‹ La morale de Dumas filsChapitre 15 sur 22 · Rentrée du moraliste au théâtre. — La Visite de Noces · texte numérisé non relu

Rentrée du moraliste au théâtre. — La Visite de Noces

Son retour au théâtre, après ces digressions d'ordre didactique, se fit pourtant par une œuvre peu faite pour moraliser les masses. C'est La Visite de Noces (octobre 1871). On connaît le sujet de cet acte célèbre. Gaston de Cygneroi mène sa jeune femme Fernande en visite de noces chez son ancienne maîtresse, M°^6 Lydie de Morancé, parce qu'il ne peut plus se dispenser de cette formalité <'déjà retardée par lui de quelques mois), sans éveiller enfin des soupçons sur son passé dans la famille à laquelle il s'est allié. Or M"^^ de Morancé demeure éprise de cet homme qui l'a délaissée assez brutalement pour

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se marier. Mais un vieil ami de la belle Lydie, Lebonnard, lui promet de mettre bientôt un terme à ce sentiment persistant qui la fait soufîrir.

Dans ce dessein, il lui dicte l'attitude qu'elle devra tenir tout d'abord vis-à-vis de Gaston, et tous deux se disposent à persuader ce dernier que sa maîtresse avait eu, avant lui, ou même simultanément avec lui, un autre amant, un bouillant Espagnol du nom de don Alphonse : puis encore, et par surcroît, Lebonnard en personne, — un « ami des femmes » et qui ne compte donc pas, en pareille matière, ainsi que Dumas l'a suffisamment fait savoir au public par son œuvre précédente, — Lebonnard passera pour avoir connu, lui aussi, pareille bonne fortune. Enfin Lydie exposera que, depuis l'abandon de Cygneroi, elle s'est donnée à un lord anglais richissime qui se dispose à l'épouser prochainement. — Devant cet étalage de vilenies successives, Gaston, blessé dans son amour-propre, sent gronder en lui une rétrospective jalousie qui réveille aussitôt sa passion de naguère. Alors et sans aucune transition, il propose crûment à Lydie de reprendre leur liaison brisée par lui. Puis encore, devant la résistance de la jeune femme, il se déclare prêt à s'éloigner sur le champ avec elle, plantant là sans plus de façon sa très naïve et très confiante épouse 1 — Lebonnard a donc tenu sa promesse et la comédie organisée par ses soins a été couronnée d'un plein succès, car Lydie, pénétrée de dégoût devant la conduite de Gaston, se sent pour jamais guérie de toute complaisance à l'égard de ce cynique personnage.

Mais de plus, et afin que cette dissection des ordinaires mobiles de l'affectivité mascuhne soit poussée jusqu'à ses dernières conséquences, Lebonnard avoue à Cygneroi que tout ce passé, tout ce présent galant

de sa maîtresse n'étaient que mensonges. Il présente toutefois cette fable comme une ruse de guerre combinée par la jeune femme en vue de reprendre à tout prix son amant de la veille et de goûter à nouveau, dans sa compagnie, le bonheur qu'ils ont quelque temps connu l'un par l'autre. Persuadé par cette explication que Lydie lui est, en efîet, demeurée fidèle, Gaston, satisfait dans son amourpropre, ne sent plus aucune envie de revenir à une conquête que nul ne lui disputa ni dans le passé ni dans le présent. Au contraire, se croyant menacé d'être repris de vive force, il s'empresse de s'éloigner, sous un prétexte, en compagnie de sa femme.

