‹ La morale de Dumas filsChapitre 8 sur 22 · L'ÉVOLUTION PASSIONNELLE · texte numérisé non relu

L'ÉVOLUTION PASSIONNELLE

prend d'un plébMen hautement doué ou même génial. Au prix de l'adultère, elle se verra par lui convertie à la suspecte mcrale aîTective de Jean- Jacques.

Rappelons que la pièce attendit huit mois, en 1853, le laissez- passer de la censure et reproduisons, d'après iJumas — qui les a publiés au soir de sa vie (1) — les motifs que l'autorité publique avait données de son vefo. Cet ouvrage, écrivirent les censeurs chargés de son examen, est « la longue justification d'un « adultère légitimé par un mariage mal assorti. « Ces/ Dieu, dit la comtesse, qui lui a envoyé Vhomme « qu''elle aime ! « On voit que le principe fondamental du mysticisme passionnel n'était pas encore unanimement accepté. « N'ayant pas trouvé le bonheur « dans son ménage, poursuit le rapport officiel, il « lui a fallu le demander à d'autres... En un mot, « cet ouvrage fait revivre sur la scène ces théories « corruptrices qui avaient envahi le drame et le roman « moderne après 1830 ! » Cela est fort bien vu. A l'aurore de la quatrième génération rousseauiste, Dumas fils s'annonce en effet comme le continuateur des dramaturges iVAntony ou de Marion Delorme, surtout comme celui du romancier de Léoni et de Jacques : il va décidément introniser, sur la scène française et dans le drame moderne, le mysticisme passionnel.

Les lignes que nous venons de reproduire sont datées du 10 janvier 1853 : mais, le 14 novembre de la même année, la représentation fut autorisée, après que l'auteur eût introduit quelques corrections dans son œuvre. L'invocation directe de Dieu comme fauteur d'adultère ne s'}^ retrouve plus, en efîet.

(1) Aux dernières pages de son Théâtre Complet.

La comtesse n'a pas d'enfants, expose le nouveau rapport, et l'on a supprime les passages où elle semblait, par des théories générales, vouloir justifier sa passion adultère I — Dumas assure, il est vrai, (à quelque trente ans de distance) n'avoir fait aucune modification à son texte primitif : ce fut, dit-il, la censure qui modifia son sentiment au cours des dix mois qui s'écoulèrent entre son non possumus, et son autorisation. Il est fort probable au contraire que sa première version était plus ouvertement sandienne que la seconde.

Résumons l'aventure de la comtesse. Le premier acte nous montre l'atelier d'un jeune artiste d'avenir : le modèle féminifi, plus qu'à demi-nu, se dérobe derrière un paravent pour afîriander tout d'abord les appétits erotiques chez le spectateur. Des femmes du monde sont venues en escapade, ou, pour mieux dire, en maraude, afin dé cueillir quelques sensations piquantes et nouvelles dans cette atmosphère de bohème artiste dont l'opinion leur interdit le contact. Le héros n'est pas mis face à face avec l'héroïne au cours de cet acte, mais par les propos qu'ils échangent successivement avec des comparses, ils se font déjà connaître quelque peu des auditeurs : lui, pour un digne garçon qui aime sa vieille mère et ne veut aimer qu'elle, car il aimerait « trop » autre part : elle pour une femme qui, n'ayant pas trouvé le bonheur à son foyer, cherche quelque distraction au vide de son existence oisive. Diane s'est, en elîet, vue marier à dix-sept ans par sa famille et contre son aveu, car elle avait alors une amourette avec le frère d'une amie d'enfance : « Ainsi, lui demande-t-on, vous n'aimiez pas le « comte ? — Je ne dis pas cela, répond- elle avec « sincérité. Seulement on a marié ma fortune avec

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« son nom et l'on ne s'est pas trop occupé des deux « cœurs. )) Quoiqu'il en soit, l'époux a bientôt repris sa vie de garçon : l'i pouse n'a pas été sans se permettre quelques imprudences : elle est mûre pour la rencontre d'un ami des femmes.

