l'esprit parisien ! Mais il faudrait mieux que des inscriptions murales pour combattre l'influence d'un siècle et plus de littérature romantique, depuis la Manon de Prévost, ce prérousseauiste si goûté de Jean- Jacques aux Charmettes, jusqu'à La Dame aux Perles et La Dame aux Camélias. Car ni Armand Duval n'a songé sérieusement tout d'abord à épouser Marguerite Gautier ; ni Jacques de Feuil (en attendant Paul Aubry) n'a certes respecté sa virginale étrangère !

3. — Lks adjuvants de l'Amour rédempteur. — Le divorce. — « Tue-la ! »

Dumas a, en effet, proposé de moins fantaisistes remèdes au mal présent et des adjuvants, selon lui, plus efficaces, à la réalisation du paradis passionnel

76 l'évolution passionnelle

de l'avenir. Dans la préface de La Dame aux Camélias, c'était encore, outre la recherche de la paternité, une assez ridicule conscription des femmes françaises, destinées à être menées militairement dans le sentier de la vertu. La préface de Monsieur Alphonse préconisait la création d'instituts au profit des enfants naturels, comme ceux que décréta, paraît-il, la grande Catherine de Russie : ou alors, ajoutait le réformateur — avec la crudité brutale qui fut un des condiments de sa prose et un des éléments de son succès — faites de ces nouveaux-nés de l'engrais en les tuant sans scrupule ! Ils peuvent en fournir trois kilogrammes en moyenne !

Ces suggestions, peu pratiques, furent suivies d'une campagne en faveur du divorce, aux environs de 1880. Voici à peu près l'argumentation piteuse dont se servit le singulier défenseur de la famille et du foyer conjugal. L'homme a deux instincts naturels et irrésistibles, l'amour et la liberté : ils se sont, jusqu'à présent, combattus dans la société, et l'homme social a dû immoler ou du moins subordonner l'un à l'autre : à savoir sa liberté qu'il inclina devant l'amour de sa patrie ou de sa famille. Aujourd'hui la science, l'espace, les moyens de relation ont changé les données du problème (??). L'homme éprouve de plus en plus le besoin d'aller, de venir, de changer de lieux, d^impressions (erotiques), de destinée peutêtre. (Et voilà un résultat imprévu des chemins de fer.) Il lui paraît désormais que Vamour légitime r asservit, que la famille légale le limite (!), que la morale religieuse Vétouffe ! La liberté illimitée V enivre. — Or Dumas se préoccupe de donner une satisfaction, au moins partielle, à ces exigences, prétendues nouvelles, par la concession du divorce I On pourra donc prendre, de temps à autre, un nou-

veau billet pour Cythère ! « Ne nous traitez pas trop « de vicieux, de corrupteurs ou d'athées, écrit-il, « quand nous essayons d'étayer le mariage français, « et, par des concessions devenues de toute néces- « site, de le rendre à la fois plus solide (!) et plus « habitable, surtout pour les femmes (toujours !) « qui sont les vraies martyres de l'état actuel des « choses ! )) On a pu soutenir, avec autorité, tout le contraire et prétendre que le mariage est la plus précieuse garantie de la femme et de la mère, devant les âpretés de la concurrence vitale moderne.

L'auteur de La Question du divorce ne se dissimule pas, au surplus, l'objection qui lui sera opposée et que l'expérience n'a montré que trop fondée en justice et en raison depuis lors : à savoir que la multiplication des divorces se fera très rapide (en proportion quasi-géométrique, comme disent les mathématiciens) sous le régime de la législation nouvelle. Il riposte par un sophisme de plus à ceux qui pronostiquent un tel résultat de ses exigences : « Vous « montrez, dit-il naïvement à ses adversaires, le « divorce tellem.ent facile après le vote de la loi « Naquet, tellement à la disposition du moindre « caprice qu'en effet, moi-même, si j'étais député et « que je pusse croire que ce que demande M. 5s^aquet « est tel que vous le dites, je serais le premier à « voter contre lui ! » Mais il persiste à prévoir tout le contraire de ce qui est cependant advenu. Une fois le divorce établi, écrit-il, non seulement le mari ne pourra, pas plus que la femme, user de cette mesure légale selon son caprice, mais encore, dans tous les pays où le divorce existe, il est hérissé de difficultés telles que. sauf les ras de peine infamante ou de mort civile, on ne l'accorde qu'après les preuves les plus accablantes, les investigations les plus minu-

tieuses et les épreuves les plus prolongées. La séparation, actuellement conccdte par le code civil est déjà rebutante (I!) et presque inabordable à force de sage prévoyance, de précautions et de sollicitude"" pour les droits de chacun. Que sera-ce donc quand il s'agira du divorce 1

Des mots ! l)es mots une fois encore ! On sait ce qu'il est advenu de ce que sera-ce ? dans l'atmosphère rousseauisée où s'improvisent aujourd'hui nos lois 1 Il est possible, au surplus que, dans les pays de plus rationnelle et chrétienne éducation que la nôtre, le divorce n'ait pas les mêmes conséquences sociales. Aussi bien, l'Eglise romaine, qui le pratiqua sous d'autres noms de tout temps, lui a-t-elle généralement maintenu ce caractère rationnel et exceptionnel que le romantisme afïectif, atmosphère morale de notre temps, était bien incapable de lui conserver. A des groupes sociaux qui s'abandonnent au mysticisme naturiste, il faut se garder d'appliquer les critères qui permettent de prévoir le cours des événements dans d'autres groupes demeurés jusqu'ici plus fidèles à de plus saines disciplines de la volonté individuelle.

