SI
des autres êtres qui se trouvent les plus faibles, il n'ya point de Droit au sens courant du mot.
C'est qu’en effet, cette notion, communément admise aujourd'hui, postule l'égalité des êtres. Or, on oublie que cette êgalité n'est qu'un postulat', comme nous l’expliquerons bientôt en détail.
Ainsi, le mot Droit est, selon Le Dantec, un de ceux dont on a le plus abusé dans des raisonnements sentimentaux n'ayant aucune base scientifique?, dans des phrases ronflantes, littéraires ou métaphysiques? mais qui ne signifient rien‘. On parle du droit de vivre, du droit de vivre sa vief, du droit au bonheur’, du droit des gens, droits sacrés par définition, alors que notre droit à la vie se borne effectivement au droit à la vie socialef et, dans les cas de danger, au droit... à la fuite’.
Le biologiste qui, lui, ignore le point de vue des métaphysiciens, n'envisage nullement la question de la valeur d'un droit des plus faibles et se borne à constater des faits. Or, de même que Darwin constate la survie des plus aptes, le biologiste (la morale ressortit surtout à la biologie selon Le Dantec), ne constate partout qu'un seul fait : le triomphe du plus fort,
Par suite de son triomphe, le plus fort s’attribue spontanément et se voit reconnaître « forcément » par les faibles, tous les avantages, comme le symbolise la vieille fable : « Ego nominor Leo ! » ".
Si, oubliant tout ce que nous désignons communément par ce mot, l'on convient d'appeler « droits >» les avantages ainsi conquis et reconnus par force, on dira qu'il n'existe qu'un droit : le « droit du plus fort >» ou, plus exactement, du mieux adapté aux circonstances ambiantes !!. La morale
(t) Inf. 201 ke | Pre 207 (2) Eg. 207. u rob. :
h] ie 201. (°) Sav. 85
(*) Eg. 209. (®) Eg. 196
(5) Inll. 201. (4) Tr. 535
Prob. 165.
peut donc se résumer toute entière dans la formule courante : « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fità toi-même », formule à laquelle Le Dantec ajoute ce correctif ironique : « à moins que tu ne sois le plus fort »!.
Ainsi, il déclare en maint endroit que le seul droit primitif est le droit du plus fort, sans indiquer malheureusement, comme nous venons de le faire, que cette expression consacrée doit, pour conserver un sens logique, être interprétée au sens d'avantage du plus fort: c'est donc en adoptant ce sens, parfaitement conforme à sa pensée, que nous devrons interpréter ses textes. ë
C'est souvent en termes humoristiques que Le Dantec illustre sa thèse : « Ce matin, de nombreux escargots affirmaient dans mon jardin leur droit de vivreleur vie, en mangeant d'inoffensives laitues. Je profitai lâchement de mon droit au bonheur (j'aime beaucoup la salade) et je n'hésitai pas à écraser sous mes sabots les voraces gastéropodes.…. ils auraient agi de même à mon égard s'ils avaient pu... quand nous nous trouvons en concurrence avec des escargots, des limaces ou des vers blancs, nous n'hésitons pas à affirmer notre droit de vivre en les supprimant. Cela parce que nous n'avons pas besoin d'eux, qu ils nous nuisent, et surtout que nous sommes les plus forts. Il en va de même quand nous avons affaire à des moutons, à des porcs, voire à des saumons ou des morues. Et quand nous tombons à la mer, les requins nous le rendent parce qu'ils le peuvent » ?.
« Le tigre qui bondit sur moi a raison, écrivait Max Stirner, et moi qui l’abats, j'ai aussi raison »*, et Le Dantec : « Les loups mangent les moutons, les moutons mangent l'herbe... nous n'avons aucune raison de dire que le mouton a le droit de vivre (car) il est évident que si le loup a le droit de vivre (lui aussi), il ne peut exercer son droit qu’à la condition de ne pas respecter le même droit chez les moutons
() L'Homme enchaîné, 30 janv. (*) « L’unique et sa propriété » 1917. trad. Lasvignes, 240.
(2) Prob. 165.
