SÉDUITE
Bien qu'il ait réservé aux divers aspects possibles de l'adultère féminin la plus grande place dans l'œuvre dramatique de ses vingt dernières années, Dumas n'a pas négligé de revenir à deux reprises, pendant cette période de sa vie, sur le problème social de la fille séduite. - Monsieur Alphonse, qui est de 1873, nous montre un bellâtre du nom d'Octave, père d'une enfant naturelle, Adrienne, qu'il va voir
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quelquefois dans le village où elle est élevée, en se dissimulant aux curiosités du voisinage sous le nom de M. Alplionse. Ce vilain personnage a refusé d'épouser la mère de la petite fille, l'infortunée Raymonde qui, néanmoins, par une série de circonstances entièrement honorables pour elle, est devenue quelques années plus tard la femme du commandant de Montaiglin. Celui-ci est un marin énergique et loyal dont elle n'a accepté la main que sur ses instances pressantes, mais sans trouver le courage de lui avouer au préalable la faute qui a flétri sa jeunesse. Ce mariage est d'ailleurs resté sans postérité.
De son côté, l'ancien séducteur, Octave, a maintenant la perspective d'épouser une riche bourgeoise quelque peu mûre, M"^*-' Guichard, qui s'est éperdûmrnt éprise du joii garçon qu'il est resté. Afin d'écarter de son chemin l'obstacle que la petite Adrienne pourrait devenir à son projet matrimonial, il imagine de la rendre à sa mère, M^^^ de Montaigiin, qui re l'avouera pas pour son enfant, mais feindra, visà-vis de son mari, d'adopter une petite parente orpheline. Par malheur, ce projet machiavélique avorte, parce que M™^ Guichard a remarqué les allées et venues de son suspect fiancé et constaté ses visites à la jeune Adrienne dont elle a aussitôt compris qu'il est le père. Comme elle a le cœur excellent, elle a décidé d'adopter aussitôt la petite fille sans en prévenir personne au préalable. Cette intervention indiscrète autant que généreuse dans les alîaires d'autrui a pour conséquence, à travers quelques incidents secondaires, l'aveu total de Raymonde à son mari et la réponse célèbre de ce dernier : « Créa- « ture de Dieu, être vivant et pensant qui as failli, « qui as soulïert, qui te repens, qui aimes et qui « implores, où veux-tu que je prenne le droit de
« te punir ? » Il pourrait certes le prendre dans l'insincérité de celle qui abusa de sa confiance. Il renonce à la justice, comme le Dieu de Rousseau, pour exercer la seule miséricorde, mais il ferait mieux de ne pas dire le contraire. Finalement, c'est lui qui reconnaîtra légalement l'enfant de sa femme, comme le Paul Arsène de Sand l'avait fait avant lui dans le roman d'Horace.
Entièrement éclairée par cette péripétie imprévue, Mme Guichard devine désormais qui est la mère d'Adrienne, et elle chasse Octave, démasqué dans sa bassesse morale foncière par l'insuccès de ses combinaisons tortueuses ; mais il semble bien qu'elle lui reviendra quelque jour, Chimène trop mûre de ce piètre Rodrigue, car elle montre à peu près la mentalité de la Princesse Georges en matière de relations conjugales : telle fut du moins l'opinion de la critique au lendemain de la représentation de la pièce. — On sait que cette pièce a donné, pour longtemps sans doute, un nom générique à ces cyniques exploiteurs de la femme dont le héros avait quelques traits tout au moins. Enfin, une fois de plus, nous renoncerons à prévoir les destinées probables du bizarre trio familial qui porte désormais le nom de Montaiglin. Espérons qu'Adrienne, échappant à une loi souvent vérifiée de l'hérédité mystérieuse, ne ressemblera pas trop à son père.
