‹ La morale de Dumas filsChapitre 6 sur 22 · De la guérison des peines de l'amour par · texte numérisé non relu

De la guérison des peines de l'amour par

LES SUCCÈS DE l'aRT.

La préface écrite par l'auteur de Diane de Lys pour son drame, quelque quinze années après la représentation publique de ce drame, renferme une intéressante méditation sur les eiîets toniques de ce que nous appelons volontiers pour notre part le mysticisme esthétique : à savoir cette conviction de l'artiste qui interprète, plus ou moins consciemment, sa virtuosité native comme le témoignage d'une alliance de privilège entre Dieu et lui, comme le signe d'une mission ou délégation du Ciel dont il serait ici-bas le bénéficiaire. — Un poète ou un homme de lettres, expose en eflet Dumas fils, se voit-il affecté de quelque chagrin d'amour, il s'en délivrera sans trop de peine s'il éprouve le désir et se sent la faculté de tirer un livre ou un drame du revers sentimental qu'il vient de subir. Qui se répand ne tarde point à s'apaiser, et Shakespeare ou Molière ont utilisé de la sorte leurs amour.î malheureuses au profit de leur production théâtrale. — Il aurait fallu nommer ici Gœthe avant tout, ceGœthequi,ayantmistoutesa vie ce conseil de l'expérience en pratique, a esquissé le premier une théorie, d'ailleurs insuffisante selon nous, de la guérison mentale qui suit d'ordinaire la transposition artistique heureuse des désastres ou désappointements du cœur.

Quoi qu'il en soit, Dumas va nous exposer à son tour ses constatations personnelles sur ce point, en songeant à sa rencontre avec Alphonsine Plessis et à La Dame aux Camélias, peut-être, mais assurément à son voyage de Myslovitz, au roman de La Dame aux Perles et au drame de Diane de Lys qui procède de ce roman pour une bonne part. Lorsqu'il a intéressé le

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public à sa douleur, affirme-t-il, lorsqu'il a, dans cette intention, analysé, scruté, éloquemment exprimé cette douleur, l'artiste l'aura, sans y songer, réduite en poussière impalpable et écartée pour jamais de sa sensibilité trop vulnérable ! — 11 n'}' a encore là qu'une métaphore, plutôt qu'une explication. Mais Dumas a bien vu la propension qui pousse les romantiques à chercher leur inspiration esthétique sur cette voie passionnelle danslaquelle les engagent et les encouragent les prédilections du pubhc que leur ont préparé leurs aînés L'artiste moderne provoque de son mieux en lui ces secousses alïectives qui étreignent le cœur et stimulent le cerveau du producteur : il s'y précipite avec une naïveté apparente pour les explorer en détail comme sous le rayon d'une lampe de mineur. Au besoin il s'arrachera même un morceau du cœur pour le jeter en pâture à son cerveau, toujours prêt à profiter de l'aubaine. Il l'arrachera à lui ou aux autres, ajoute l'ancien ami de la Dame aux Perles, — mais plutôt aux autres, remarquerons-nous ici,comme le firent Gœthe, Chateaubriand, Lamartine en leurs très égoïstes amours.

Et voici maintenant, tirée d'un naïf mysticisme esthetico-passionnel, l'excuse de ces procédés littéraires impitoyables. De tels hommes, concède Dumas, seraient véritablement des monstres, s'ils avaient conscience de ce qu'ils font en pareille circonstance. Mais ils restent entièrement inconscients de leurs gestes : ils obéissent au Dieu intérieur, à une puissance mystérieuse dont ils ne sont pas les maîtres. Le génie, en eux, est Vexcuse divine ! — Peut-être, mais qui ne s'attribue du génie, dans le bataillon sacré des artistes, et que d' « inconsciences » danslescœurs masculins, de ravages dans les cœurs féminins, ne préparera point ce sanglant procédé pour l'évocation du Dieu allié 1

Dumas en parle par expérience, après La Dame aux Perles et Diane de Lys. 11 constate que ce remède hasardeux procure la guérison momentanée, l'étourdissement tout au moins à ceux qui savent en faire usage. 11 ne leur apporte pourtant jamais le bonheur. Et, invoquant une fois de plus en cet endroit le patronage de Shakespeare, dont les amours nous sont fort mal connues cependant, il ajoute que ceux qui sont de la même race, ne fussent-ils pas de la même force, en viendront tous à procéder de la même manière, jusqu'au jour où, ne trouvant plus en eux ces spectacles de vie (émotive), ils s'assoieront pour ainsi dire en dehors de la vie commune et regretteront peut-être, en regardant passer la foule, de n'avoir point vécu selon sa norme banale 1 En effet, par une conséquence à peu près inévitable de leur égoïste attitude, ils n'auront récolté qu'indifférence ou mépris de la part de leurs com.plices passionnels : humiliés que furent ceux-ci (et plus souvent celles-ci) de n'avoir pu les assouvir, de n'avoir point compté comme des personnes à leurs yeux et d'avoir simplement fourni matière à leur activité professionnelle ! — Ils changent alors de thème et de langage : leur plume flétrit l'être indigne qui les a torturés afin que la postérité maudisse éternellement l'un des acteurs du drame en pleurant infatigablement sur l'autre. Et Dumas, qui n'ose évoquer ici l'aventure vénitienne de Sand, la vieille amie de son père, rappelle simplement les relations de Molière avec sa femme, bien que Molière n'ait pris que bien indirectement, s'il l'a prise, cette sorte de vengeance qu'a exercée Musset dans Les Nuits.

Revenant alors à ces étranges guérisons par la littérature qui ont été le point de départ de ce développement psychologique, il les explique enfin comme

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elles le doivent être (bien que de façon confuse et insuffisante encore) par la volonté de puissance satisfaite — ce qui en est bien la seule interprétation satisfaisante à notre avis. La postérité, dit- il, aurait grand tort de se mettre en frais de compassion pour ces artistes gémissants, car ils ne sont nullement à plaindre en réalité. De leur douleur a jailli un chefd'œuvre. Et qui n'accepterait un pareil marché ? 'Quand on souffre véritablement, on se tait. Celui qui peut faire imprimer son tourment par un éditeur ou le faire représenter par des comédiens, n'a pas souffert. Ne le plaignons pas. Admirons-le, car c'est tout ce qu'il demande, et tout ce qu'il mérite au surplus ! — On ne saurait mieux dire ! Voilà pourquoi, en effet, Faust et Werther ont guéri Gœthe de Frédérique Brion et de Charlotte Bufî ; pourquoi Les Nuits ont soulagé Musset, et, plus tard, Elle et Lui satisfait George Sand.

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