‹ La morale de Dumas filsChapitre 18 sur 22 · SUR LA SCÈNE FRVNÇAISE · texte numérisé non relu

SUR LA SCÈNE FRVNÇAISE

Dumas fils a préparé le triomphe du mysticisme passionnel dans le théâtre contemporain ; mais, tant qu'il vécut, l'influence d'un autre dramaturge applaudi contrebalança la sienne : d'un dramaturge qui, venu quelques années plus tôt que lui à la notoriété lui disputa constamment le sceptre de la scène française. Nous voulons parler d'Emile Augier. On ne saurait nier que, depuis leur fin presque simultanée, Dumas n'ait largement distancé son rival ; lui seul a fait école, et, en dépassant de beaucoup ses propres audaces, ses disciples ont préparé ce résultat que l'art, moralement plus sain, d' Augier, paraît dénué de saveur à nos palais blasés : fût-ce dans celles de ses pièces qui ont le plus longtemps tenu l'affiche, V Aventurière ou Le Gendre de M. Poirier. Un drame jadis triomphant, comme Le Mariage d'' Olympe, ne supporterait plus aujourd'hui la lumière de la rampe, tant l'indulgence s'est installée et accrue jusqu'à la complicité pour les dames aux camélias de nos jours.

Il faut reconnaître au surplus qu'Augier a des œuvres totalement dénuées de valeur, ce qui n'arriva jamais à Dumas, au moins à ce degré : La Pierre de Touche, par exemple, mais surtout Ceinture dorée, qui ressemble à du mauvais Scribe et que son auteur n'aurait jamais dû réimprimer dans l'édition définitive de son théâtre. Ce fut en effet vers 1860 seulement, c'est-à-dire aux approches de la q^uarantaine, qu'il devint entièrement maître de sa forme d'art, car la précocité n'est pas le caractère le plus fréquent de l'inspiration rationnelle en littérature. Mais, en revanche, — et sans parler de sa Question d^ Argent qui est si médiocre, — Dumas avait débuté par des romans comme Les Aventures de quatre femmes et d'un perroquet qui valent encore moins que les plus insignifiantes comédies d'Augier. Si ce dernier paraît aujourd'hui désuet, c'est surtout parce que nous avons marché à grande allure sur les chemins qu'il entendait nous interdire et que son concurrent ouvrit largement devant nous. Les hommer- de bonne volonté morale sont en droit de regretter ce choix de leurs pères, car le théâtre agit puissamment sur les esprits de médiocre culture et le cinéma est en train d'achever présentement la vulgarisation du théâtre rousseauiste d'hier. C'était la veine d'Augier qu'il eût été sage d'exploiter en la creusant davantage dans le sens du réalisme vital, comme on l'a fait en pays anglo-saxon, comme l'ont même tenté, sans une persévérance suffisante, certains de nos écrivains de théâtre. Une pièce telle qu'L//i beau Mariage, par exemple, pouvait jalonner la route dans laquelle on eût été bien inspiré de se tenir, sans renoncer à poursuivre le progrès psychologique et technique de l'art théâtral. Nous voudrions marquer en quelques traits rapides ce qu'on aurait bien fait

144 l'évolution passionnelle

de retenir et de développer dans une œuvre dramatique dont l'influence est à peu prés nulle aujourd'hui.

Page 1