Denise est de janvier 1885. De même que Francillon, dont elle fut suivie à quelques mois de distance, cette pièce se distingue par une exécution technique incomparable, et jamais Dumas ne fut plus maître de son art ainsi que de son public. — Nous nous trouvons, cette fois, en présence d'une combinaison du Marquis de Villemer de Sand — ce roman à la transposition scénique duquel Dumas avait large-
ment mis la main, — avec Claudie que la même romancière écrivit directement pour le théâtre ; ou encore, si l'on préfère, avec Les Idées de Madame Aubray qui procédaient directement de cette dernière œuvre sandienne. En efîet, la demoiselle de compagnie qu'épousera le fils de la noble maison où cette jeune personne a rempli ses fonctions délicates, n'est pas seulement cette fois, comme dans Villemer, une personne de fortune nulle et de rang social inférieur à celui dont elle portera le nom : c'est une fille-mère comme Claudie. Et d'autre part Thouvenin, le raisonneur de la pièce, est un « ami des fem^mes » qui, au lieu de jouer un rôle d'admonition et de prudence comme le Barantin de Madame Aubray, s'emploie à jeter André de Bardannes dans les bras de Denise Brissot. Mais éclairons quelque peu ces rapprochements, prématurés peut-être.
Le jeune comte de Bardannes, orphelin, chef de famille et de caractère fort sérieux, aime depuis quelque temps, sans en rien laisser paraître au dehors, la fille de son régisseur, un ancien officier subalterne du nom de Brissot, qui est la droiture même. Bardannes a fait de cette Denise Brissot la compagne et l'éducatrice de sa jeune sœur et pupille, Marthe. — Mnie de Thauzette est une intime de la maison qui, naguère, se chargea de déniaiser André adolescent : elle se trouve être également une ancienne amie des Brissot parce que son mari fut camarade de régiment du régisseur avant de démissionner pour faire des affaires qui l'ont d'abord enrichi, puis ruiné. Cette femme insinuante et adroite a un fils, le peu sympathique Fernand, auquel elle porte un amour maternel qui la rend aveugle sur les vices du personnage. Elle projette de marier ce mauvais sujet à la riche Marthe de Bardannes, parce que
celle-ci croit avoir de l'amour pour le compagnon de jeux de son enfance. Par malheur, à l'exemple des Sternay, des Tellier ou des Alphonse, dont il a l'entier défaut de sens moral, Fernand de Thauzette a jadis st'duit Denise Brissot en lui promettant le mariage : il l'a rendue mère, puis l'a di laissée quand la ruine de ses parents lui a fait envisager la nécessité d'un mariage riche. Comme il arrive dans La Nouvelle Héloïse, l'enfant est mort et le père de la coupable a tout ignoré de son aventure. Ce passé tragique resterait donc enseveli dans l'oubli si Denise, suffisamment édifiée sur la valeur morale de Fernand et d'ailleurs en possession de l'entière confiance d'André de Bardannes qui lui a donné le soin de sa sœur, ne croyait devoir, par scrupule de conscience engager le jeune comte à refuser la main de Marthe à M°^^ de Thauzette qui la lui demande pour son fils : et cela au risque d'attirer sur elle-même la vengeance probable de son ancien amant.
André, rendu clairvoyant par l'amour secret qu'il lui porte, tire de cette démarche singulière la conclusion qu'il y a quelque secret entre elle et Fernand, et il prétend s'en éclaircir à tout prix, sous l'impulsion d'un pressentiment de sourde jalousie. Pour faire la lumière sur leur passé qui le hante, il va jusqu'à rétracter soudain son très sage refus de la veille, jusqu'à promettre la main de sa sœur Marthe au dangereux Thauzette pourvu que celui-ci consente à lui déclarer par serment que M^^^ Brissot est demeurée vertueuse au cours de leurs relations passées. Serment sacrilège, mais imposé par les traditions de la chevalerie amoureuse en pareille circonstance, et que Fernand ne fait donc aucune difficulté de prêter. — Alors, Denise, qui se sent aimée du comte, mais entend rester jusqu'au bout digne de sa con-
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fiance, lui apporte au contraire, avec une loyauté héroïque et dans le seul dessein d'éviter à Marthe une alliance funeste, la totale confession de son passé I
Or Brissot, le vieil officier inflexible sur les questions d'honneur, a entendu, par un hasard de théâtre, les aveux de son enfant. Il brandit sa malédiction sur la tête de Denise et ordonne son mariage immédiat avec Fernand. Tout le monde plie devant sa fureur légitime, jusqu'à M^^ de Thauzette qui craint pour la vie de son fils un duel avec ce père outragé. — C'est à ce moment que Thouvenin, un industriel, homme d'expérience et de tête qui est un ancien ami de la maison, intervient pour éclaircir la situation quelque peu. Par une très habile analyse psychologique des sentiments d'André de Bardannes, il démontre à cet amoureux mal inspiré que lui seul est coupable de ce qui vient d'arriver à Denise. En effet, à M'ue de Thauzette, son ancienne maîtresse, il n'a pas su refuser accès près de sa sœur et influence sur cette jeune âme naïve. Puis, après avoir de la sorte engagé Marthe sur une fausse voie sentimentale et préparé les ambitions conjugales de Fernand, il a, par pure préoccupation personnelle, contraint Denise a ressusciter son passé d'opprobre, quand il a fait mine de donner Marthe à ce Fernand, malgré les avertissements qu'il avait déjà reçu de la généreuse fille des Brissot.