Que penser des personnages de ce proverbe ? De M^^ de Morancé qui accepte de se voir dégradée et salie dans le souvenir de son amant, soutenue seulement par lespoir incertain que ce stratagème hasardeux la guérira de la complaisance, toute physique d'ailleurs, qu'elle lui conserve après sa trahison matrimoniale? De Cygneroi qui serait assez lâche pour briser la vie de sa candide épouse s'il pouvait, à ce prix, satisfaire un caprice malsain et goiiter une sensation faisandée, celle de la satisfaction passionnelle relevée par le condiment du mépris ? De Lebonnard, cet « ami des femmes », dont la tâche sera cette fois d'éviter un autre Montègre à une Symerose qui, déjà, satisfit amplement ce filleul de Saturne ou de Vénus, et que nul mari ne viendra recueillir après que ses yeux se seront pleinement ouverts sur la valeur morale de son ancien amant ? Que penser enfin du personnage de Fernande ? Eh quoi, rien que cette petite oie blanche pour incarner le mariage et la famille de demain en face de la supérieure et énergique M^^^^ de Morancé, qui, de son côté, représenterait bien volon-

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tiers l'adultère dans tous ses attraits si Gaston ne rendait la chose impossible par son abjecte attitude ? — Telle fut pourtant, notons-le bien, la première manifestation dramatique de Dumas promu depuis quelque temps (par un décret de sa propre main, il est vrai), réformateur des mœurs et du code, moniteur et directeur spirituel de la femme contemporaine.

Sarcey, — à qui il s'était publiquement adresssé lorsque, dans sa ferveur de néophyte, il promettait de faire désormais du théâtre utile et morahsateur, — Sarcey se chargea de lui signifier l'impression d'un spectateur encore doué de quelque bon sens après l'audition de cette Visite de Noces, la plus insidieusement malsaine peut-être de ses œuvres. Le critique écrivit, en effet, dans son feuilleton, qu'il avait entendu deux fois la pièce : à la première représentation, puis à la quatrième. Or il était sorti, deux fois, tout « énervé » de ce spectacle. Certes, il admire comme il convient, dit-il, le talent prestigieux, la souveraine dextérité de l'auteur... Il admet même que le théâtre n'a point pour mission de corriger ceux qui s'y rendent : mais du moins doit-il réconforter leur cœur et les laisser en disposition de bien faire. Or c'est l'impression directement inverse qu'il vient de ressentir pour sa part devant le manège de M°^^ de Morancé et devant les rapides volte-faces de son ancien favori : « Dumas, écrit-il, « me fait de la morale tout le temps (?) Je l'écoute ; « je la trouve juste (preuve de son insuffisante pers- « picacité), et je m'en vais moins bon que je ne suis « entré... J'écoutais hier ce rire qu'excitent certains « mots de sa pièce. C'est le rire du scandale (oui « certes, et celui du succès, comme en 1850)... Ce « qui m'enrage contre lui, c'est la prétention qu'il

« affiche à faire de la morale quand il n'y a rien, — « ma foi, je vais lâcher le mot, il me brûle les lèvres « — quand il n'y a rien de plus démoralisant que « ces sortes de spectacles. Il familiarise les imagina- « tions avec cette idée de l'adultère qu't'Z veut leur « rendre affreuse. Il leur apprend à la considérer « de sens rassis ! » Oh combien ! Et combien, depuis lors, il a été profité autour de lui, de la leçon !

Mais presqu'aussitôt, Sarcey, — qui n'a pas respiré impunément l'atmosphère rousseauiste de son temps (on le sait du reste), — Sarcey va dérailler, frapper à côté du point vulnérable et fournir de la sorte à Dumas des armes contre lui pour une riposte triomphante. Il va lui demander tout bonnement de se montrer plus romantique encore qu'il ne l'est déjà, dans sa Visite de Noces, pour tout psychologue au coup d'œil quelque peu exercé. — Dumas, poursuit-il en effet, ne se doute pas de ce qui lui a manqué dans ces analyses fines et froides comme l'acier. C'est d'aimer assez les femmes, ou, si l'on préfère, « la femme » (!!!) Elle n'est pour lui qu'un objet de dissection. // ne compatit pas à sa chute ! (Le peintre de Marguerite Gautier, de Clara Vignot et de Jeannine Aubray !!). Dans l'aventure de cette femme (Lydie), il ne voit qu'un à quoi bon et ne donne pas une pauvre petite larme à la pécheresse l — Dumas ne pleure pas sur M^^^^ de Morancé sans doute et il n'y a certes pas de quoi : mais elle est visiblement la seule personne à laquelle il s'intéresse tout le long de sa pièce, la seule qu'il ait le dessein d'en dégager grandie par la supériorité de son cœur sur celui de son déplorable amant ! — La faute de stratégie qu'il constate dans l'attaque de son adversaire va lui permettre de se tirer d'affaires avec tous les honneurs de la guerre et sans doute de se frotter

