‹ La Morale de Félix Le DantecChapitre 10 sur 25 · Rrob, 168. ) EE A · texte numérisé non relu

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vu naître la Science, avec les principes de cette Science qui, eux, ont évolué avec rapidité ‘. LaScience est donc contrainte à faire des concessions, car si nous prétendions obéir, pour agir, à laseule logique, nous succomberions ? : c'est le sentiment qui l'emporte pour nous permettre de choisir et notre philosophe, épris avant tout de logique, s’accommode mal de cet état de choses. Il entreprend donc une critique rationnelle de toutes les notions communément acceptées comme morales : nous exposerons, en les ordonnant, les divers arguments de cette critique, dispersée dans tous ses ouvrages.

L’Evolution des sentiments moraux.

Toutes les études techniques de Le Dantec concernant les sciences physico-chimiques et la biologie l’orientaient vers une interprétation évolutionniste de la conscience morale, orientation que renforçait une tendance naturelle, la « manie de la continuité » *. Sa vocation lamarckienne s'était manifestée spontanément, (en analysant un livre de Cope sur la demande de Ribot, son ami‘), et ses principales recherches concernèrent l’hérédité, l’évolution et le transformisme.

Le caractère essentiel de l’homme primitif, de l’ancêtre des cavernes ”, le premier dans l’ordre chronologique des principes ‘, l'égoïsme, le contraint à la lutte, phénomène biologique général. Ces deux notions : égôïsme et lutte sont donc le point de départ de tout le système moral.

Qu'est-ce que l’égoïsme ? Ce n’est point le défaut moral communément opposé à l’altruisme, au dévouement? ; (Le Dantec, il est vrai, reproche bien aux hommes, comme nous le montrerons, le défaut ainsi défini et il oppose, à cet effet,

(1 S. e 981. Ath, 89. (5) Eg. 292.

() Eg. 214. (5) Eg. 288.

3) Siab 203. Méta. 232. (1) Eg. 1.

5) Méta. 181.

AU

ce qu'ilnomme « l'égoisme individuel pur » à« l'égoïsme de l'individu qui profite de la société »‘. L'altruisme est alors défini : « le sentiment qui nous porte à tenir compte dans nos actes, de l'égoïsme d’autrui, à respecter cet égoïsme au détriment du nôtre, et à le prendre même pour mobile important de notre conduite » *).

Il prend d’abord, le mot égoïsme, (qui, de son propre aveu, ne le satisfait pas pleinement), au sens éthymologique désignant seulement un caractère, l'individualité, le fait de ne pas être un autre *.

C'est en ce sens que l’égoïsme est dit fafal: l'individu ne connaît tous les phénomènes ambiants que relativement à soi-même, à sa propre nature, l'expérience de chacun dépend de la nature de chacun ; il y a une expérience humaine, une expérience de hanneton, une expérience de ver de terre * et l'expérience de chaque individu est à sa taille, à son échelle, car il ne connaît du monde que ce quil’intéresse. Il joue ainsi dans son ambiance, un rôle de totalisateur d'énergies multiples, sonores, lumineuses, mécaniques, calorifiques, de dimensions inconciliables, qui influencent ses éléments sensoriels et qu'il transforme en une énergie unique : l'influx nerveux *. Or, ces liaisons qu'il établit entre des énergies d'échelles différentes qui, sans lui, se seraient à tout jamais ignorées, n'ont d'intérêt que pour lui seul : cette action de l'animal sur le monde est parfaitement égoïste.

Cet individualisme animal revêt un autre aspect particulier dont la constatation a pu engendrer indirectement l'emploi du mot égoïsme au sens qu'on lui prête couramment : l’individuestdoué de l'instinct de sa conservation qui résume tous les actes nécessaires par lesquels se poursuitsa vie, actes qu'on peutdire égoïstes puisqu'ils concourentàlaconservation d’une vie individuelle f. En ce sens, le principe de l’'égoisme ou de l'intérêtindividuelservira à expliquertouteslesnotions, même les plus sublimes et les plus éthérées de notre conscience mo-

() Eg. 166. (‘) Infl. 408.

