‹ La morale de Dumas filsChapitre 9 sur 22 · L'Ami des Femmes en · texte numérisé non relu

L'Ami des Femmes en

Enfin, voici venir l'œuvre, beaucoup plus discutable, par laquelle se clôt cette période de l'évolution morale de Dumas que nous avons placée sous le signe de 1' « ami des femmes » ! Nous voulons parler de la pièce qui porte précisément ce titre, — On sait qu'elle subit un échec, le premier que son auteur ait connu sur le théâtre : et, à notre avis, rien ne justifiait cette soudaine sévérité morale du spectateur après tout ce qu'il avait accepté jusquelà de la même plume I C'est au contraire à bon droit que l'école dramatique, née de Dumas, considère aujourd'hui cet Ami des Femmes comme le morceau le plus significatif et le plus influent de son œuvre. 11 nous rappelle invinciblement la Cosima de George Sand qui échoua, quelque vingt années plus tôt, sur la même scène, sans obtenir, dans la suite, de pareilles revanches. En efïet, Ryons luttant contre Montègre pour- la vertu conservée de M™^ de Symerose, — et tenant en ceci le rôle naturel de son mari, qu'un malentendu a séparé d'elle, — c'est Alvise, le mari de Cosima, en face d'Ordonio, le séducteur impudent I Toutefois, Cosima était une œuvre moins spécieuse, moins soutenue de piquants accessoires, moins taillée pour emporter quelque jour l'adhésion des fils spirituels de Jean- Jacques ; car George Sand n'avait pas le génie du théâtre comme elle eut celui du roman, en dépit de quelques réussites de fortune dont la plus éclatante, Le Marquis de Villemer, fut l'ouvrage de Dumas, précisément. Ce dernier, tout au contraire, était de bonne heure passé maître dans l'art de dorer au spectateur la pilule de narcotique passionnel qu'il s'était promis de lui faire absorber, pour endormir sa virile raison.

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Dès le premier acte, nous entendons M. de Ryons, l'ami des femmes, définir le caractère et développer la théorie de cette profession, aux très appréciables profits. Nous reviendrons sur son plaidoyer pro domo, après avoir dessiné les grandes lignes de la pièce. — M™^ de Symerose nous est présentée d'autre part comme une jeune femme de nature honnête, qui, tout à fait ignorante des réalités du mariage, s'est révoltée devant les empressements d'un mari digne d'elle, mais insuffisamment précautionné dans la revendication de ses droits. Elle a quitté le domicile conjugal à l'étourdie, et, depuis lors, elle a dû mener l'existence anormale et périlleuse d'une jeune et jolie femme qui se meut, sans protecteur et sans guide, sur le sol mouvant de la société parisienne. Déjà, elle se voit serrée de près par un certain M. de Montègre, dont nous préciserons la psychiblogie tout à l'heure.

C'est alors que Ryons juge le moment venu de mettre ses maximes favorites en pratique et se donne la mission généreuse d'arracher cette étourdie au dangereux Don Juan qui la guette, pour la jeter ensuite, intacte et les yeux enfin décillés, dans les bras de l'époux qui l'adore. Comme une sorte de Sherlock Holmes, de détective amateur qui mettrait en œuvre sa perspicacité rem.arquable sur le terrain de la passion frauduleuse, il va entamer la lutte contre un larron d'honneur au bénéfice de l'ordre social qui veut la restauration du ménage Symerose, dont la ruine précoce ne repose que sur un malentendu regrettable. — A travers des péripéties peu vraisemblables, mais habilement graduées, Ryons amènera Montègre à concourir de façon fort efficace au salut de celle qu'il croyait déjà sa victime. Il est vrai qu'une de ces péripi^ties sera la volte-face

passionnelle, assez scabreuse de M^^ de Symerose, s'ofTrant soudain à son sauveteur, après avoir été près de s'oiTrir à Montègre. Ryons la refuse alors, comme Alceste refusa Célimène, et, par ce « sensible outrage », il la contraint de mesurer enfin du regard la dégradation qui l'attend sur la voie qu'elle a choisi de suivre, puisqu'elle en est venue si vite à cet entier défaut de respect pour elle-même I (Mais de pareilles blessures opératoires ne laissentelles pas des cicatrices qui menacent de se rouvrir quelque jour ?) — Quoiqu'il en soit, le mari se présente alors tout à point pour recueillir le fruit de la déception qui vient de faire réfléchir sa femme. M. de Symerose a résolu de s'expatrier ; il obtient auparavant de son épouse une entrevue d'adieu, au cours de laquelle il lui demande, pour dernière faveur, de servir de mère, pendant son absence, à un enfant naturel qu'il fait élever quelque part en secret. Cette quasi-maternité, que son cœur accepte sans hésitation, rapproche aussitôt la jeune personne de cet homme qu'elle a trop hâtivement jugé et prépare leur réconciliation totale.