Au début de l'acte second, il lui faut subir les malveillantes observations de sa belle-sœur, « une « de ces femmes qui passent leur vie à rembourrer « le fossé où leur vertu comptait choir, et qui, « furieuses de rester sur le bord à attendre qu'on les « pousse, jettent des pierres aux femiines qui pasce sent ! )) L'allégorie est médiocre, mais l'intention de l'auteur est assez claire : il s'agit d'ôter par avance toute autorité aux avis de la morale rationnelle dans la bouche de cette gêneuse. Celle-ci n'en parle pas moins le langage que tiendra le préfacier de La Dame aux Camélias en 1867, lorsqu'elle avise M*"6 de Lj^s que ses allures excentriques sont en train de la compromettre : « Tous ces petits soupirants « qui vous entourent ne sont pas si bêtes qu'ils en « ont l'air. Tôt ou tard, ils trouvent à se nicher « dans l'oisiveté d'une femme qui les reçoit par « habitude et qui les croit, faute de mieux ! — « Qu'on les croie ou non, riposte la comtesse avec « détachement, les mots d'amour ont un charme « véritable. C'est la musique du cœur 1 » Mais l'on sait où mènent ces sortes de violons. Et lorsque la même pécore, en désespoir de cause, la rappelle au respect du nom qu'elle porte, Diane se réfugie dans une riposte aussi insultante que peu topique : « Votre nom me coûte assez cher. Je l'ai payé « quatre milhons !»

Aiguillonnée plutôt que contenue, par cette altercation, dans sa fantaisie scabreuse, elle se décide à recevoir chez elle en tête à tête le peintre Pierre

Aubry, qui, déjà ardemment épris de son côté, va jouer près d'elle le rôle que nous avons vu Jacques de Feuil se tailler près de sa duchesse polonaise. Il lui fera de la morale, lui offrira d'être son Mentor (ce qu'elle n'aura garde de refuser) et ne quittera point la place sans lui avoir laissé entendre, avec toute la dignité qui sied à un Ami des femmes, que volontiers il sera, par là- dessus, son amant : « Je « vous ai comprise en un instant, Madam.e !... Oui, « Madame, il faut vous arrêter sur cette route.... « une femme de votre âge et de votre nature ne se « laisse dominer que par un seul homme I!! — Ne « voulez- vous pas être cet homme, implore aussitôt « la comtesse en cédant sans nul effort aux injonc- « tions d'un si séduisant directeur de conscience ? « — Eternellement, Madame ! — Voilà un homme « de cœur 1 » Oh combien ! On appréciera la portée de ce dialogue : une fois de plus, il a pour objet de voiler toutes les capitulations des sens sous une façade de prétendue morale stricte, — ce qui sera jusqu'à la fin de sa vie la principale occupation de l'auteur.

Au troisième acte, les relations intimes de Diane avec Pierre se sont ébruitées, comme l'avait prévu la fâcheuse belle- sœur. La comtesse est déjà suspecte à ses proches : « Puisque je vous aime, dit-elle alors « à l'artiste, puisque vous dites que vous m'aimez, « je me demande par moments pourquoi nous « n'abandonnons pas tout pour être l'un à l'autre ? a — Oh I je sais que c'est impossible, répond Aubry « par un reste de scrupule. » Mais le comte, instruit de cette conversation, fait à sa femme une scène de violence et de menaces. Diane menace en retour d'appeler à son aide celui qu'elle aime. Alors, par une transaction qu'il compte bien exploiter à son

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profit, son mari accepte de la conduire près de son père à Florence, où ils se sépareront sans scandale : réminiscence du départ soudain de « la dame aux perles »,