Tout cela est fort logiquement déduit. Thouvenin ajoute cependant à son perstigieux plaidoyer cette conclusion beaucoup plus discutable : « Vous l'avez « fendu, ce front impassible et adoré : il vous a livré « son secret avec ses os, ses nerfs, et son sang... Quand « un homme a reçu d'une femme qu'il aime et dont « il est aimé une confession aussi loyale et aussi tou-
« chante que celle que vous avez entendue tout à « l'heure, quand cet homme et cette femme ont pleuré « ensemble sur la faute commise, cette faute est « à jamais lavée ! Elle n'est plus que le point de « départ (I) de la réhabilitation de l'une et de la « magnanimité de l'autre. Il y aura désormais entre « ces deux êtres un lien d'âme et de cœur que chaque « jour rivera et fortifiera de plus en plus (!!!) Pre- « nez-en votre parti, moucher, vous voilà delafamille « des véritables amants, de ceux que l'amour com- « mence par éprouver et faire souffrir ! (Mais il « y a heureusement des manières moins fâcheuses « d'en soufïrir). Je vous défie de ne pas épouser « M^i^ Brissot ! Bénie soit cette lutte où vous vous « révoltez encore, mais dont vous sortirez triom- « phant et qui doit vous révéler ce qu'il y a de plus « grand, de plus divin dans l'homme, la pitié et le « pardon. » Cela est fort éloquent : et il est certain qu'André doit une réparation à Denise surtout après que M. Brissot s'est trouvé là par hasard dans la seule circonstance de sa vie où il aurait mieux fait d'être ailleurs. Seulement cette réparation est un châtiment mérité pour ce veule passionnel, nullement une bénédiction d'En-haut ou une promotion dans le ciel de l'amour romantique. L'avenir social qu'il se prépare se chargera de le lui apprendre.
Il faut dénouer cependant, même après la décision d'André, une situation qui reste grosse de difficultés de tout genre, Brissot ne concevant pas d'autre mari pour Denise que l'homme dont elle fut séduite. Ce dénouement sera fait par une intervention de Marthe, infiniment peu vraisemblable, certes, toute sandienne d'allures et psychologiquement fausse par conséquent, mais qui a les mêmes qualités afïectives que le discours de Thévenin pour emporter d'assaut
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l'adhcsion du spectateur. Les yeux ouverts à son tour par ce qui s'est passe autour d'elle, M^i^ de Bardannes s'adresse d'abord à son frère et tuteur : elle le prie de lui pardonner l'opiniâtreté qu'elle a montrée dans son dessein de devenir M^^^ de Thauzette, alors qu'André refusait d'abord son adhésion à ce mariage sous l'influence des sages suggestions de Denise : « C'était certainement chez moi de la folie, « dit-elle, l'effet d'une nature trop comprimée «d'abord, trop exaltée ensuite». — Puis se tournant vers iJenise, elle met sur le même rang les deux fautes, (si peu comparables entre elles), que l'une et l'autre ont commises sous la suggestion passionnelle du jeune Fernand, et elle propose à M"^ Brissot d'entrer de concert en religion, afin d'expier côte à côte les erreurs de leur passé sentimental.