qui, eux mêmes, ne le respectent pas chez l’herbe » !. Ce qui est déplorable, c'est que nous adoptons un langage différent quand il s’agit de nos semblables bien qu'il y ait cependant, là encore, triomphe de l'élément le plus fort, la Société ; elle nous le manifeste, par exemple, en exerçant la peine de mort contre les criminels, (lorsqu'ils ne sont pas les plus forts), simple peine du talion qui emprunte l'aspect d'un droit de légitime défense ?,
Malgré tout, ce sont quelquefois des individus qui sont plus forts que la Société et, dans ce cas, elle leur reconnaît spontanément un droit: «le prince Napoléon, président de la République, tente un coup d'Etat au 2 décembre. S'il avait échoué, on l'aurait exilé ou décapité, c’est de bonne guerre; il a réussi etilaété, jusqu'à Sedan, le maître de nos destinées. » De même pour le coup d'Etat suivant, celui de Badinguet*. Bien mieux : des matelots révoltés ont bombardé la ville de Rio de Janeiro : le Sénat vote immédiatement l’amnistie pour les rebelles, c’est-à-dire qu’il leur reconnaît implicitement le droit de bombarder la capitale, car, lorsqu'on est désarmé, on reconnaît volontiers des droits à des gens qui sont derrière un canon et savent s’en servir ‘ : on leur accorde simplement ce qu'ils prendraient de force si on ne le leur accordait pas 5. De même, la loi reconnaît le droit de grève, toujours sous le couvert de la justice, du moment que ceux qui se trouvent chargés d'appliquer la loi se trouvent impuissants à réprimer les grèves. Lorsqu'un groupe est assez fort, il peut entraîner des modifications des loisæn sa faveur”.
Enfin, le régime actuel des sociétés, la paix armée, indique ouvertement qu’il n'y a de droit que celui qu'on a la force de faire respecter‘, sans quoi, une simple convention suffirait : du reste, des guerres éclatent effectivement”, et l’on voit une moitiédel’'Europeessayer de détruire l’autre moitié !°.
(1) Infi. 204. (5) Eg. 272 ?| Eg. 148. (7) Eg. 200 3) Prob. 168. Eg. 284. (5) Sav. 79 () Hg. 195. (°) Eg. 114 (5) Eg. 296 (10) Sav. 45
Négligeant ces vérités évidentes, au lieu de se borner à réclamer sincèrement le respect de la faiblesse pour les faibles, chez lesquels se constate le désir de survivre comme chez les forts, les nations civilisées ajoutent une notion métaphysique de valeur, en affirmant que les faibles ont le droit de voir respecter leur faiblesse. Malheureusement, cette notion est faussée, du fait qu’on applique indûment le mêmemot droit, non plus seulement aux revendications logiques des faibles, mais aussi (c'est laforce encore qui l'exige), auxrevendication des forts après leurs forfaits, comme si les deux cas étaient analogues. L'hypocrisie dissimule plus ou moins cet illogisme devenu habituel et c’est ainsi qu'a pu naître cette expression contradictoire dans les termes : « droit du plus fort. »
La notion métaphysique de droit absolu n'est pas seulement contradictoire: elle est hélas dangereuse aussi, puisque, renforçant incidemment l'instinct de la lutte, elle amène sans cesse les hommes à s'entretuer au nom de droits également sacrés et contradictoires ‘. Elle est dangereuse aussi à d'autres points de vue: la loi n’a-t-elle pas dû intervenir dans certains cas, pour atténuer les effets souvent désastreux de droits tels que le droit paternel ? Cette intervention serait, selon Le Dantec, un évènement social de première importance, parce qu'il prouve que leslégislateurs eux-mêmes, et non plus seulement quelques philosophes, ont compris le danger de la croyance à des droits absolus dans certains cas. Il y a là un précédent: s'ils n'ont pas encore attaqué les autres, parce qu'ils craignaient d’avoir tout le monde contre eux, ils les attaqueront un jour ?.
Ainsi, pratiquement, au lieu de réclamer pour les faibles, au nom d'un principe métaphysique, le respect de droits que le plus fort n'observe que lorsque cela lui plait 5, le biolo-
giste fera aux faibles cet exposé original des droits de l'homme, (qui n’est nullement un manifeste révolutionnaire mais une simple leçon de choses, triste il est vrai ?) : « Vous êtes plus forts que ceux qui vous oppriment : unissez vous et vous les Opprimerez à votre tour !», et Le Dantec ajoute avec une nuance de tristesse amère « jusqu'à ce que la désunion se mette parmi vous, et l'humanité sera le siège de luttes perpétuelles » *.
Maintenant comment expliquer la genèse d'une notion aussi invraisemblable ? Il faut, sous ce rapport, distinguer théoriquement chez l’homme civilisé, deux aspects de la notion métaphysique de droit : droits que la société recon« naît à chaque individu, droits que chaue individu se reconnaît à soi-même.
Aünsi, dans les premiers temps de l'humanité, deux hommes vivant en voisinage ont dû, d’un accord tacite, se reconnaître l’un à l’autre des droits {ou ce que nous entendons communément par ce mot), proportionnés à leur capacité de nuire respective ‘.
Par exemple, alors qu’un voisin impressionné par la capacité de nuire d’un propriétaire, se voyait contraint à lui reconnaître progressivement un droit en quelque sorte objectif de propriété, parallèlement naïssait dans la mentalité du propriétaire lui-même, par habitude, un sentiment subjectif de propriété revêtant bientôt le caractère d’un droit sacré, tant est grande la force de l'habitude *.