Le quatrième acte se passe au cours de ce voyage vers l'Italie, dans une auberge de Lyon, vers laquelle l'auteur a fait converger, sans grande vraisemblance, tous les Parisiens mêlés au prologue de son drame. Le comte y risque une tentative pour reconquérir sa femme par la persuasion et la courtoisie galante. Mais il vient trop tard à cette attitude. Que u'a-t-il essayé plus tôt de se faire aimer ? 11 y serait parvenu peut-être. Toutefois, une amie de la comtesse lui arrache son adhésion à cet essai loyal d'une vie plus affectueusement intime qui sauverait leur foyer du naufrage. — Par malheur, le peintre parvient à Lyon comme les autres et réclame impérieusement ses droits : car telle est l'abnégation d'un ami des femmes ! Les amoureux vont donc s'éloigner ensemble. Le comte survient, entraîne sa femme de force et jure de tuer Paul s'il le retrouve une fois encore auprès de la comtesse : ce qui est, après tout, acte de clémence, car il pourrait, sans danger, accomplir cette exécution dès lors, en conformité avec les mœurs et la jurisprudence de l'époque.

L'invraisemblance du scénario augmente encore à partir de ce moment : car Paul n'en suit pas moins à la piste le couple voyageur, se plaçant sans cesse sur les pas du mari et le bravant de son mieux, jusqu'à l'heure où, par défaut d'argent (!) il se voit contraint de reprendre le chemin de Paris. Mais, comme la dame aux perles, Diane parvient à s'échapper et s'empresse de rejoindre son « ami ». Ils tombent dans les bras l'un de l'autre. Le comte paraît alors et tue d'un coup de pi.stolet, comme

il l'a promis, le peintre qui lui proposait une fois de plus un duel loyal. — C'est la mise en pratique du précepte : « Tue- la ! » que Dumas proférera bientôt sur un tout autre ton, mais la logique de sa '( morale » prétendue ne l'a pas encore entraîné vers ce paradoxe et il est évidemment de cœur avec la femme adultère, ainsi que son public, tout le long de cet ouvrage mal construit. Un tel dénouement, moral au pied de la lettre, puisqu'il procure le châtiment des coupables, laisse de toute évidence au couple des libres amoureux la sympathie, à l'époux légitime l'exécration du spectateur ! Tel a été le résultat de l'intervention d'un ami des femmes dans les^fîaires conjugales de la comtesse de Lys.

4 première étude de fille seduite. —

Le Fils naturel.

Après ces deux scandales, la réputation de Dumas fils est faite et bien faite. On commence à chuchoter autour de lui qu'il est encore mieux doué que son illustre père, comme le rappellera la préface du Fils naturel (qui est datée de 1868), dans une affectueuse apostrophe à l'auteur d'Antony : « Tu as dû « entendre parfois cette phrase : Décidément, son « fils a plus de talent que lui 1 Comme tu as dû en « rire ! Eh bien, non ! Tu as été fier ; tu as été « heureux ! Semblable au premier père venu, tu n'as « demandé qu'à croire, tu as cru peut-être ce que « l'on disait, etc.. » En réalité, Dumas fils eut plus de talent certes, mais moins de sens moral, malgré les apparences, et plus d'orgueil individualiste que le jovial historien de frère Gorenflot.

Le Demi-Monde fut sa troisième et non moins brillante étape sur la voie de la célébrité. Nous ne

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rappellerons pas l'intrigue, trop connue, de la pièce. Le fond en est, cette fois, acceptable, puisqu'un honnête homme se voit sauver d'une alhance indigne de lui dont sa crédulité allait le rendre la victime.

Il y a dans la pièce un ami des femmes, Olivier de Jalin, mais il n'y pousse pas trop loin son amitié pour celle qui voulut bien y répondre naguère, ainsi qu'il l'avait souhaité d'elle. Il utilise même cette ancienne « amitié i) avec M"^^ d'Ange, de façon assez machiavélique, pour faire échouer son malhonnête projet de mariage: l'intention peut ici couvrir les moyens employés. Tout au plus le spectateur de 1855, dût-il juger que les « pêches à quinze sous » qu'on lui servait sur un plat si élégant avaient encore une assez agréable saveur, et l'atmosphère dans laquelle se m^euvent les personnages du drame n'est assurément pas des plus saines.