Le rude Brissot, ému par cette voix innocente, se montre assez naïf pour prendre au sérieux le pieux projet de Marthe. Il renonce à engager de force sa fille dans un mariage qui fait horreur à celle-ci et se contentera du couvent pour elle : « Puisque cet ange « vient te délivrer, dit-il, je te confie à lui et je te « pardonne I » Alors Denise ajoute à voix basse pour André : « Permettez que votre sœur reste un instant « dans cette erreur qu'elle a quelque chose à expier, ((Cela désarme mon père. Je vous la rendrai bientôt I » Vont-elles donc s'éloigner ensemble, l'une pour peu de jours sans doute, l'autre pour jamais ? Non pas certes, comme bien on pense. L'amour parle à ce moment sans plus de contrainte dans les deux êtres qui depuis longtemps le ressentent. André et Denise scellent enfin leur accord et Brissot ne dérangera point, par une gênante obstination dans son point de vue plus logique, un mariage que l'auteur prit tant de soins à faire désirer de ses auditeurs. — Il y a dans
ce drame une suprême influence sandienne avec quelque chose de plus tendu, de plus impOrieux dans la prétention d'imposer au spectateur les capitulations morales que prépare la folle psychologie de Rousseau.
Denise et Francillon furent les dernières pièces reprcsentées de ]3umas : mais il prépara jusqu'à sa mort (1895) et laissa finalement inachevé un autre drame, La Route de Thèbes, sur lequel nous possédons certaines notions parce que Jules Claretie en donna jadis un exposé sommaire et que M. Bidou en a imprimé deux scènes dans la Revue Hebdomadaire, lors de ses brillantes conférences sur le théâtre de Dumas, pendant l'hiver 1918. Nous en dirons donc quelques mots. — Il semble que la séduction associéeàl'adultère ait été l'objet desdernièrescombinaisons psychologiques et morales de l'écrivain septuagénaire, car son héros, Didier est un savant du t3^pe de Claude Ruper, marié également, mais fort heureux en ménage pendant de longues années. Il n'a pourtant jamais connu l'amour véritable, selon la définition romantique de ce mot et c'est vers le déclin de l'âge seulement qu'il en subira le joug impérieux. — Evénement assez commun, on le sait, bien qu'il ne se pare pas ordinairement des prestiges éthérés du mysticisme passionnel. — Lajeune Miliane aura fait cemiracle. Mais elle est en même temps courtisée par un homme jeune et vigoureux, par un certain Jumiac qui l'aime à la mode byronienne, à la façon d'Antony, de Montègre ou de Nourvady. Elle se décide en faveur du vieillard de génie et se déclare prête à faire pour lui ce qu'il ordonnera. S'il souhaite de se déprendre d'elle pour retrouver la paix de sa vie conjugale, elle éveillera sa haine et son mépris en commettant une action vile, en épousant Jumiac qu'elle n'aime pas.
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S'il la préfère pure et immaculée dans son souvenir, elle ira s'enfermer au cloître. — Pour ne pas parler de la troisième et plus simple solution possible du problème.
Nous sommes donc en présence d'un « Ami des
femmes » qui, tardivement révélé à lui-même,
rencontrerait sur la fin de sa carrière non pas une
bonne fortune de contrebande ou de passage comme
les Jalins et les Ryons, mais cet amour accompli
que la mission de ses congénères plus jeunes était
d'encourager en autrui, de mener à bon terme dans
leur entourage, — en attendant sans doute qu'ils
l'aient rencontré pour eux-mêmes, ce que celui-là
n'a plus le temps de laisser à l'avenir. — Il n'en prend
pas moins tout d'abord leur attitude platonique :
devant l'ardeur de sacrifice qui consume à son
profit Miliane, il lui demande uniquement cinq
minutes de sa vie, pendant lesquelles il lui dira ce
qu'il n'a jamais dit encore à nulle autre : « Je vous
« aime, je vous aime, je vous aime 1 Voilà trois
« semaines que, grâce à vous, je vis ma vingtième
« année à côté de laquelle j'avais passé sans la voir...