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les mains, après ce bon tour, devant la naïveté des observateurs les mieux qualifiés pour le prendre en faute. Mais avant de résumer sa réponse, achevons de lire jusqu'au bout Sarcey qui lui propose ensuite de plus topiques objections. Dumas, conclut-il en efïet, écrit désormais ses pièces de la même plume que ses préfaces : on y constate le même goût d'analyses physiologiques autant que morales, le même art de relever les maximes ordinaires de la vertu (?) par le cynisme hardi des métaphores et par l'abondance des détails crus, exprimés plus criàment encore I On croit voir un libertin, d'imagination blasée, qui s'excite : on retrouve l'amour tel que le comprend Michelet, sans les effusions de tendresse vécue qui corrigent parfois les brutales interprétations de ce dernier.

Dumas s'empressa d'utiliser, dans la préface de sa pièce, l'absence de perspicacité qu'il avait avec joie constatée chez son contradicteur. Pour l'adultère, lui dit-il, vous réclamez donc des consolations, des miséricordes et des larmes ? Vous voulez des circonstances où l'amour irrc'gulier pourrait-être heureux ? Mais vous en trouverez de telles et plus qu'il ne vous en iaut, dans les pièces de mes confrères ! Et sans doute rit-il dans sa moustache de mousquetaire à se voir si facilement attribuer le beau rôle en cette occurrence 1 — Ce qui ne l'empêche pas, cet avantage une fois marqué, de saluer à nouveau, comme il l'a fait tant de fois, l'adultère, pourvu que cette péripétie erotique soit appuj'ée sur l'amour. L'homme qui séduit une femme lui tient ce langage, à l'en croire : «lu me donnes ton hon- « neur : je te donne ma vie entière. Cet engagement « pris et tenu de part et d'autre, nous ne sommes « plus dans Vadultère : nous sommes dans l'amour.

« et Vamour excuse tout ! Mais il est rare, comme « le vrai génie, la vraie vertu, le vrai bon sens. » De ces adultères là, Dumas n'en compte guère plus d'un sur dix mille, comme jadis Saint-Cyran définissant le directeur de conscience digne de ses sublimes fonctions. Mais Saint-Cyran se croyait l'un sur les dix mille, et plus généralement, en fait de génie, de vertu et de bon sens, chacun ne se juge point si mal partagé pour sa part. Chaque couple adultère ne manquera donc pas de se croire et de se dire entraîné par l'amour vrai ? Aussi bien cela ne se sait-il qu'à la longue et à l'expérience, et beaucoup des adultères que l'art romanesque ou romantique a consacrés ne subirent-ils même pas victorieusement l'épreuve du temps.

2. — Encore une inspiration sandienne. — La Princesse Georges.

A La Visite de Noces, succède, — après quelques semaines d'intervalle seulement, — La Princesse Georges (décembre 1871). — La pièce débute par une friande évocation d'adultère mondain. La princesse Séverine de Birac, — qu'on appelle familièrement par le prénom de son mari, la princesse Georges, et qui jouit de l'estime générale pour son caractère franc et loyal, — a chargé sa femme de chambre de suivre secrètement le prince au cours d'un voyage que celuici vient de faire et dont elle ne soupçonnait que trop l'objet par avance. La camériste rend compte, dans la première scène, de cette mission de confiance. L'époux volage s'e.st rendu à Rouen où il a passé la nuit dans une chambre d'hôtel, en compagnie de la comtesse Sylvanie de Terremonde, une amie intime de Séverine. On devine l'exaspération de celle-ci,