La Question d'Argent, qui suivit Le Demi- Monde en 1857, est de beaucoup moindre qualité technique. C'est une des rares pièces de Dumas qui n'ait pas été récemment reprise. Elle a, pour personnage central, le nouveau riche, Jean Giraud, et l'on voulut voir un portrait satirique de Mirés dans cette assez lourde caricature. L'ami des femmes est à son poste auprès de la plus intéressante d'entre elles, mais il exerce une autre de ses spécialités que celle de l'adultère fardé de morale, celle qui consiste à mettre les filles perdues de réputation au-dessus des femmes régulièrement honnêtes dans l'estime du public. De même que Jahn épousait Marcelle de Vernières, René de Charzay, artiste sans fortune, épousera Ehse de Roncourt, dont nous avons déjà prononcé le nom. Dumas confia le soin de défendre ce rôle à son interprète favorite de ce temps, Rose Chérie, et le personnage annonce, de loin, celui de Denise ;

car cette fille d'un gentilhomme ruiné par des circonstances qui lui font le plus grand honneur, a nourri un amour malheureux à l'égard d'un goujat qui l'abandonna pour faire un riche mariage. Nous ne sommes pas très clairement informés sur les proportions qu'a prisescette aventure sentimentale dont le souvenir pèse, en tous cas, sur la jeune fille et sur sa réputation pendant toute la durée de la pièce : elle assure bien être restée « honnête femme » ; mais on sait quelle élasticité possédait ce qualificatif depuis l'épanouissement du rousseauism.e moral en 1830 et que Sand, en particuher, se l'appliquait sans hésiter à l'occasion ! Charzay est donc bien, par son mariage imprévu, le précurseur d'André de Bardannes.

Au contraire de La Question d'Argent, Le Fils naturel, représenté peu après, est un des morceaux les plus notoires du théâtre de Dumas qui, dans cette pièce, a donné libre cours à ses tenaces rancunes d'enfance et d'adolescence contre certaines disciplines sociales dont il avait personnellement souffert. C'est ici son œuvre « de prédilection >', comme il l'écrira en 1868, et nous n'avons aucune peine à l'en croire. Rappelons en quelques mots le sujet de la pièce. — Une fille du peuple, Clara Vignot, qui travaillait comme couturière en journées chez de riches bourgeois, les Sternay, a été séduite par le jeune Charles Sternay : défaite facile à prévoir, le conquérant ayant pour plaire la sveltesse juvénile, l'élégance, l'esprit même et l'accent persuasif que prête à un garçon de vingt et quelques années une occasion comme celle qu'il rencontrait sur son chemin : car Clara est jolie et de sentiments dtlicats. Un fils naît bientôt de leurs relations secrètes ; mais, peu après, Sternay se marie selon le vœu de ses parents et dans

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son milieu, non sans avoir donné un petit domaine rustique avec trois mille francs de pension à sa maîtresse afin d'assurer l'existence de leur enfant. C'est là ce que nous apprend le Prologue du drame. Ainsi délaissée par son séducteur, Clara Vignot, dont les appétits de dévouement restent sans satisfaction suffisante, prodiguera ses soins, — en tout bien, tout honneur, — à un jeune et riche poitrinaire que le hasard a fait son voisin. Celui-ci s'éteint bientôt, en prenant soin de léguer par testament sa fortune, assez considérable, à sa douce gardemalade et à l'enfant qu'elle élève. Elle achète alors le domaine important de Boisceny où elle termine l'éducation de son fils. Ce sera sous le nom de cette terre que le jeune Jacques Vignot, entré dans la diplomatie après de brillantes études, sera d'abord mis en contact avec la famille de son père, sans que ni lui, ni ce père, aient en conséquence le moindre soupçon du lien de nature qui les unit l'un à l'autre. Jacques se distingue d'ailleurs, aussi bien que sa mère, par toutes les qualités du cœur et de l'esprit. C'est pourquoi, après quelques débats théoriques avec Charles Sternay, — débats qui ont pour objet d'inculquer au spectateur les idées protestatrices de l'auteur, — il épousera sa cousine germaine, la charmante Hermine Sternay et rentrera donc par la grande porte dans la famille qui l'a, depuis vingtcinq ans, renié. Il refusera même de porter le nom de son père auquel les services précoces qu'il vient de rendre à son pays lui permettront de ïaire l'aumône d'un titre de comte, objet de l'ambition ardente de ce bourgeois. — On voit que le triomphe et la revanche de l'enfant illégitime sont bien tels que se les promettait le petit collégien dont nous entretient L'Affaire Clemenceau. « Je délivrerai