« Mais il n'y a pas d'amour possible entre nous.
« Toute tentative d'amour profane de ma part
« toucherait à l'impiété, au sacrilège... Restez silen-
« cieuse, impassible comme une déesse que l'on
« encense et comme une madone qu'on adore 1 »
On reconnaît ce langage, Jacques de Feuil ou Paul
Aubry le parlaient aussi tout d'abord ; mais ils
avaient quarante ans de moins que Didier.
Il est donc permis d'espérer que, dans la pensée de Dumas, Didier aurait respecté jusqu'au bout Miliane : le public de 1890 n'eût peut-être pas supporté facilement que le vieillard s'avisât de vivre enfin sa vie. Mais la pièce a été refaite depuis lors,
et plus d'une fois, dans le sens de la solution passionnelle. Elle s'est même jouée dans la vie réelle, avec des répercussiojis littéraires : car le public a récemment perçu les échos d'un dénouement sans nulle abnégation en une identique occurrence ; échos pareillement embellis de lyrisme romantique. — C'est ainsi que Dumas fit jusqu'au bout du théâtre u/i7c aux mœurs.
5. — Impression d'ensemble et jugement motivé sur la morale de dumas.
Ayant en effet terminé notre rapide examen de son théâtre d'âge miir, — celui qu'il conçut après avoir pris officiellement position de morahste, — accepterons-nous de lui les affirmations qu'il jeta sur le papier trois ans avant sa fin dans ses Notes sur Denise : « L'amour et la passion sont très drama- « tiques, mais la conscience, tout aussi intéressante, « tout aussi dramatique, leur est mille fois supérieure! « C'est ce que j'ai essayé de démontrer dans la « Princesse de Bagdad, que je sauve, dans Denise « que je rachète, dans Francillon que je préserve, « et dans toutes mes autres pièces d'ailleurs, si je me « les rappelle bien ! » Oui, mais voilà, il ne se les rappelle guère ! Et l'on peut douter qu'il ait eu, à ce moment, une mémoire très nette de Diane de Lys ou de la Visite de iVoces, par exemple,qui ne sont pas précisément des drames de conscience. « Nous qui « avons la prétention de parler aux hommes assem- « blés, poursuit-il, ayons au moins l'excuse de « Vidéal et persuadons-nous que nous pouvons les « rendre plus désintéressés, plus justes, plus intel- « ligents, et, par conséquent, plus heureux 1 Empêcher « de choir (???) ou tâcher de relever (oui, plutôt), telle
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« est la thèse éternelle qu'on me reproche et dont je « me vante... Les autres peuples s'assimilent tant « qu'ils peuvent notre littérature dramatique, en « attendant qu'ils en aient une. Quant la civilisation « jera ses comptes, qui sait si elle ne s'apercevra pas « que ces amuseurs de foules qui peuvent se réclamer « de Corneille (I!!!), de Racine, de Molière, de Beau- « marchais (oui), de Hugo, de Musset et de quelques « autres, ont plus fait pour elle que les politiques « qui ont la prétention de mener le monde. »
L'exportation de certains produits de notre littérature dramatique — non pas ceux de Corneille et de Racine cependant, — reste en effet à juger par l'histoire future des idées et des moeurs. L'avenir dira si cette littérature récente a servi la civilisation et si les peuples qui l'ont accueillie, puis imitée, s'en sont bien trouvés. En attendant ce verdict motivé, le ton tranchant de Dumas fit une suffisante illusion à ses lecteurs.