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car elle persiste à aimer follement un époux fort peu digne de l'être. Sa mère, M^^ de Périgny, appelée par elle en toute hâte, cherche vainement à calmer sa colère : « C'est un renégat, un faussaire, clame- « t-elle dans son exaspération amoureuse ! Je le « méprise et je le hais ! «

On apprend ensuite, par une conversation du prince en personne avec le notaire Galanson, qui représente les intérêts de la princesse, que celle-ci a été par son mari non seulement trompée, mais encore volée de deux milhons, c'est-à-dire de la moitié de sa fortune, au profit de Sylvanie. Pour commettre ce crime, Birac a profité de l'aveugle confiance que sa femme lui témoigne en matière d'argent. Et, au surplus, poussée par un sentiment d'orgueil ou par le souci de paraître supérieure aux événements qui l'accablent, Séverine, instruite par Galanson, lui déclare que cette confiance n'est pas ébranlée par sa révélation. Après comme devant, elle entend laisser pleins pouvoirs à son larron !

Aussi bien, l'emportement né de l'outrage a-t-il rapidement fait place en son cœur à la passion irrésistible qu'elle continue de ressentir pour ce nouveau Léoni : passion qui est nécessairement d'un caractère tout physique (comme celle de la Juliette de Sand) puisqu'elle a pour objet un tel personnage, mais qui n'en est que plus impérieuse et plus despotique chez cette femme de cœur honnête, et de tempérament exigeant. Elle en vient même à se fier au coupable lorsque celui-ci, interpellé directement par elle, s'efforce de la ramener au calme et proclame qu'il va rompre avec Sylvanie.Mais il ajoute aussitôt qu'il devra préalablement revoir sa maîtresse dans un dernier rendez- vous déjà arrêté entre eux ; ce sera toutefois, de façon purement amicale et seule-

ment dans l'intention de se restituer mutuellement leurs lettres galantes : « Je ne puis pas vivre sans « vous quoique je fasse, lui déclare alors avec sin- « cérité la princesse. Voilà vini^t heures que je me « creuse la tête et le cœur pour trouver autre chose « (que cette vie commune sans dignité) et j e ne trouve « pas. Et puis, je veux que vous soyez tout-à-fait « dans votre tort... Je ne veux pas vous abandonner « à cette femme. Je vous aime. C'est ainsi I II y a « des souvenirs et des espérances qu'une femme « de ma sorte (on voit de quelle sorte) ne saurait « effacer tout à coup de sa vie. Je ne veux pas que « vous soyez à cette femme. Vous êtes mon mari : « je vous garde I Je suis jalouse... Je veux pardonner, « je veux oublier. Il le faut ! Je serais trop malheu- « reuse sans cela. Et puis, je te tuerais, je le sens, « j'en ai peur... C'est cela, parle, dis quelque chose I « Prends-moi dans tes bras ! J'ai froid ! Oh, que « tu es bon, etc.. » Le spectateur, qui n'était pas encore accoutumé à des spectacles de cet ordre, y satisfaisait ses curiosités les moins relevées. Et l'on voit, en effet, que M"^^- de Birac est bien la Juliette de Léoni, plus nerveuse seulement, plus ressemblante à son auteur, de caractère plus spontané ou simplement plus vulgaire, mais aboutissant d'ailleurs aux mêmes capitulations de l'esprit devant le corps, après avoir vociféré davantage.

Le second acte nous met en présence de la femme fatale, de la Dalila mondaine, Sylvanie de Terremonde, de louche origine et de dangereuse influence sur les filleuls de Saturne ou de Vénus avec ses cheveux couleur des blés, ses lèvres couleur de sang (le tout sans artifice à cette époque, nous devons le supposer), avec son sourire fixe et impassible, sous les diamants dont elle se pare, à la nuit, comme une