(?) Infl. 183. (5) Chaos. 74.

(3) Infl. 479, (5) Infl. 185,

rale, les plus opposées en apparence à l'égoisme !. L'adoption universelle de ce proverbe : «charité bien ordonnée commence par soi-même » suffirait à le démontrer ?

La conservation de l'individu ne peut être assurée, par ailleurs, que grâce à une /ufte contre les facteurs ambiants. Contrairement au proverbe, les loups se mangent entr'eux*, les rats aussi, sans parler de nos congénères du radeau de la Méduse, nid'Ugolin quimangeases enfants“! Ainsi, l’altruisme, au sens courant, ne saurait Jamais être lui-même que relatif: Saint-François d'Assises mangeait * et un altruiste véritable mourrait incontinent. °

Cette luttese manifeste de lamême manière chez l’homme, les vers de terre, les oursins et les salades(sic), car tout être vivant est un « conquérant d’espace » 7 ; on a nommé aussi agonie, c'est-à-dire lutte, en grec, la fin de la vie humaine. A la lutte alimentaire, compliquée par l'émission de substances excrémentielles nuisibles pour les commensaux #, s’en ajoutent d’autres plus spéciales : lutte pour la possession des femelles !* pour la possession de la monnaie, luttes sociales, guerres scientifiques d'aujourd'hui, luttes de sentiments ‘!, luttes entre artistes !?, entre savants, !?, luttes religieuses, etc.

Le Dantec s'était familiarisé ‘* avec cette notion de lutte, à la suite de ses observations biologiques prolongées et l’importance qu'il lui prête ne vient nullement de son caractère, doux et charitable. Il est à remarquer que, malgré ces considérations tendancieuses, Le Dantec ne nie point l’existence de sentiments désintéressés comme on pourrait s'y attendre. Il prétend seulement que les actes considérés comme désintéressés par leur auteur, ont une origine intéressée plus ou moins lointaine que cet auteur ne sait pas

(:) Eg. 184. (8) Lutte 282, note.

(2) (A 204. (s) Eg. 39

(3) Infl 188. M0) Bo 176

(*) Traité 507. (11) Lutte 285

(5) Eg. 139, 127. (2), SC: 298

(5) Lutte 289 (13) 820, 322, etc.

(7) S. V.38. (Us) Sav. 48.

discerner : aujourd'hui, nous agissons souvent sans intérêt, et même contre notre intérêt matériel (bien qu'il y ait encore un certain intérêt dans la satisfaction morale du devoir accompli ‘), parce que l'intérêt bien compris a poussé nos ancêtres, vivant en société, à adopter les uns vis-à-vis des autres, pendant des siècleset des siècles, des conventions qui ont fini par faire partie de l’hérédité de la lignée et dont l’origine ne saurait plus être aperçue.

Toute société est une collection d'égoïsmes ? qui s’unissent pour lutter contre un ennemi commun, juste durant le temps nécessaire. Toute entente apparente est une entente contre quelqu'un * et ne saurait durer que le temps où les individus jouissent de la société : «les êtres repus sont volontiers pacifiques » ‘.

Cette férocité naturelle a une utilité vitale : le combat entretient la virilité 5, comme la bravoure entretien la férocité 5: c'est peut-être là notre seule raison de vivre ?, car, nous le verrons, la lutte est la source de tout bonheur humain $ et le pacifisme n’est qu’une utopie *.

La civilisation n’a accompli qu'une œuvre de vernissage superficiel et factice : en grattant légèrement, on retrouve le troglodyte !‘, le pithécantrope !!. Mais alors, un problème se pose : comment expliquer la coexistence monstrueuse de ce que nous nommons la conscience morale, avec la férocité de l’égoïsme animal ?