Mais nous trouvons sous sa plume une plus e?cacte appréciation des tendances essentielles de son œuvre dans la préface qu'il écrivit pour VAmi des Femmes en 1869, Il y écarte le reproche d'avoir médit de ses contemporaines dans la personne deM"^^ de Symerose, l'héroïne de l'ouvrage, si fragile et si peu consi'quente en effet. Et voici l'instructive protestation que lui suggère ce reproche, certes peu mérité le plus souvent par ses pièces de théâtre. « Le public, dit-il, ne « sait pas supporter la vérité. Voulons nous peindre « une coquine, nous ne pouvons le faire qu'à la condi- « tion de la présenter aussi séduisante, aussi excusée « que possible (par exemple dans Diane de Lys). « C'est toujours la faute de l'homme si elle est ainsi ! « C'est le mari qui est vieux, laid, bête, hbertin, « joueur, infidèle, ennuyeux, insupportable {La Dame
« aux Perles et plus tard La Princesse Georges, La « Princesse de Bagdad, Francillon). C'est un homme « qui l'a entraînée, séduite, abandonnée (Clara, « Jeannine, Raymonde, Denise). Enfin, c'est la « société, c'est le code, ce sont les mœurs qui sont en « faute et non pas elle ! (Toutes les préfaces et opus- « cules de l'auteur 1). Et comme elle a des remords « {La Dame aux Camélias), comme elle pleure I « Et comme elle aime ! Après quelles luttes et avec « quelle grâce elle tombe 1 Pauvre femme incom- « prise, pauvre ange déchu ! Comme les ailes lui « repoussent à la fin du drame : comme on lui par- « donne et comme on la plaint. » C'est là un schéma excellent du roman ou du drame romantique. Et, pour couvrir un personnage d'exception dans son œuvre, — cette petite sotte de Symerose, — est-il possible de se satiriser soi-même avec une perspicacité plus mordante ? — Enfin Dumas se tourne vers la Marguerite de Gœthe, oubliant que son ironie porte à bien plus forte raison contre le passé de sa Marguerite poitrinaire : « Est- elle restée assez sym- « pathique et immaculée dans l'imagination des « hommes, cette gaillarde qui s'éprend à première « vue, qui se donne pour un collier et qui tue son « enfant !... Elle souffre, c'est assez (aux yeux du « public). C'est l'homme qui est coupable. Et puis, « elle se repent à la fin !.., Qui est-ce qui pense à son « pauvre honnête homme de frère qui se fait tuer a pour l'honneur de son modeste foyer ? L'imbécile l « Est-ce que Vamour n'explique pas, n'excuse pas, « n'emporte pas toui ? » Et qui donc a contribué de son mieux à nous conserver, à nous inculquer plus profondément ces romanesques et romantiques maximes, sinon l'auteur de la Dame aux Camélias et le préfacier de ce drame, dont nous avons entendu le
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salut enthousiaste aux grands adultères sanctifiés par l'amour éternel ?
Mais, en méditant sur son Ami des Femmes quelques années après la représentation du drame, il paraît se dégager pour un instant des préjugés rousseauistes que sa naissance, son éducation et sa situation sociale de jeunesse ont si profondément imprimés dans sa pensée. Nous trouverons donc avantage à recueillir encore quelques-unes des assertions inattendues de sa préface.