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châsse 1 — Nous savons qu'il faut payer chèrement l'accès dans ce sanctuaire d'un culte orgiaque. Déjà elle a ruiné son mari, le brutal comte Agénor : elle est en voie de ruiner son amant ou plutôt, puisque ce dernier ne possède rien en propre, la femme légitime de cet amant. Elle n'hésite pas néanmoins à braver, par surcroît, Séverine qu'elle sait informée désormais de ce qui se passe. Celle-ci la chasse alors publiquement de sa maison et va même plus loin dans l'emportement de son exaspération reparue : car le violent Terremonde, réclamant une explication sur l'avanie faite à la comtesse, elle lui apprend que sa femme le trompe : « Avec qui, interroge « alors le visiteur sur un ton fort significatif de ses « intentions ultérieures ! » Et cette question révèle à la princesse sa terrible imprudence : elle comprend que la mort menace le larron d'honneur. Amoureuse, elle recule affolée devant l'image de son mari sanglant : « Cherchez, dit- elle simplement au furieux ! » Le troisième acte débute par un entretien juridique entre Séverine et l'homme de loi, Galanson. Celui-ci ne cache point à sa cliente que le prince va probablement la quitter pour suivre sa maîtresse, après avoir préalablement achevé de la ruiner. « Quels sont, « interroge-t-elle alors, les moyens que la loi me « donne pour empêcher cette infamie et ce malheur ? « — Aucun, riposte solennellement Galanson. » Mais ne nous indignons pas trop vite. C'est ici un pur sophisme, un effet de scène sous la plume de Dumas critique et réformateur du code : car nous ne saurions oublier, si nous reprenons un instant notre sang-froid, que la princesse s'est elle-même désarmée comme à plaisir, sous l'impulsion de ses appétits sensuels. Elle n'en donnera pas moins cours à ses protestations tendancieuses : « Alors, voilà ce que les hommes

« ont trouvé pour garantir celles qui sont leurs « mères, leurs sœurs, leurs femmes et leurs filles... « Il fallait me dire que le mariage était une prison « et un enfer... La vie matérielle, la table et le loge- « ment, tel est le souci de la société : c'est tout ce « qu'elle croit me devoir... L'âme, étoufîons-la, « qu'est-ce que c'est que ça 1 Etoufïons-la, etc.. » Mais nous savons déjà si c'est avec son âme qu'elle aime son vaurien d'époux. « Le dernier des animaux, « poursuit cette bacchante qui est si loin des prin- « cesses de notre littérature classique, le dernier des « animaux vit sa vie pleine ! » Vivre sa vie, c'est la formule que recueillera la cinquième génération romantique pour exprimer, dans un langage moins théiste que les précédentes, son mysticisme erotique essentiel ! Séverine sait bien que ses auditeurs se garderont de songer que l'animal, dont elle envie la liberté d'allures, n'a ni les bénéfices, ni par conséquent les charges de la discipline sociale. « L'animal « a des petits, achève-t-elle ! Il les couve. Il les « allaite 1 Et toi, créature de Dieu, pour laquelle « un Dieu est mort (!!), tu n'auras pas ce que la nature « a donné aux animaux... Je ne suis pas l'esclave « de cet homme, je suis son juge ! »

N'espérons pas toutefois que la justice distributive ait le dernier mot dans ce débat, aux données frelatées comme à plaisir : car nous savons que Séverine est au contraire parfaitement « esclave » de sa chair en cette aventure. Son mari, instruit par ses soins du pouvoir qu'il conserve sur elle, n'hésite pas à la braver en face et lui confirme son intention de partir avec la comtesse : « Où sont, déclame-t-il à son tour « sur le ton de Léoni, où sont les contrats humains « qui peuvent lier un homme comme moi I » Il la connaît bien, au surplus, car elle le sauvera malgré