Selon Le Dantec, la conscience n’est qu'une formation secondaire, accessoire, qui s'est greffée accidentellement sur les tendances naturelles primitives. Elle s’est élaborée lentement, insensiblement, et n'a pu acquérir la forme relativement stable que nous lui connaissons que par l'intervention de deux facteurs : la transmission héréditaire des caractères

(1) Eg. 138 note. (7) S. C. 393,

() Eg. 28. (8) S. V. 301.

() Ath. 23, etc. (*) Eg. 100, 104, 188, 218, 290, 293, Le te etc. S. C 323.

JS VE 201 (0) Eg. 147, Prob. 182, etc.

(6) Eg. 145. (11) Ath. 74.

acquis, renforcée par la tradition, que l’auteur définit « la transmission des caractères spécifiques par l'éducation » ‘. Ces deux facteurs s'ajoutent de telle manière, que nous ne pouvons savoir quelle est la part qui revient à l’un ou l’autre dans la génération de nos sentiments individuels ?.

L’Hérédité des caractères acquis.

Le Dantec reconnaît qu'il existe toute une catégorie de naturalistes qui nient cette hérédité, tout en se disant transformistes * et cependant, dérogeant sur ce point à la conception commune, non seulement il croit à cette hérédité, mais il la considère comme un phénomène beaucoup plus général que l’hérédité des caractères innés : « l’hérédité sans modification aucune du patrimoine héréditaire, écrit-il, n'est qu'un cas très restreint du cas vraiment général de l’hérédité des caractères acquis » *.

Ce phénomène « prodigieux >‘ lui sembla toujours fondamental * et, dès le début, il ne douta jamais qu’il fût possible. C’est en se servant uniquement de la loi d’assimilation fonctionnelle qu'il se l’expliqua bientôt, comme il l’expose en 1898 dans son livre : « Evolution individuelle et hérédité », puis en 1907, avec plus de clarté dans ses « Eléments de philosophie biologique » (P. 29-30).

Malheureusement, son explication, que nous de saurions reproduire ici, semble n'être qu'un raisonnement ingénieux dont il ne saurait démontrer la vérité, comme l'exige la méthode scientifique. Cependant, se contentant d’intuitions, se souciant peu de la méthode de «ceux qui ont besoin de preuves », il fait remarquer qu'on ne saurait voir une variation lamarckienne, même quand on y assiste, et il est pleinement satisfait de sa méthode propre : l'observation des phé-

(1) Eg. 114-@0. ù pl 2) Infl. 114. 5) Phil. 30.

si Méta. 187. (5) Méta. 182.

nomènes de la vie actuelle qui, rapprochés des données positives de la paléontologie, engendre des raisonnements synthétiques, démontre la nécessité de la transmission héréditaire

En 1905, il donne les précisions suivantes: comme le fait remarquer Lamarck : si, deux conjoints étant donnés, un caractère n'a été acquis que par l’un d'eux, ses chances de transmission sont minimes : il n’y a certitude de transmission que si le caractère a été acquis par les deux conjoints. Enfin, s'il se trouve acquis à la fois par tous les individus d’une espèce, par exemple des habitants d’une île, contraints à s'accoupler sans sortir de leur groupe, le caractère acquis sera transmis à tous les descendants de l'espèce ou du groupe.

Il indique alors son intention d'appliquer la théorie non seulement, comme on est convenu de le faire, à la transmission de mécanismes intéressant seulement l’anatomiste, mais encore aux faits psychiques ?.

Dans « l'Egoïsme »,1lse montre moins catégorique : c’est seulement après coup, quand on constate qu'un caractère acquis par une espèce s’est fixé dans son patrimoine, au point de s'y conserver désormais en dehors même des conditions qui l'ont fait naître, que l’on peut parler de l'hérédité des caractères acquis *. De même, en 1903, dans le « Traité de Biologie » (p. 317) tout en reconnaissant que le caractère des individus peut-être modifié à la longue, par des conditions de vie restant identiques pendant plusieurs générations, il se réjouit qu'une particularité essentielle de la génération humaine, l’'amphimixie, s'oppose à la réalisation d’une race entièrement abâtardie : l'hérédité serait donc relative #.