« Profitons de la circonstance, ( crit-il par exemp'e, « après avoir commenté le cas de M™^ de Symerose, « pour dire à la femme que sa première faute est « irréparable, malgré ce que promettent la société « (mais la société n'a, pendant bien longtemps, « rien promis de semblable), la littérature (la vôtre « oui certes et celle qui procède de Jean-Jacques), a la religion même (le christianisme rationnel dit « cette faute pardonnable certes, mais ne saurait « être accusé d'aplanir le chemin de la chute). Tout « ce que la femme déchue peut espérer, insiste ici « l'auteur des Idées de Mme Aubray à la grandje « stupéfaction de ceux qui ont naguère applaudi « son drame, c'est qu'on la plaigne et la pitié n'est « qu'un mépris chrétien (avis aux Jeannine, aux « Denise et surtout à leur peu prévoyants époux). « Elle n'a pas davantage à compter sur le repentir « (pour réparer son faux pas) : le repentir ne peut « avoir d'eiïet que quand il est sincère ; or, chose « étrange, plus on se repent, moins on se pardonne... « L'homme conquérant et civilisateur (retenons « l'épithète) a fait des lois pour enfermer la femme « dans le mariage, dans la maternité, dans le devoir, « dans la pudeur, sous peine de déshonneur et de « déchéance. Mais, une fois enfermée, parquée,
« vé rouillé e, le femme rode dans sa prison, furète « dans tous les coins pour sortir de là. Contre les lois, « elle appelle à son aide les mœurs ! » Après quoi, vous l'aidez à faire passer dans les lois la licence grandissante des mœurs. « Tandis que les religions et les « philosophies (mais non pas la philosopliie de Rous- « seau) qui connaissent le danger, s'accordent, malgré « leurs principes différents, pour crier à l'homme : « Défie-toi de la femme, c'est le dieu d'en bas ! les « littératures (romanesques ou romantiques, oui), « déifient la femme en esprit comme les artsladivi- « nisent en forme. Si l'homme qui contient en lui de « quoi être Socrate, César ou Christophe Colomb « se réduit à être Otliello, des Grieux ou Werther... « il n'est plus qu'un héros littéraire, un instrument « d'immortalité pour les poètes, (exaltés par leur « mysticisme esthétique) et d'immoralité pour les « petites filles (auxquelles ces poètes ont prêché le « mysticisme passionnel). » Eh quoi ! c'est ainsi qu'est traité des Grieux, si cher à Dumas adolescent, ce des Grieux qui, plusieurs années après cette préface austère, nous sera montré par lui digne de se voir tendre la main par tout honnête homme, envié par tout homme de cœur ? — On appréciera, par ces protestations fallacieuses, la constante ambiguïté de l'attitude morale de Dumas, avocat du stoïcisme chrétien en quelques endroits de ses préfaces, propagateur de l'hérésie mj^stique de Rousseau dans le reste de ces documents polémiques et dans tout l'ensemble de son théâtre.
Un autre trait de son caractère vint contribuer à égarer ses lecteurs sur le caractère vrai de son influence morale : c'est que, vis-à-vis du christianisme rationnel, fût-ce sous sa forme catholique, il a marqué parfois plus de déférence qu'une Sand ou un
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Sainte-Beuve, ses compagnons de campagne anticléricale après 1860 : car les souvenirs d'une enfance croyante parlaient assez haut à l'occasion dans le cœur de cet émotif et de ce nerveux :on en jugerait au besoin, par les dernières pages de sa Question du divorce. — En d'autres circonstances, toutefois, il s'est montré agressif et dénigrant pour la discipline morale de l'Eglise, et il a écrit par exemple avec âpreté, dans ses Notes sur Denise, que la femme qui reçut l'absolution de son confesseur oublie totalement ses défaillances d'épouse. Devenue veuve, elle ne les avouera point au second mari qu'elle se choisit. Prétention fort excusable à coup sûr ! Elle n'en inspire pas moins cette protestation fougueuse à l'apologiste de Mlle Brissot qui n'avoua que sous la pression de circonstances exceptionnelles, soigneusement machinées par le dramaturge pour faire accepter du public et de son futur époux son aveu : « Qu'avez- « vous à lui réclamer ? Cela ne la regarde plus, ni « vous. Là- dessus, n'espérez pas que les femmes « consentent jamais à la ruine d'une religion où, « dans leur lutte avec l'homme, elles ont le prêtre a pour auxiliaire et Dieu pour complice ! » Une fois de plus, nous laisserons les esprits de sang-froid prononcer sur de semblables agressions 1 — Tels sont, en tous cas, les excès de langage auxquelles les nécessités de sa polémique sans assises psychologiques solides emportent quelquefois cet apologiste intermittent du pardon !