« ceux qui m'auront méconnu et ma pauvre chère « mère sera en vénération parmi les liomn~,es! »

Les drames antérieurs de Dumas sapaient déjà les bases de la famille monogamme, mais c'est ici la première de ces pièces au cours de laquelle on se sente aussi constamment dans le faux, — tant au point de vue psychologique qu'au point de vue moral, — dès qu'on parvient à se délivrer quelque peu des préjugés issus de notre éducation romanesque ou romantique. La même impression se dégage au surplus des romans écrits par Georges Sand vers la même date. L'un et l'autre écrivain ayant décidé de prêcher la morale rousseauiste à un milieu qui y fait encore quelque résistance, sont amenés fatalement à ces paradoxes de situation que leur imposait moins leur franc romantisme de jeunesse. Il serait trop facile en effet de souligner les invraisemblances criantes qui surgissent pour ainsi dire à toutes scènes sous la plume du dramaturge ; invraisemblance que sauvent, tant bien que mal, son talent d'expression mordante et provoquante, ainsi que la demi-comphcité d'un public dont l'éducation rousseauiste est, après tout, commencée dès longtemps à cette date. Seul, le notaire Fressard y représente la conception normale et saine de la famille ; et c'est, au surplus, d'une façon légèrement ridicule ou pleinement surannée. Un des personnages les plus sympathiques de l'action (les deux saints de la morale naturelle, les Vignot, mère et fils, étant mis hors pair), c'est l'oncle maternel de Charles Sternay, le marquis d'Orgebac, célibataire endurci qui se flatte de n'avoir jamais compromis une femme ou séduit une fille, mais qui a vécu d'amours de table d'hôte, « mangeant, dit-il, du plat que lui passait « son voisin de droite et le passant à son voisin de « gauche : payant et partant ! »

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Un autre personnage presque également sympathique — et nous allons voir pourquoi, — c'est Henriette Sternay, l'épouse légitime de Charles. Au début de la pièce, nous la trouvons en train de liquider un adultère qui a fait son temps ; son partner y était un M. de Nervaux, ami de Jacques Vignot de Boisceny. Et c'est précisément par cette circonstance, peu édifiante, que ce dernier sera mis en relations avec sa famille naturelle. Sans aucune nécessité appréciable, W^^ Sternay fait à l'oncle de son mari et au jeune Vignot les confidences les plus intimes sur cette très banale aventure galante. Mais ne faut-il pas que le coupable Charles soit de toutes façons bafoué par les événements en punition de son méfait de jeunesse 1 — Bien mieux, le marquis d'Orgebac, édifié de la sorte sur la vertu de sa nièce, et ayant d'abord refusé à son neveu de l'adopter, comme celui-ci le désire ardemment, reviendra ensuite sur sa décision en faveur de cette charmante femme qui, pour comble de mérite, s'est montrée la première accueillante à Jacques Vignot, parce que ce jeune homme était l'ami de son amant ! « Gredin ! dit amicalement le vieux gentilhomme à « Sternay, tu en arriveras à ce que tu veux. J'y « consens, à cause de ta femme qui mérite d'être « comtesse ! » Oh combien 1 — On voit dans quelle atmosphère morale se déroule, en fait, toute cette histoire.

