X AVANT- PROPOS
« Je suis comme Jésus » a trouvé son commentaire dans la préface de Monsieur Alphonse, car V auteur de cette préface, au cours de ses lectures historiques, avait pris soin de cataloguer tous les enfants naturels qui sont devenus des hommes célèbres : Hercule, Isma'él, Jephté, Archélaûs, Romulus, Thémistocle, Jugurtha, Tancrède, Charles- Martel, Boccace, Vinci, Pierre Farnèse, Erasme, Clément VII, César de Vendôme, Berwick, Maurice de Saxe, Championnet (pourquoi Dunois manque-t-il dans cette liste de capitaines illustres?), Alembert, Chamfort, Delille, etc.
Quoi qu'il en soit, au surplus, des rapprochements purement biographiques qu'on pourrait proposer entre Sand et Dumas, nous estimons et nous essayerons, de démontrer que le second fut Vhéritier, le continuateur de la première dans son effort contre Vantique constitution de la famille monogamme. Comme elle, il devait tendre à réhabiliter la passion libre, tout en se donnant parfois V apparence de la réprouver. Au temps de la quatrième génération du mouvement rousseauiste, il a porté sur la scène, avec un entier et presque constant succès, les thèses affectives et passionnelles que fauteur de Léoni et de Jacques avait plaidées par le roman au cours de la troisième génération de ce vaste mouvement des âmes modernes. Il a de la sorte largement ouvert les voies devant ceux qui devaient venir après lui pour faire du théâtre français Vobjet du scandale d'abord, de la curiosité ensuite, enfin de V imitation du globe. Il est vrai que Sand écrivit également pour le théâtre, mais de façon tardive et sur un ton beaucoup moins audacieux que celui de ses romans. Si nous négligeons en effet sa Cosima qui subit un total échec et sa Claudie que le cadre villageois de Vaction protégea, jusqu'à un certain point, contre les protestations de la morale rationnelle, elle n'a point tenté d'entraîner
moins demeurée non seulement chaste, mais vierge, en dépit de son mariac^e dûment célébré avec l'homme dont elle porte le nom et aussi de quelques épisodes analogues à celui dont nous venons de parler.
Un troisième personnage féminin du récit est la confidente intime de M"^^ de Wyne, JVPie de Norcy. Sa morale est de la plus complaisante largeur : elle ne met pas en doute que son amie ne prenne sans retard un autre amant pour se consoler de la trahison de Jacques, et souhaiterait seulement que cette démarche ne fût pas trop précipitée. Nous apprendrons, dans la suite, qu'elle aussi se trouve en possession d'un amant, dont elle n'a pas voulu accepter le nom parce qu'elle est pauvre, tandis qu'il est riche : sa délicatesse se refuse à exiger de cet homme l'effort d'un mariage qui pourrait le* brouiller avec les siens. Il l'abandonnera donc sans peine, en fin de compte, pour s'établir suivant le vœu de sa famille. « Ma vie à moi, toute tranquille, toute renfermée « dans un petit cercle d'affection et d'habitudes, « explique cette aimable personne, n'a que peu de « temps à donner à des agitations étrangères, (les « affaires de cœur de M"^^ de Wyne) que /e blâmerais « 51 je parvenais à les bien comprendre. Je dirai à « Charlotte tout ce qu'il est de mon devoir de lui « dire (pour la prémunir contre des résolutions trop « promptes et trop radicales), et à la grâce de Dieu, « si, par hasard. Dieu s'occupe de ces choses-là ! » Le romantisme moral commence en effet, avec la quatrième génération rousseautiste, à se passer au besoin du Dieu traditionnel, quand il se préoccupe d'appuyer ses suggestions mystiques : l'Amour ou la Vie, y suffiront souvent désormais. Et le narrateur ajoute que ces pauvres créatures délaissées sont fort excusables de croire aux consolations que semble
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leur promettre un nouvel amour ! — Telle est l'atmosphère dans laquelle se déroule ce roman que l'on peut considérer, nous l'avons dit, comme renfermant en germe toute l'œuvre ultérieure du « mora- « liste » à bon compte.