Nous l'avons souvent rapproché de Georges Sand dont nous estimons qu'il fut l'héritier dans le domaine moral et l'adaptateur à l'optique particuhère de la scène. On constaterait néanmoins entre euzs. quelques différences. Remarquons en effet que Dumas n'eut pas à justifier indirectement les fantaisies passion-
nelles de sa jeunesse, comme c'a été la secrète préoccupation de M"^6 Dudevant pendant tout le cours de son existence. L'opinion envisage en eiTet de façon fort différente de pareilles fantaisies selon qu'elle les constate chez une bourgeoise mariée et mère de famille, ou chez un jeune littérateur, favori du boulevard parisien par droit de naissance. La liberté amoureuse totale de l'homme était article de foi dans le milieu où Dumas a vécu : il n'avait pas à se chercher d'excuses pour en avoir usé à sa guise et l'on sent donc moins la préoccupation personnelle dans ses plaidoyers pour la libération érot.que de ses contemporains. — En revanche, travaillant d'ordinaire pour le théâtre et devant ménager davantage les susceptibilités possibles d'un public dont il ne fit qu'insensiblement 1' « éducation » à sa mode, il dissimula souvent à ce public les conclusions vers lesquelles il entendait le conduire en plaçant un mari là où Sand aurait franchement installé un amant : ainsi dans le cas de M^^ de Symerose (par opposition avec le dénouement de Valeniiné) et dans celui de La Princesse Georges (dont le Léoni se trouve être le conjoint légal). Remarquons encore que le docteur Aubray et le comte de Eardannes épousent les filles-mères dont ils ont constaté les vertus, tandis que Paul Arsène ne se croyait nullement obligé de recourir au mare et au curé pour réhabiliter la maîtresse de l'odieux Poisson et de l'égoïste Horace.
Notons en outre que, fils nature^ et tendrement attaché à ia mémoire de sa mère, Dumas s es' préoccupé sa vie durant non seulement de la question de laduitère, mais tout autant du problème de la séduction : problème qui n'intéressa pas beaucoup George Sand, peu fidèle au souvenir de sa mère et
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qui ne connut point par elie-même les émotions de la fille séduite (1). Enfin, beaucoup moins que Dumas (et cela, en conséquence de préoccupations personnelles une fois de plus) Sand s'est souciée du droit de la femme mariée et honnête à réagir contre l'adultère masculin dans son époux. M^^ Dudevaat avait cessé d'aimer son mari quand elle se sut trompée par lui, et son début dans les lettres coïncida avec son entière émancipation passionnelle propre : elle ne fut donc jamais tentée de jouer les Lionnette de Hun ou les Francine de Riverolles, ni de traduire leurs sentiments par sa plume éloquente.
En dépit de ces différences d'inspiration qui naquirent de leur sexe et de leur situation sociale différente, tous deux ont successivement mis ea relief, soit dans le roman, soit à la scène, quatre conséquences du mysticisme passionnel qui sont décisives pour orienter dans la vie la femme moderne : son droit à voir une faute d'adolescence entièrement effacée par un amour plus conscient : de là Horace ou Claudie dans l'œuvre sandienne. Madame Aubray, Monsieur Alphonse ou Denise dans le théâtre de Dumas. — Son droit à se dégager d'un mariage de convenance sous l'impulsion de la passion: Valentine est le roman sandien typique en ce genre : Dumas a traité la question à propos de la comtesse de Lys et de la duchesse de Septmonts. — Son droit à dépasser au besoin l'adultère unique : Jacques et Cosima répondent à cette préoccupation capitale de Sand et il y a quelque chose d'une pareille suggestion dans L'Ami des Femmes où Ryons tient à peu près le rôle de Jacques et Symerose celui d'Oc-
(1) Bien que certains historiens centcmporains soutiennent le contraire.
tave (cette circonstance toute fortuite étant mise à part que ce dernier est déjà le mari légal de Jane). — Enfin, le droit de la femme à aimer un homme moralement indigne, mais physiquement irrésistible, comme l'exposent Léoni d'une part, La Princesse Georges et Monsieur Alphonse d'autre part. — En tout cela, et avec le dramaturge comme avec la romancière, nous restons continuellement, pleinement dans la ligne morale de Rousseau. Ce qui nous permet de conclure, sans être accusé de parti- pris, que la moralité prétendue de Dumas fils ou même sa mission de réformateur social furent des gageures victorieusement tenues de son vivant par son orgueil et par son talent, avec la complicité des journaux parisiens du boulevard. Mais de pareilles victoires individuelles sont des désastres pour la santé du corps social.