Les sociétés se développant, la confusion s'établit petit à petit entre ces droits objectifs et ces droits subjectifs : pour n'être pas troublé dans sa propriété, le propriétaire acceptait volontiers la convention qui rend la propriété respectable ; bien plus, il appréciait particulièrement les gens honnêtes, en tant que voisins agréables 5, Ainsi se formait la notion de
(1) Eg. 195-11-150. etc.
(5) Eg. 196-150. Sav. 48.
[A 2) brob. 165.
k) AE 5) Prob. 185. Sav. 41, etc.
Te
Droit qui vient, au fond, de ce que les hommes ont besoin de se reposer après avoir travaillé et qu'ils veulent, en conséquence, que l'avantage obtenu aulprix d’un effort leur soit assuré définitivement, sans qu'il soit besoin de renouveler cet'effôrt !
A vrai dire, il faut arriver à une société déjà très fortement organisée, pour voir respecter à peu près constamment le droit subjectif des faibles qui, même alors, est encore bien inférieur au droit objectif reconnu à ceux qui ont une capacité de nuire supérieure. Il faut reconnaître, il est vrai, qu’aujourd’hui, grâce à un mince vernisde civilisation ?,cen’est plus par un combat singulier que les hommes terminent ordinairement leurs querelles : c’est en faisant interpréter par des magistrats, les textes des lois qu'ils ont édictées de concert. Ainsi, détail qu’on ne remarque pas assez, Droit objectif et Droit subjectif disparaissent : il ne subsiste plus que l’obéissance à la Loi, autre forme de la force *.
Telle est la théorie du Droit que l’on peut dégager d’un ensemble de developpements épars dans divers ouvrages. Ainsi synthétisée, 1l est à remarquer qu'elle ne prête point le flanc aux attaques qu'on pourrait formuler contre certaines de ses parties considérées isolément comme elles ont été écrites.La thèse de Le Dantec ne se confond point, malgré certaines analogies, avec celle de Hobbes, de Max Stirner, des néo-marxistes d'avant guerre, d'un Georges Sorel ou d’un Charles Maurras, auteurs qu'il semble du reste ignorer entièrement.
Notre moraliste déplore intimement l’état des choses que sa raison de biologiste le contraint à constater, en particulier la souffrance des faibles, désarmés dans la lutte quotidienne. Il ne ménage pas les lazzis les plus réalistes aux forts et aux profiteurs et 11 conclut expressément : la loi du plus fort est la seule loi biologique ; ce qui est regrettable, ce n’est pas
(!) L'Homme enchaîné, 30,1, 1917. $) Eg. 193. () Prob. 178. Ki) He 46. \
que Je l'aie dit, après bien d'autres ; il est ficheux surtout que cela soit vrai ! : cela n'est pas drôle ?.
De plus, s’il ignore, en tant que biologiste, le point de vue du métaphysicien, qui introduit dans le monde la notion de valeur d’un Droit égal des faibles et des forts, il ne nie point, nous venons de le voir, l’existence et l'importance de cette notion dans la mentalité moderne, ni la sincérité des utopistes qui luttent pour la faire triompher. Il ne pousse pas non plus le pessimisme jusqu'à prétendre que la faiblesse soit foujours opprimée et, s’il est près de le faire, c'est parce que son cœur, dominant sa raison, souffre de l'existence de toute oppression. (On pourra comparer les idées que nous venons d'exposer à celles formulées récemment par M. Jean Sépulcre dans « Force et Morale » [La Renaissance du Livre,
L’'Homicide
Parmi les divers exemples qu’examine Le Dantec pour illustrer les précédentes théories, exemples qui entrent dans des chapitres différents de notre exposé méthodique, nous en étudierons un à part, dès maintenant, comme étant le plus originalement traité : il s’agit du devoir de ne pas tuer et du droit de ne pas l'être, spécifiés dans le Décalogue *.
Pour se faire respecter, l’homme primitif devait « montrer bec et ongles », mais lorsque les hommes s'associèrent, ils adoptèrent cette convention que chaque membre de leur société devait respecter la vie de ses collaborateurs. Longtemps cependant, cette convention dût être insuffisante par elle-même : alors, chacun ayant intérêt à ce qu’elle fût respectée, la société, plus forte qne les individus, usa de coercition et, par une longue imposition, donna insensiblement au
(:) Prob. 168.
E) Id. 13.
G) Eg. 439 à 155.