Tant vaut la théorie générale, tant vaudront les applications qu’il en fait aux choses morales : c’est pourquoi nous rapportons ici ces considérations biologiques, bien qu'elles n'aient point trait directement à notre sujet. Examinons main-

(1) Méta. 182. (SES 113.

() Infl 98. (*) Méta. 198.

tenant ces applications elles-mêmes : l’auteur distingue, en 1911, deux phases dans l’évolution de l'égoïsme primitif : la formation des sociétés, puis la formation d'idées morales absolues. C’est ce plan que noue suivrons, de préférence à celui indiqué en 1905 dans «Les influences ancestrales » où le développement de l’égoïsme est représenté comme engendrant la logique, tandis que celui de l’altruisme serait la source de la morale. Cette division bipartite n’est au fond qu'apparente et, du reste, c’est dans la partie consacrée à l’altruisme que l’auteur parle le plus de l'égoiïsme,

La formation des sociétés.

Avant d'envisager le problème que nousindiquions tout-àl'heure, la coexistence de la conscience morale avec les tendances agressives et égoiïstes, nous devons envisager celui de la formation des sociétés, problème dont la solution peut sembler difficile, à première vue, si l’on considère comme seules primitives ces deux tendances.

Dès 1908, Le Dantec se livre à des considérations sur les associations animales : sardines, harengs, corbeaux, goëlands et courlis ‘, abeilles, fourmis, termites ?, éléphants *, etc., et il esquisse en une page, sa future théorie de la genèse évolutive de la conscience morale chez l’homme.

‘C'est dans « les influences ancestrales » que ile sujet est traité pour la première fois avec une certaine rigueur. Si l'individualité, l’égoïsme, est le premier des caractères de l’animal et de l’homme, l’égoïsme parfait est cependant interdit à l'individu par les conditions mêmes de sa vie : il se reproduit, si nuisible que soit pour lui cette multiplication de concurrents dans un milieu limité‘. Cependant, nuisible à un point de vue, ce phénomène peut devenir provisoirement utile : là où un individu unique ne peut pas vivre, une petite colonie de ces individus réussit à s'implanter.

(1) Traité 507. () Id. 513.

() ld. 511. () Inf. 185,

ee 40 A

Ainsi,uneactioncommune peut prendre l’aspect d'une coopération, défensive ou collectrice et transformatrice de matériaux élémentaires utilisables par le groupe, sans qu'intervienne aucun sentiment de fraternité. Par exemple, primitivement, plusieurs familles en concurrence économique pouvaient s'entre-détruire, mais la lutte nécessaire contre des ennemis communs redoutables a probablement créé un lien de solidarité entre ces familles ; celui qui tuait un grand félin rendait service aussi bien à ses comparses ou aux clans vVoisins qu’à son propre clan !.

Des'considérations analogues sont exposées avec plus d’ampleur en 1911, dans « L’Egoïsme > où les développements revêtent un aspect quelque peu sociologique. L'homme a dû vraisemblablement renoncer à lutter contre l’homme, parce qu'il a rencontré làune capacité de nuire supérieure àcelledes autres espèces animales : ce fut la paix armée provisoire, état d'esfime réciproque {au sens éthymologique).

Un second pas fut fait par la combinaison des efforts en vue d'obtenir des résultats avantageux pour tous les associés, synergie qu’on rencontre déjà chez les microbes ?, dans les batailles cellulaires: De mème qu'on constate, en pathologie, un fait désigné sous le nom d’« excès du processus défensif », on peut concévoir que l’excès de la production individuelle sur la consommation a favorisé l'association. /

Ainsi, à la lutte contre un ou plusieurs individus, a pu succéder la lutte contre les agents physiques, les intempéries par exemple *, puis contre les ennemis des espèces domestiques, utiles (mauvaises herbes, carnassiers, etc,), luttes qu’on appelle du nom paisible d'agriculture et d’élevage, et qui constituent la première notion de travail *. (Remarquons le, la division du travail* a été le plus souvent, selon Le Dantec, une conséquence et non une cause des associations).