La pièce, nous l'avons dit, fut un insuccès et éloigna même son auteur du théâtre, au moins pour quelques années. Un spectateur du parterre s'emporta jusqu'à proférer cette exclamation énergique qui parvint aux oreilles de l'intéressé : « C'est dégoûtant ! » — Une courtisane en vue — désertant ce bataillon sacré qui assura d'ordinaire les victoires scéniques de IJ umas - proclama tout haut, dit-il avec une amère ironie cette fois, que « cet ouvrage « blessait les pudeurs les plus di licates de la femme. » Or ces explosions furent préparées, selon nous, par les théories tout d'abord développées par Ryons sur la profession d'omi des femmes; aussi bien, Dumas

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crut-il en devoir atténuer l'expression dans sa pièce après cet avertissement imprévu. Nous en jugerons bientôt par ce qu'il en a laissé dans sa version définitive de l'ouvrage. — Une autre pierre d'aclîoppement, ce fut la désinvolture avec laquelle Jane de Symerose, que l'auteur veut présenter comme une honnête femme, s'oiîre inopinément et impudemment à l'ami des femmes, alors que le spectateur la croit éprise de Montègre. Le public de ce temps, — comme Dumas l'a fait remarquer à plusieurs reprises, — ne concédait encore à la femme mariée que le droit à l'amant unique (telle Sand après Sandeau, mais avant Musset et Pagello) : il ne tolérait qu'une seule rectification au contrat légal, supposé conclu à la légère et sans autonomie suffisante.

Mais, après tout, l'inconsistance alTective de Jane n'est qu'un épisode et cette fois le fond de la pièce était moral, puisque Dumas y faisait travailler son ami des femmes, de façon suffisamment désintéressée, à la réfection d'un ménage légitime : attitude qui ne ressemble nullement à celle de Jacques de Feuil dans La Dame aux Perles, on en conviendra. Ce lut donc le détail osé qui desservit cette fois un thème socialement acceptable, alors qu'il avait précédemment fait passer des insinuations désorganisatrices. — Peut-être parce qu'en réalité, nous venons de le dire, les actes de Ryons ne sont pas en accord avec la théorie tout d'abord exposée par lui. Il serait beaucoup plus conséquent avec ses prémisses s'il entreprenait de fournir à Jane un amant de tout repos alors qu'elle va tomber dans les bras d'un homme qui la rendra nécessairement malheureuse : quitte à payer de sa personne ou à se faire solder de sa peine en lui réclamant quelques « épingles » avant conclusion du marché passionnel avantageux

qu'il la conduirait à conclure. Nous allons voir que tel est le corollaire logique de ses déclarations du début de la pièce. Mais le public ne pouvant encore supporter la mise en action de ces cyniques doctrines à la scène, Dumas imagina d'identifier pour cette fois l'amant acceptable avec le mari préalable et de montrer Ryons renonçant stoïquement, pour cette fois, aux « épingles » ou aux « épices », qu'il avait coutume de réclamer en pareille occurrence.

Ecoutons plutôt le préfacier de l'ouvrage quand il fut loin de son mécompte et de nouveau maître de son public. Il débute en dompteur de fauves : « J'ai déshabillé la femme en public, écrit-il, et je « lui à administré le fouet. « Car telle est, selon lui, la cause des résistances qu'il a rencontrées tout d'abord. Mais il marque l'intention de s'expliquer si clairement que ses intentions véritables ne pourront plus être méconnues désormais de ses lecteurs. — Une jeune fille se marie par amour, expose- t-il. Après quoi, le mari s'étant montré peu discret, trop pressé ou trop pressant, il a conduit la novice amoureuse à lui fermer sa porte. Dépité à son tour, il retourne vers quelque habitude de la veille. Devant cet outrage, elle se retire auprès des siens, sans leur avouer d'ailleurs les authentiques raisons de son aventure : elle cherche vis-à-vis du monde à se poser en victime innocente, alors qu'elle est assurément pour quelque chose, au contraire, dans le désarroi de son ménage. Bientôt vient l'ennui qui naît du désœuvrement et elle se met à la recherche de l'homme qui saura l'armer comme elle a prétendu l'être. Elle croit le rencontrer enfin. C'est M. de Montègre, ce grand gaillard au teint ambré, à la voix métallique, à l'œil cave, au front pâle, à la crinière et à la moustache noires, aux belles dents.