Cependant Jacques, qui a poussé hardiment sa pointe du côté delà duchesse, se voit accueilli par elle au milieu de la nuit dans sa chambre à coucher : une chambre d'hôtel, il est vrai, mais que le goût exquis de celle qui l'habite a transformée en une délicieuse retraite et que l'auteur nous décrit avec une minutie complaisante qui devait lui gagner les cœurs de ses lectrices favorites, ces dames du demi-monde. Enhardi, par de telles faveurs, aux gestes décisifs, il semble que du Feuil n'ait plus qu'à vouloir pour vaincre. Eh bien, il préfère prendre, au préalable, vis-à-vis de la jeune femme, cette attitude très particulière de supériorité et de condescendance que nous avons annoncée comme celle de Vami des femmes : ce qui va nous permettre de jeter un premier coup d'œil sur une conception si peu banale du devoir chevaleresque dans la vie contemporaine.
Nous en apprenons tout d'abord les principes au cours d'une sorte de dialogue-combat qui met aux prises la grande dame exotique avec l'artiste parisien et que ce dernier nous rapporte dans l'intention expressément marquée de faire admirer ses dons de tacticien erotique, ou même de dompteur d'âmes. Nous ne discernerons pas grand chose de ces supériorités viriles dans les premières phrases, assez banales, que de Feuil échange avec son hôtesse nocturne, séparés qu'ils sont tous deux du mari par une simple cloison. L'eiïet n'en est pas moins foudroyant sur la jeune femme : car elle rend aussitôt les armes à son vainqueur et l'entretien se poursuit alors entre eux dans ces termes :
« Oh 1 merci de toute mon âme, car vous m'avez « devinée ! — Je vous ai comprise, Madame 1 J'ai « compris que votre cœur, inoccupé, laisse tout faire « à votre esprit ! Mauvais conseiller pour une femme « jeune et belle ! Voyez où toutes ces imprudences « peuvent vous entraîner. Je vous connais à peine, « et ce peu de temps a suffi pour me donner presque « des droits sur vous ! Regardez en face la situation « où nous sommes et ce que fen pourrais faire, si « j'étais un malhonnête homme, ou seulement un « homme mal élevé. » Avant d'admirer, attendons de voir ce qu'il en fera peu après. « // faut, poursuit-il « cependant dans une pose de prédicateur bellâtre, « il faut vous arrêter dans cette route puisqu'il en est « temps encore. Après vous avoir encouragée le « monde vous attaquera. C'est sa tactique ordi- « naire... C'est étrange, n'est-ce pas, qu'un homme « de vingt-six ans (l'âge de pumas à l'époque du « roman vécu qui devait se clore tristement à Mys- « lovitz) vous donne un pareil conseil et dans un « pareil moment ! » Rassurons-nous : elle ne perdra rien pour avoir attendu quelque peu, pour s'être prêtée un instant à la fantaisie pédagogique de son visiteur insolite. Dès lors, elleleregardeavecconfiance et tendresse. Quel chemin ne peut-on pas faire en effet vers une femme par les belles et larges routes du cœur ! — Et voilà en quoi le cœur est fort supérieur à l'esprit pour guider les belles désœuvrées !
Vous pensez bien en effet que Jacques n'aura garde de s'arrêter en si bon chemin : il contemple déjà sa pénitente avec amour, avec des larmes dans les yeux : mais cet attendrissement n'a d'évangélique que la réminiscence rassurante et encourageante qu'il procure à ceux qui le ressentent : « Vous viendrez me voir tous les jours, lui dit-elle pour terminer
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dignement cette prise de contact préalable. Vous me donnerez des conseils. Ordonnez, punissez, maltraitez s'il le faut ! » C'est la disposition d'une pécheresse envers un directeur spirituel auquel elle abandonnerait tout de sa personnalité morale et physique. Et il y aura constamment, par la suite, quelque arrière goût de sadisme moral dans l'attitude favorite de Dumas vis-à-vis des femmes, qu'il s'est tant de fois vanté de châtier, de fouetter pour leur bien, au moins par métaphore. La duchesse ne se classe- 1- elle pas, de son propre mouvement, parmi les femmes qui ont besoin d^être dominées et dont la force est dans les autres : on prévoit de quel prix elles payeront ces autres, en voyant la façon dont elles les choisissent.