Ces bases objectives suffisent à expliquer la genèse de

(1) Infi. 190. (*) Eg. 77-Infl. 189.

ù PEUR (°) 1nfl. 189-Eg. 103, 153, 219, etc.

toutes les associations animales : famille !, clan ?, nation ?, occasionnées ou favorisées par des raisons de voisinage, des raisons géographiques, sexuelles. une communauté de langage, etc.

La Genèse des sentiments et des notions morales absolues.

Dans son « Traité de Biologie », Le Dantec hésitait à formuler des hypothèses anthropomorphiques sur les motifs qui peuvent rassembler les animaux, problème délicat ; il attribuait leur attrait, sous toute réserve, soit au plaisir que peuvent éprouver des animaux semblables, à sentir leur odeur commune, soit à une peur irraisonnée et déraisonnable chez les espèces pusillanimes * (termes qui pourraient sembler peu adéquats au psychisme des sardines et des harengs, si nous ne savions par ailleurs que l’auteur confond instinct et intelligence.)

Dans « Les influences ancestrales », il devient plus affirmatif en ce qui concerne l’homme : à un moment donné, la simple coopération primitive, l'association quotidienne a dû créer peu à peu, dans la mentalité héréditaire de l’espèce, une habitude nouvelle, la fraternité ou amour du prochain ; cette habitude devint bientôt indépendante des conditions économiques qui, au fond, étaient la seule raison véritable d'association des égoïsmes.

Le Dantec souligne (quatre fois en quatre pages, en termes identiques, imprimés en caractères gras), cet étonnant mécanisme, le plus curieux ge l'histoire des êtres vivants, selon lui : la genèse, grâce à une habitude prolongée et héréditaire, d’un sentiment qui fait partie intégrante du mécanisme des individus, et qui existe par suite en eux, « indépendamment des conditions mêmes dans lesquelles cette habitude a été

() Eg. 77. (3) Id. 401.

G) Id. 97. (5) Tr. 507.

acquise », le caractère relahfse transmettant aux individus ultérieurs de l'espèce, avec l'aspect d’un caractère absolu. C'est là l'histoire de la métaphysique, conclue-t-il ! : l'enfant nait métaphysicien et beaucoup de gens le restent toute leur vie:

Un mécanisme analogue préside du reste à la genèse des idées logiques, de l’idée de chute et de verticale absolue par exemple. M. Bergson, note-t-1l, l'a remarqué pour l'idée de mouvement *.

Ainsi, d’autres nécessités prenant le caractère métaphysique d’'entités absolues, ont engendré les notions morales de Bien et de Mal ; bientôt, des dieux ayant été inventés et pris pour arbitres des mérites des hommes, l'observance des prescriptions relatives au bien a pris aussi un caractère absolu”. Etant donné leur commune nature, la religion est devenue gardienne de la tradition morale.

Après avoir exposé, ça et là, les idées théoriques dont nous venons de faire un exposé systématique, l'auteur consacre quelques pages à examiner plus spécialement la genèse des notions de justice, puis de responsabilité*, et il se perd à nouveau dans des développements hétérogènes, obéissant au cours de ses associations les plus capricieuses.

Dans « L'Egoïsme », au contraire, sa pensée se trouvant quelque peu unifiée par le but relativement précis qu'il poursuit, (une leçon aux révolutionnaires), il précise et développe presque uniquement des thèmes de morale sociale.

Après une introduction de soixante pages sur « la vie et la lutte », résumé de biologie, les premiers paragraphes, (auxquels nous avons emprunté tout à l'heure des considérations relatives aux formes de société, famñle, clan, nation), groupés sous ce titre : « les étapes dans l'association des hommes », contiennent aussi des considérations sur l'évolution parallèle des sentiments absolus qui leur sont afférents.