larges et fortes, aux muscles d'acier, aux jambes nerveuses, aux attaches sèches, à la poitrine large, au ventre plat ! Bien né, riche, silencieux, infatigable, il ne connaît qu'une chose, la passion. Dominé par Mars, Saturne (1) et Vénus, c'est un inlassable amoureux. — Nous ne nous attarderons pas à exposer la très puérile et très sommaire physiologie ou psychologie planétaire sur laquelle Dumas s'est trop arrêté ou amusé ; elle lui servit peut-être simplement d'attrape-nigauds : car il connaissait bien son public 1 Mais nous constaterons que ce Montègre est donc bien, dans sa pensée, l'instinct passionnel pur, lancé à la chasse de ses proies sans scrupules ni réflexions importunes, comme les héros « énergiques » de Stendhal. C'est ici l'amoureux romantique de caractère méridional, non pas à la façon de Werther, René ou Childe, — ces septentrionaux « maladifs » comme disent les cadets gascons de Rostand, — mais à la mode d'Antony qui a du sang africain dans les veines, de Don Juan, petit-fils des Maures de l'Andalousie, ou même de Karagheuz, cet autre méditerranéen, dominé probablement par Saturne lui aussi !

Par bonheur, reprend Dumas en revenant au commentaire de sa pièce, M. de Ryons s'est trouvé là fort à propos pour la vertu de M"^^ de Symerose. Celui-là se proclame ami des femmes, mais il le dit par antiphrase, car il les aime comme elles ne veulent pas être aimées. Jupiter, Apollon et Mercure sont ses planètes directrices (donc, celles dont Dumas s'attribuait le patronage) ; Mars, Vénus ou Diane n'exercent Sur son tempérament masculin qu'une

(1) Dans BtUeforest, le romancier favori des hautes classes à la fin du xvi» siècle, Saturne est déjà la planète des amoureux sombres, à l'espagnole.

influence secondaire. On constate en lui la gaîté, la domination aimable, quelque désir de briller, l'intuition, l'observation, la science, l'habileté tactique, la mise en œuvre sagace des expériences faites et des convictions acquises. Orphelin de bonne heure, élevé sous la tutelle d'un vieux garçon (Dumas père), c'est-à-dire à peu près abandonné à lui-même, il a fait ses classes (erotiques) dans ces mondes interlopes nés presque en même temps que lui sur le sol parisien (nous le savons déjà) et dont, ajoute ici Dumas fils, « on me reproche d'avoir été quelquefois Vhistorien ». Il a étudié in anima vili l'âme féminine, et il a tiré de son étude cette sûreté de coup d'œil, cette franchise d'exécution qui sont les attributs et les droits du maître : mais il en a conservé de plus un peu de ce mépris du sujet (la femme) qui est le résultat et comme le châtiment de la science. Il s'est donc trouvé de force à rester juge impartial dans les aventures amoureuses, dramatiques ou romanesques auxquelles son destin l'a mêlé comme acteur ou comme témoin. — Nous allons voir quel est le caractère de cette « impartialité » fort suspecte.

Ryons, en effet, ne continue pas moins d'adorer les femmes, mais c'est à la façon dont le dompteur adore les animaux féroces qu'il prend plaisir à dompter : il les aborde donc un bon morceau dans une main et un pistolet dans l'autre (une cravache ou tout au plus une fourche pointue seraient d'un meilleur usage). Sa méthode est de se faire narrer, par ces petits êtres de menu cerveau, les péripéties de leur premier amour ; puis de reparaître au cours du second et de faire en sorte qu'elles Vimposent à ce moment à leur maître du jour, comme un confident sans conséquence. Moyennant ces travaux d'approche et quand, après avoir eu beaucoup de ces « maîtres »

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successifs, elles en feront la récapitulation dans leur mémoire, elles diront, arrivées à l'ami en question : « Oh 1 celui-là ne compte pas I » Ce qui caractérise la nature et la qualité des bénéfices qui sont le fruit de tant de soins ! « Je suis, conclut Ryons pour plus « de clarté après cette explication, je suis celui « qui ne compte pas, et je m'en trouve très bien ! »