Le jeune homme se voit obligé de rappeler cette enthousiaste au sentiment de leur situation présente et de ses dangers : « Il ne faut pas qu'une seule fois « je sois complice d'une imprudence... wSerais-je « bien fondé ensuite à vous faire de la morale ? — « Restez, insiste-t-elle sans se laisser convaincre. « Nous allons enterrer le passé mort et commencer « l'avenir. Quoi de plus innocent ! » Et il reste en effet : il soupe avec elle en tête à tête jusqu'à quatre heures du matin. Nous n'étonnerons personne en ajoutant qu'ils sont amants quelques jours plus tard et que la « virginité » de la dame a vécu, grâce à la morale de son directeur bénévole. — Telle est la première apparition de Vami des femmes sur l'horizon de la morale dumasienne : on voit à quel point elle est édifiante, persuasive, favorable à la santé morale des épouses modernes !
Inquiet pourtant de la facilité de sa victoire, Jacques cherche à en assurer de son mieux les lendemains, par le même procédé qui l'a si bien servi.
« Il n'y a rien, dit-jl que je puisse sérieusement « lui reprocher, moi, son amant, c'est-à-dire le plus « sévère et le plus inflexible des juges ! Pourtant, je « lui ai exagéré le mal commis (ses imprudences, si « vénielles, du passé, comme nous le savons) et elle « m'a dit souvent : Que vous êtes bon de m'aimer « après ce que j'ai fait ! » Cette duchesse-là rappelle donc de fort près la duchesse de Langeais qui figure dans l'Histoire des Treize, une des plus romantiques inspirations de la jeunesse de Balzac. Mais son ami heureux est vraiment peu autorisé à résumer sa philosophie masculine par ces trois aphorismes r « Il y a « des épouses impeccables. Respectons- les /Il y a « celles qui succombent une fois. Protégeons-les, « Il y a celles qui se faisant un rempart de leur situa- « tien sociale (commue on reconnaît le ton de Rous- « seau) défient l'opinion par leurs scandales. Ce sont « des filles. Méprisons-les ! »
Cependant la duchesse se trouve en voie de devenir mère, du fait de son judicieux ami : telle Julie d'Etange après les leçons du tendre Saint-Preux. Cette circonstance n'échappe pas aux regards vigilants de son mari, qui nous est, naturellement, présenté comme un alTreux personnage : joueur effréné, il dépouille et ruine sa compagne : épuisé par la débauche, il n'a pu être pour elle un époux que de nom. Or cet enfant qui va naître, et qu'il ne pouvait espérer d'appeler lui-m.ême à la vie, portera légalement son nom, lui assurant l'immense héritage d'un collatéral : fortune qui lui eût échappé si la duchesse n'avait pas rencontré l'Ami des femm.es. Il se félicite donc de cette rencontre à part lui : il se contente, pour sanction, d'enlever soudain l'infortunée qu'il entraîne avec lui de force vers les fabuleuses régions de l'Europe orientale. Jacques poursuit sa maîtresse jusqu'en
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Silésie (nous savons ce trait emprunté à la réalité), ne parvient pas à la rejoindre et rentre à Paris désespéré.
C'est alors qu'un de ses amis, psj'chologue de rare expérience, se charge de l'éclairer enfin sur ses sentiments au cours de cette étrange aventure : « Il y a eu « beaucoup d'amour-propre dans votre aiïaire (oh, « combien)! Cette femme, de grande position, vous a « exalté. Mais vous ne sauriez rien fonder de stable « et de certain sur une convention de cœur à laquelle « aucune institution sociale n'offre de garantie et « qui les a toutes pour adversaires. Votre état « d'homme vous donne au surplus tous les bénéfices « de l'aventure sans aucune de ses charges ! Vous « êtes jeune et vous avez votre part (Végoïsme naturel, « si utile à l'humanité. Vous oublierez ! Si elle a « d'autres amants dans l'avenir, elle n'aura jamais « aimé que vous et toutes ses tentatives nouvelles « la reporteront vers votre souvenir ! » Tels sont les petits bénéfices de vanité de Vami des femmes. Retenons-en bien la mention, car nous ne les retrouverons plus jamais formulés avec cette franchise sans détour sous la plume de Dumas dram.aturge.