Puis, le Livre IT est tout entier consacré à cette genèse

(1) Infl. 193. (8) Infl. 197.

(?) Id. 192. (:) Id. 200-206,

des notions absolues, d’abord sous une forme générale, analogue à celle des « Influences ancestrales » : mécanisme de l’hérédité, le Bien et le Mal, dieux et justice!, notions dont la vie familiale suffit à expliquer l’éclosion ?.

Les autres notions étant nées sans doute dans des associations plus vastes que la famille, il les étudie à part, dans un document populaire qu'il prend pour type des législations anciennes : le Décalogue. Successivement, nous voyons naitre la religion du serment, le respect filial, le respect de la valeur d’un homme, le respect de sa vie, celui de la propriété, de la vérité, de la fidélité conjugale, etc. * (tel est du moins l’ordre d'apparition qui leur est assigné bien qu'ils ne soient pas exactement analysés dans cet ordre).

Puis succède une étude sur les principaux sentiments : fraternité, envie et jalousie, pitié, droit, devoir, égalité, sentiment religieux.

Enfin, l’auteur termine par une suite de considérations sur la société moderne, la science, la propriété, le capital, les syndicats, les gouvernements, suivie d'un appendice inattendu sur les imperfections de l'appareil judiciaire contemporain.

Ainsi, de ces séries de développements disparates et confus, il nous faut essayer de dégager les opinions véritables de Le Dantec, en les coordonnant selon un plan rationnel. Nous adopterons le suivant: le Bien, le Droit, le Devoir, la Responsabilité, la Sanction. Bien qu'il n’y ait rien d’analogue à ce plan dans les ouvrages originaux, loin de déformer la pensée de l’auteur, il est indispensable pour en saisir le vrai

sens.

Droit et Devoir.

Les deux notions de Droit et de Devoir étant connexes, Le Dantec les envisage simultanément dans la plupart des cas comme ses titres l'indiquent ‘.

1) Eg. 108, 120, 126. :) Eg. 161, 162, 148, 153, 158, 180. Ë ET à Eg 84, 201,ete.

L'une et l’autre de ces notions, le droit paternel etle devoir filial par exemple, nous apparaissent aujourd'hui comme également légitimes et intangibles. Même lorsqu'un père est déchu de ses droits par la loi, le père et le fils se disent intimement l’un et l’autre, que la loi ne peut rien changer à l'ordre naturel des choses !, tant ces notions sont ancrées dans nos mentalités.

Cependant, on acquiert l’habitude d'un droit nouveau, bien plus vite et plus aisément que l’habitude d’un devoir ; il faut très peu de temps pour qu'un droit, concédé par une loi factice, s’inscrive en nous avec le caractère métaphysique et sacré qui s'attache aux vieilles habitudes, car ce droit, quel qu'il soit, flatte notre égoïsme naturel d'êtres vivants ; c'est ainsi, par exemple, que ceux auxquels on avait fait goûter de l'Egalité lors de la Révolution, n’en voulurent plus démordre?. Au contraire, nous nous soumettons de mauvaise grâce à un devoir nouveau parce qu'il constitue un obstacle supplémentaire dans la lutte quotidienne.

Nous étudierons d'abord les considérations de Le Dantec relatives au Droit, cette notion étant selon lui la source de celle de Devoir.

Le Droit.

La notion de Droit est la notion primordiale de toute la morale, celle dont toutes les autres dépendent : se soumettre au Devoir, c’est respecter des droits ; être responsable, c'est être responsable du respect de ces droits ; reconnaitre un mérite, c'est reconnaître le droit de quelqu'un à être félicité.

C'est peut-être dans l'interprétation de la notion de Droit selon la théorie de l'égoisme et de la lutte universelle, que se manifeste le mieux la portée de cette double théorie. Tout être ne pouvant survivre qu'aux dépens de d’autres êtres, ne pouvant, par ailleurs, réaliser cette condition que sur ceux

(1) Eg. 85.

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