Il s'ouvrira davantage encore devant les interrogations d'un personnage de la pièce : « Vous vous « en tenez donc à la seule amitié, lui demande ce « questionneur indiscret. — A peu près... Je n'ai « pas de numéro 1 — Etes-vous Lovelace ou Don « Quichotte ? — Ni Vun, ni Vautre. Je suis un « homme de mon siècle, ballotté d'une théorie à « l'autre (du rousseauisme passionnel au christia- « nisme rationnel), et ne sachant plus guère à quoi « il faut croire ; ni bon ni mauvais ; plutôt bon, « quand l'occasion s'en présente. Je respecte les « femmes qui se respectent et je profite de celles qui « se méprisent. Il faut toujours essaN'er d'empêcher « une femme d'avoir un premier amant ! » Et voici pourquoi. C'est que le premier amant d'une femme est toujours un imbécile ou un misérable : ce qui, par parenthèses est fort peu flatteur pour Jacques de Feuil ou Paul Aubry, naguère honorés des complaisances de leur frère en convictions erotiques. — « Comme je n'ai rien à faire en ce moment, conclut « Ryons, si vous avez une honnête femme à sauver « ou une femme compromise à distraire, je me « recommande à vous 1 »

Mais considèrera-t-il Jane de Symerose comme un femme honnête à sauver ou comme une femme compromise à distraire ? Les deux appréciations sont presqu'également justifiées dans le cas de cette impulsive personne. Cette fois, — et pour mener,

par une savante gradation d'audaces, le public du théâtre à sanctionner de ses applaudissements cette morale passionnelle que Sand avait insinuée dans ses premiers romans, — Dumas emploie son ami des femmes au sauvetage d'une femme encore honnête de fait, sinon d'intentions. Mais Ryons nous apprend qu'il s'est déjà trouvé sur le chemin du même Montègre et que c'était pour partager avec lui, sans qu'il en sût rien, les faveurs d'une autre femme du monde dont le prénom était Fanny. Montègre pensait conduire chaque jour sa maîtresse jusqu'à la porte de sa couturière, tandis qu'elle pénétrait dans la garçonnière de celui qui ne compte pas ! « De vingt-cinq à quarante ans, ajoute ce dernier, « pour mieux mettre en relief l'aspect gaulois de « sa profession, un ami des femmes doit toujours « habiter dans la même maison qu'un dentiste ou « une couturière 1 »

Ces faciles plaisanteries ne laisseront pas d'embarrasser quelque peu Dumas lorsqu'il deviendra le commentateur, aux prétentions morales, de ses premières pièces, quelques années après la représentation de celles-ci. Il rappelle alors qu'il a fait traiter de « monstrueuse » par un des personnages du drame, la profession de foi de son Ami des femmes : et il concède que Ryons mériterait ce jugement au sein d'une société morale, comme il est permis de la rêver. Il ne la mérite point toutefois dans une société désœuvrée, à principes intermittents, à hypocrisie fixe, avide de plaisirs, ivre de jouissances, où le premier droit ou même le premier devoir de l'être intelligent est de faire la délimitation des forces et des valeurs environnantes, pour ne pas supporter ce qui n'a ni force ni valeur (c'est-à-dire, sans doute, la morale rationnelle qui a préparé l'humanité supérieure).

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Or Ryons-Dumas voit sous ce jour la société dans laquelle il vit : ses études se sont portées surtout du côté de la femme, car il est de ceux qu'attire l'Eternel Féminin, pour parler la langue de Gœthe. Seulement il n'entendait pas mourir comme Werther, et il avait bien raison. 11 est donc devenu un dilettante politique de V amour. Il garde le respect, au moins théorique, du mariage et de l'honnêteté bourgeoise, mais, tiraillé qu'il se sent entre les diverses théories de son siècle, il lui arrive à chaque instant de reverser dans le droit à Vamour, ou dans les droits de Vamour — c'est-à-dire dans ce mysticisme passionnel dont Sand avait fourni les plus subtiles exégèses !

Voilà bien en effet le véritable apostolat de Ryons, et c'est cela seulement que le public contemporain écoute et retient des suggestions de ses pareils. Reconnaissons pourtant que ses doctrines ont été surtout mises en pratique par lui dans le passé, au temps de ses relations avec les Fannys de sa jeunesse. Tel qu'il se montre à nous, non plus en paroles, mais en actes dans L'Ami des Femmes, il est moralement irréprochable ou même socialement méritant par son entreprise de restauration conjugale. C'est que Dumas a modifié quelque peu malgré tout, entre sa trentième et sa quarantième année, ses vues sur les problèmes sociaux du temps présent. M. de Ryons n'est plus identique à Jacques de Feuil ou à Paul Aubry. L'ami des femmes parlera bientôt par la bouche de Camille Aubray et de son éducatrice attendrie.

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