‹ La morale de Dumas filsChapitre 14 sur 22 · LE POURVOYEUR DES APPÉTITS DU PUBLIC · texte numérisé non relu

LE POURVOYEUR DES APPÉTITS DU PUBLIC

Après Les Idées de Madame Aubray, Dumas se tient de nouveau pendant quelque temps à l'écart de la scène ; il se consacre à la théorie rousseauiste ; il écrit les premières de ces préfaces dont nous avons marqué le caractère, et la guerre de 1870 le surprend, pendant cette période de moindre activité productive. Comme presque tous les romantiques, il avait naguère, dans son Régent Mustel, exprimé sa sympathique admiration pour l'Allemagne prébismarkienne qu'il regardait comme la principale ouvrière du progrès des sciences et comme la nation la plus digne d'exercer un contrôle moral sur l'Europe. Avec un étonnement significatif, il s'était arrêté devant ces hommes d'un tempérament si peu conforme à celui qu'il tenait de ses origines mêlées : « Ils n'aiment pas les femmes, écrivait-il avec sur- « prise ; ils aiment leur femme. Ils sont nés pères de « famille : ils le sont intelligemment, et, une fois « mariés, n'ont plus jamais de maîtresses 1 » Nous voilà loin, en eiïet, de « notre » public ! Il s'expliquait même par là que leur littérature n'ait fait,

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selon lui, aucune place à la peinture de la passion. (Werther, Faust, Les Affinités, Lucinde, Henri d'Ofterdingen sont pourtant des livres assez imprégnés de passion I) Ils ne sauraient la décrire, dit-il, puisqu'ils n'ont pas occasion de la connaître 1

Les revers de la France le jetèrent pour une heure (de même que Renan à la même date) dans le mysticisme social le plus exalté. Il écrit alors dans sa Nouvelle lettre à Junius : «La République française, « si elle dure dix ans, sans excès ni discordes, c'est, « vous le savez bien, la république européenne, « c'est le monde entier républicain !... Et les trônes (' s'efîondreront 1 Et les rois pousseront de grands « cris en s' enfuyant du côté du pôle (?). Il n'y aura « plus qu'une famille, le genre humain ! Il n'y aura « plus qu'un maître qui sera V amour... Et ces choses « s'accompliront pour les trois quarts avant la fin '( du siècle et pour le dernier quart dans la première « moitié de l'autre, etc.. » Il faut passer beaucoup à ceux qui subirent cette cruelle leçon de choses. — Mais trois ans plus tard, alors que le sang-froid lui devrait être revenu davantage, sa préface de Monsieur Alphonse répétera que si l'humanité suivait la loi de l'amour, du travail et de la famille (!!) si bien définie par le christianisme (oui, certes, mais par le christianisme rationnel, non par l'hérésie mystique de Rousseau), l'alhance du genre humain avec Dieu serait cimentée sans délai : « Après quoi, « notre monde serait très probablement appelé « aux conseils divins et nous participerions bien vite, « avec connaissance des causes qui nous sont au- « jourd'hui cachées, au gouvernement et à la direc- « tion de l'univers ! » Ce qui est aller « bien vite » en vérité, dans la pleine réalisation de l'alliance surhumaine qui est le postulat du mysticisme romantique.

Ce ton d'Apocalypse est aussi celui qu'adopte Dumas pour fulminer en ce temps contre l'égoïsme des classes dirigeantes. Il reviendra bientôt de cette exaltation passagère et sera rapproché sensiblement du camp conservateur par sa candidature académique. Dans sa Lettre à Naquet, en 1882, il proclamera qu'il n'aime point la démocratie dès qu'elle devient « tapageuse ou menaçan'.e », dès qu'elle prétend en savoir tout de suite autant et même plus long que les gens qui ont passé leur vie à méditer et à apprendre, quand elle se proclame enfin supérieure et infaillible comme le Pape ! — Mais ces diverses prétentions ne sont que l'essence même de ce mysticisme démagogique ou social qui a été prêché parmi nous, avec une contenance de plus en plus assurée depuis Rousseau, par les Mirabeau, les Lamennais, les Quinet, les Michelet et auquel Dumas n'avait pas laissé de sacrifier assez largement pour sa part, ainsi que nous avons eu occasion de le faire connaître.

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