Pour nous résumer sur ce sujet, le plaidoyer, au profit des enfants naturels, dépasse de beaucoup ici la mesure d'une revendication raisonnable en leur faveur, puisqu'il les met si fort au-dessus de la famille régulière et légale, — base de l'adaptation sociale de la génération du lendemian, — et puisqu'il tend nettement à saper celle-ci, en dépit des prétentions

que l'auteur affichera plus tard à la consolider. On sait les résultats qu'il a préparés et obtenus dans notre législation récente, assisté et continué qu'il fut dans son œuvre destructive par d'innombrables discl.

De ^ même inspiration procèdent deux pièces que Dumas a imprimées dans la publication intitulée par lui Théâtre des Autres, c'est-à-dire parmi ces œuvres dramatiques qu'à diverses reprises, il accepta de retoucher ou même de remanier entièrement, après qu'on lui en eut apporté le manuscrit : tant sa dextérité scénique était devenue proverbiale. — Dans Le Filleul de Pompignac, on voit un enfant adultérin élevé au foyer d'un homme que l'opinion croit son père, quoiqu'il sache lui-même à quoi s'en tenir : cet enfant finit par aim.er autant que son père véritable un père putatif qui s'est pourtant montré de tout temps vis-à-vis de lui dur et distant. — Héloise Paranquet met en scène une jeune fille également de naissance irrégulière. Son père, qui l'aime et qui l'élève près de lui, ne l'a jamais reconnue légalement toutefois, parce qu'une subtilité du code l'empêcherait, en ce cas, de léguer sa fortune à l'enfant, comme il a l'intention de le faire. Soudain, celle-ci sera légalement reconnue, sans en avoir entendu parler au préalable, par sa mère, de vie indigne, et par le mari, encore plus indigne, que vient de se donner cette mère ! Sera-t-elle arrachée du foyer de tendresse où elle a grandi ? Tout s'arrange en fin de compte parce que l'amour maternel vient à parler au cœur de la pécheresse endurcie : elle rougit alors de compromettre à la fois le bonheur intime et l'avenir social de son enfant par complaisance pour son odieux compagnon de vie ; et elle renonce au droit que lui réservait une législation

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insuffisamment prévoyante. — On voit que ces divers sujets nous maintiennent dans la ligne de protestation individualiste que ses origines avaient tracée devant les pas du dramaturge.

Après Le Fils naturel, il fit représenter Le Père prodigue, celle de ses oeuvres théâtrales dont l'inspiration est la plus entièrement saine à notre avis, bien que le milieu où il la déroule ne le soit pas plus qu'il ne lui est habituel. Mais l'amour filial, non l'orgueil esthétique et social, a conduit cette fois le princeau du peintre de mœurs, lui prêtant des délicatesses de touche qu'il ne rencontre guère en ses tableaux de combat. — Chose singulière, cette pièce, dont la préface ne sera qu'une sortie passionnée contre l'art d'Eugène Scribe, nous apparaît en réalité comme une véritable comédie de Scribe. Pure morale bourgeoise en effet que cette conversion d'un viveur vieilli par ses enfants, fort sages de conduite et essentiellement bourgeois d'inspiration ! N'est-ce pas du Scribe encore que le dénouement qui nous promet le mariage du Don Juan fatigué avec une bourgeoise, mûre et bonne ménagère, qui a soixante mille livres de rente à lui offrir pour assurer le confort de ses vieux jours : mariage qui plane même, pour ainsi dire, sur l'action depuis son début jusqu'à son terme. — La langue du Père prodigue est charmante, elle aussi ; moins tendue, moins saccadée que le style habituel de Dumas ; on y goûte tel couplet sur l'allure de la Parisienne dans les rues de sa ville natale ou, encore, sur la façon franche et gracieuse dont certaines de nos grand'mères savaient vieillir, qui sont une véritable musique pour l'oreille : bien qu'une conception plus réaliste de l'art théâtral ait cru devoir écarter du dialogue scénique, sous prétexte de vérité, de pareils morceaux de bravoure.

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