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tout, en sacrifiant la vie d'un innocent. Elle se sait tombée au même degré de l'échelle m.orale que cet homme par sa pareille incapacité à dominer ses impulsions sensuelles : « Non, proclame- 1- elle « en effet après cette nouvelle et infructueuse ten- « tative d'émancipation passionnelle ! Non, je t'aime « toujours, je le sens. Ce n'est pas ta faute si tu en « aimes une autre qui ne faime pas. Je t'aime bien, « moi, malgré tout ! Quelle puissance que l'amour 1 « On ne peut résister, n'est-ce pas ? On ne sait pas « où l'on va. On aime ! » — Est-ce donc là cet amour unique et éternel qui justifiait encore, peu auparavant l'adultère aux yeux du dramaturge. On peut en juger la qualité par ses fruits, et tel est bien l'enseignement de sa pièce, si ce n'est celui de ses préfaces. Ajoutons qu'un soupirant sans conséquence de la comtesse tombe, par erreur, sous le pistolet du mari outragé et le prince, sauvé par cette méprise, esquisse au baisser du rideau un geste de réconciliation tardive. On imagine de quelle qualité, de quelle portée et de quelle durée peut être un rapprochement de cette sorte, scellé à la fois dans le mensonge et dans le sang.

Toutefois, — parce que notre époque rousseauisée ne sait plus guère diriger sa critique dans le sens de la morale rationnelle avec clairvoyance et sang froid,

— toutefois Dumas ne se vit pas reprocher par la critique l'inspiration foncière de son œuvre, si nettement romantique et sandienne. En réalité, on se contenta de chicaner l'homme du Tue-la sur un prétendu défaut de logique et l'on blâma sa princesse de ne pas tuer ou laisser tuer son prince, qui l'avait si bien mérité 1 Mais, tout au contraire à notre avis,

— et nous l'avons indiqué déjà, — c'est le Tue-la ou Tue-le qui est profondément illogique ou épiso-

dique dans la morale rousseauiste de Dumas. Il n'avait donc qu'à se retirer sous l'égide de cette morale affective, sans cesse plaide e par lui de façon plus ou moins ouverte, pour échapper aux prises de ses contradicteurs. C'est ce qu'il s'empressa de faire dans la préface, qu'on attendait de lui avec curiosité après tout le retentissement des précédentes. Si Séverine, expliqua-t-il, se résolvait à sacrifier son mari, elle en mourrait à son tour. Or l'auteur, en bon citoyen, a « besoin >> des enfants d'une pareille femme (et d'un pareil homme en conséquence). Il en a besoin pour la patrie, pour le salut de la France 1 Tuer et mourir ? A quoi bon ? La princesse de Birac, c'est Vamoiir ! Elle pardonne à bon droit pour cette raison I — On ne saurait se moquer du monde avec une plus parfaite désinvolture. Mais celui-là connaissait son monde I (1)

Il fait mieux : il le brave ! Il expose en outre que, dans le dénouement d'abord mis en scène par ses soins, le prince passait sur le corps de sa femme pour aller rejoindre sa maîtresse : le coup de pistolet qui abat un autre homme à la cantonade retentissait après sa sortie seulement. Il reparaissait alors indemne aux yeux du spectateur et de la princesse, puis l'acte s'achevait comme on le voit encore. Mais ses amis poussèrent des Oh I et des Ah I lors de la répétition générale, devant ce brutal jeu de scène : il consentit donc à faire retentir le coup de feu du mari trompé quelques secondes plus tôt, afin que le prince n'eût pas à quitter la place et que l'odieux de son attitude à l'égard de sa femme en fût atténué quelque peu. Il tient en revanche à ce

(1) C'est non seulement de Léoni mais de la Gabrielle du même auteur qu'on peut rapprocher 'Za Princesse Georges.

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que ce dénouement soit celui que connaîtront ses lecteurs, et il l'a donc rétabli dans le drame imprimé. Il veut espérer qu'après éducalion continuée de son public, c'est celui-là qui pourra être mis sous les yeux de ce public au théâtre ! — Tel est le contenu de La Princesse Georges. Eh bien, nous le demandons à tout esprit de bon sens et de bonne foi, des personnages comme cet odieux mari et cette femme dépourvue de tout ressort moral, esclave de ses sensations les plus matérielles, sont-ils des procréateurs d'enfants si désirables ? Est-ce là faire du théâtre utile et servir la cause du mariage, condition de la famille et de l'adaptation vraiment attentive et scrupuleuse de la génération montante aux nécessités de la vie sociale ? Une époque éclairée par l'expérience sur les fruits de la morale naturiste répondra quelque jour à cette interrogation par la négative.

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