L'aventure se termine dans son roman tout autrement que dans la réalité. Le mécompte amoureux de Jacques l'a rendu au souci de son art, la musique. Sa passion, conforaiément aux normes du mysticisme esthetico- passionnel, lui a procuré enfin la grande inspiration : il se remet au travail avec fruit, avec succès, et lorsque la duchesse trouve moyen de lui faire savoir où elle réside en le priant de se rapprocher d'elle, il refuse nettement de quitter Paris! Elle mourra de cette très peu chevaleresque conduite, c[ui jette un nouveau jour sur la mentalité de r« ami des femmes » : mais elle échappera, in extremis, aux mains de son geôlier conjugal pour venir
se jeter une dernière fois dans les bras de cet ami, qui l'est à la façon de Jean-Jacques. — Dénouement flatteur à la vanité de l'écrivain qui s'identifie mentalement avec le musicien de Feuil, mais nullement conforme à la réalité de la vie, nous le savons, puisque Dumas n'entendit plus jamais parler de son étrangère. Il l'a célébrée néanmoins dans les agréables strophes, à la Murgcr, qui figurent en tête de son drame, Diane de Lys.
On aura suffisamment aperçu, par cette analyse sommaire, que l'occupation ou préoccupation essentielle d'un « ami des femmes », conforme à la conception que s'en fit Dumas vers sa trentième année, c'est de transformer des épouses incomprises en maîtresses modèles, au profit d'un énergique amant. Plus tard, et pour le public de théâtre, cet amant pourra bien s'effacer, à la dernière heure, devant un mari, opportunément rentré en grâce : comme il arrive dans la pièce qui porte pour titre le nom de cette profession avantageuse, dans L'Ami des Femmes qui clôt la période de quinze années durant laquelle l'auteur fit de son mieux pour jouer le rôle au naturel. Au contraire l'ami réclame, sans rémission, tout son dû dans la pièce qui ouvre cette période de production dramatique, dans Diane de Lys dont nous allons aborder l'examen. — Mais non sans avoir préalablement relevé au passage les deux suggestions inconciliables entre elles qui trouvent, l'une et l'autre, leur place dans La Dame aux Perles ; elles caractériseront utilement le double, mais inégalement efficace apostolat de l'auteur.
D'une part, il se targue d'avoir voulu prouver par son récit que « tôt ou tard les amours illégitimes se « brisent contre quelque impossibilité ! » D'autre part, il émet cet aphorisme beaucoup moins banal et
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auquel on ne saurait douter que ses lectrices n'aient prêté une oreille infiniment plus attentive : « On dit « que les amours illégitimes cachent des remords. « Mais quand une femme est aimée de l'homme « qu'elle aime, à quelque classe qu'elle appartienne « d'ailleurs, elle mange, boit et dort comme la vierge « laplus pure ! Sa conscience (à la Rousseau) attend « pour lui reprocher quelque chose, que l'homme ne « l'aime plus. Le remords naît de Véduration, non de « la faute ! » C'est ce qu'en effet, les psychologues et moralistes rationnels du christianisme, un Bossuet ou un Bourdaloue par exemple, ont toujours enseigné : appuyés sur leur expérience de la nature humaine véritable, ils avaient le pressentiment de l'origine, pour une si grande part expérimentale, et, par conséquent, du caractère instable de la conscience, cette faculté d'origine principalement sociale, que les Shaftesbury et les Rousseau, disciples du mysticisme platonicien, allaient bientôt proclamer naturelle et par conséquent infaillible : alors qu'elle se laisse si facilement fausser, au contraire, ou même définitivement réduire au silence sous la constance et impérieuse poussée des passions individuelles. — George Sand avait écrit quelque dix ans plus tôt du très catholique prince de Rosswald, devenu par une surprise de ses sens, l'amant de Lucrezia Floriani : « Il trouva sa conscience ivre. Elle lui déclara qu'elle « n'avait rien à démêler avec son péché, qu'elle se « sentait légère, qu'elle ne savait pourquoi il avait « voulu l'empêcher de /ciVe cause commune avec son « cœur, enfin qu'elle avait soif de voluptés nouvelles, « et qu'elle lui parlerait morale et sagesse quand elle « serait rassasiée ! » C'est sur cette conscience-là que les moralistes disciples de Jean- Jacques bâtissent d'ordinaire leurs théories sociales et fondent leurs suggestions de conduite I