Après le pseudo-raisonnement que nous venons de reproduire, Dumas en formule un autre encore plus triomphant (dans sa préface à UAmi des Femmes) : « Il sera bon de remarquer en passant, écrit-il, dans « une note, que ce qui fait le fond de notre litté- « rature française, la plus immorale des littératures, « dit-on, c'est le mariage indissoluble. Dans les « pays où le divorce existe, la littérature immorale « n'existe pas ! « Que penser d'un pareil syllogisme en tous temps, mais surtout quand on peut aujourd'hui dessiner la courbe descendante qu'a suivi le sens des responsabilités sociales dans notre littérature, depuis

le vote d'une mesure, défendable certes en principe mais entourée de si insuffisantes garanties par l'optimisme psychologique qui est le plus néfaste héritage du xviiie siècle naturiste et de Jean-Jacques dans notre mentalité contemporaine ? La préface de L'Etrangère (1876) affirme que, si le Parlement se décidait enfin à voter le divorce, un des résultats immédiats de cette mesure serait la transformation subite et radicale de notre théâtre 1 On ne pourrait plus jamais reprocher aux dramaturges de rendre l'adultère intéressant par la raison très simple que, le divorce existant, l'adultère de la femme ne serait gu.re que le désir de profiter du mari tout en se servant de l'amant 1 N'est-ce pas avouer, sans le vouloir, que le divorce devra être prononcé devant la seule velléité erotique extraconjugale de l'épouse ? — Quoiqu'il en soit, la conséquence que Dumas entend tirer de sa remarque, c'est que Vadultère disparaîtra de la scène française, aussitôt que la loi aura enlevé toute excuse à Vadultère (puisque la femme mariée n'aura qu'un signe à faire pour épouser le galant dont la recherche la tente !) — On sait que notre réformateur ayant fort mal compris et calculé ce que le mariage solide garde, malgré tout, d'avantages sociaux à ses adeptes, nous avons vu se produire une fois de plus, sur ce point, le contraire exactement de ses prévisions. Notre théâtre n'a fait que raffiner depuis lors sur les excuses ou, plus franchement, sur l'apologie de la fragilité féminine, à tout âge, dans toutes les situations possibles 1 Et qui donc affirmerait de bonne foi que chez nous, depuis les quarante ans qui nous séparent du vote de la loi Naquet, la littérature immorale n'existe pas ? Il nous faudrait dire enfin quelques mots de ce fameux Tue- la qui fit jadis une si bruyante réclame

80 l'évolution passionnelle

à son inventeur, aussitôt que la brutale exclamation eut passé sur les lèvres crispées dont les boutades étaient accueillies comme oracles dans un milieu pour lequel elles étaient taillées sur mesure. Sa menace sanglante à l'épouse obstinément adultère était au plus haut point illogique, dès que l'on acceptait sa conception des rapports à établir entre mari et femme par la concession du divorce! C'est l'échappatoire dépourvue de conscience d'un médecin improvisé qui, voyant une plaie se creuser au lieu de se guérir sous l'application de ses empiriques remèdes, conseillerait brusquement et prématurément l'amputation du membre malade. Au surplus, tout le traité de U Homme- Femme (juin 1872), au titre tapageur, où se lit le passage fameux sur la « guenon du pays de Nod », sur la « femelle de Gain » et qui aboutit à ce conseil sauvage est une des plus fumeuses inspirations de notre rousseauiste poussé dans ses derniers retranchements par la résistance de la nature humaine vraie à ses suggestions d'impénitent mystique. Non, dirons-nous simplement devant ces convulsions du sens logique empoisonné par une malformation affective initiale, non, ce n'est nullement cet enseignement d'énergie, d'ailleurs très inutilement outrancière, qui se dégage de tout le théâtre de Dumas, mais, bien au contraire, des conseils de veule et réciproque tolérance comm.e les prodiguaient plus franchement ses premiers écrits d'adolescence, comme les répétèrent avec l'autorité du talent toutes les pièces de son âge mûr : Madame Aubray, Monsieur Alphonse ou Denise, à l'égard de la femme, La Princesse Georges, La Princesse de Bagdad et même Francillon, au profit de l'homme. — Quant à La Femme de Claude, elle est tuée par son mari, en effet, mais comme espionne et traître à sa

patrie, nullement comme parjure à son serment conjugal.

Page 1