LRO
respect de la vie d'autrui un caractère métaphysique. Cependant, le remords après le meurtre n'apparaît que sous l’influence de facteurs accidentels : docilité du meurtrier, crainte du châtiment humain ou céleste, horreur du cadavre et souvenir de son aspect, croyances religieuses, etc. Le respect de la vie est affaire d'habitude, l'homme prenant pour apprécier la valeur de la vie des autres, la mesure de la sienne propre : en temps de guerre, les combattants, plus habitués au spectacle de la mort, ne s’en émeuvent plus guère. C'est donc parce que la « coutume regrettable » du meurtre est très répandue dans la société, que les gens timorés d'aujourd'hui, incapables de se défendre, tiennent à donner un prestige absolu au dogme de l’intangibilité de la vie.
La loielle-même n'a pas toujours prêté à la vie un caractère sacré ; on a longtemps pendu les voleurs. considérant ainsi la propriété lésée comme plus importante que la vie. De même, certains législateurs ne condamnaient un meurtrier qu'à l’amende, indiquant par là qu'ils n’estimaient pas plus la vie que la propriété : Howel le Bon faisait payer au meurtrier deux ou trois sous d’or, suivant la qualité de la victime. Enfin, la loi, en adoptant la peine de mort, n’'enfreint-elle pas elle-même, aujourd’hui encore, la prescription du respect absolu de la vie ? Tous ces faits concourent à démontrer la relativité de cette prescription.
La Justice.
Avant d'exposer les théories relatives à la Responsabilité, il nous faut, pour les comprendre, étudier celles qui on trait à la Justice et à l’Egalité.
Le Dantec envisage spécialement la notion de juste et d’injuste après celles de Bien, de Mal, et de Divinité dont l'ensemble constitue les notions absolues. Il semble du reste que toutes les considérations sur le Droit que nous venons d'exposer ne soient, sous la plume de Le Dantec, qu’uneintro-
duction, un moyen pour infirmer la valeur scientifique ‘ de la notion de Justice, but expressément avoué dans « l’Egoïsme », (p. 132): Ce livre entier, y déclare-t-il, a pour but d'enlever toute valeur à la notion de Justice, de saper les fordements de cette entité absolue en établissant son origine évolutive.
C'est au moyen de sa logique seule qu'il le fait, bien qu’il soit, dans son cœur, plus épris de justice que quiconque ?. C'est même parce qu'il.en est trop épris qu'il ne peut admettre l'emploi abusif, hypocrite que l’on fait souvent du mot Justice : sans doute, la notion de justice a été exploitée dans un but excellent pour amener les hommes à respecter les lois de leur pays ? : c’est au nom d’un idéal de justice que ceux qui ont la prétention d'exercer les fonctions judiciaires, commettent les pires sottises *, que les révolutionnaires s'agitent, que les internationalistes et les patriotes s’affrontent , que les religions nous enseignent de dangereuses erreurs ‘, que la pitié, forme de la justice, s'égare en prenant une signification universelle qu’elle n'a jamais eue historiquement, (lorsque par exemple, la pitié des spectateurs d’un accident va aux chevaux blessés plutôt qu'aux hommes ?, que l’on se fait scrupule de manger de la viande #, que l'on reproche à un charretier de manquer d'humanité envers ses chevaux *, sentiment qui peut s'étendre ainsi jusqu'aux bêtes féroces, etc.) Un penseur a pu proférer cette absurdité : «Pereatmundus, fiatJusticia! {° »etle Danteclui-mêmeconfesse qu'il sacrifierait volontiers sa vie à cette noble utopie que seule sa raison condamne mais que son cœur chérit, (il en fit preuve pendant la guerre). Il entreprend donc de montrer aux utopistes, l’origine très humble de la notion et y consacre
expressément deux chapitres !!.
Qu'est-ce que la Justice ? Elle est d’abord simplement
(1) Prob. 161. S. C 295, etc. () S. C. 281 () Eg 12. Méta. 253-46. () Infl. 204
(3) Infl. 171. () Eg. 107.
(5) Eg. 289. (Hi) Ég 132-288.
() SC. 284. (M) Infl 200. Eg. 198.
(6) Lutte 285.
MAÉ OSES
définie « le respect des droits de chacun »' ; il semble qu’on puisse dès lors considérer sa génèse comme liée à celle du Droit dont nous avons représenté l’évolution progressive, allant de « l'estime » réciprogne entre troglodytes doués d’une égale capacité de nuire, jusqu’à la reconnaissance récente du Droit des faibles eux-mêmes, et à l’adoption pacifique de l'arbitrage des tribunaux pour régler les différends, Effectivement, Le Dantec lui-même confond d'ordinaire la” genése des deux notions, dans ses exposés, et la dissociation en est ainsi rendue difficile.
Dans « L'Egoïsme », la Justice est définie à un autre point de vue : l’idée que chacun doit être récompensé suivant ses mérites et puni selon ses fautes. Ce point de vue engendre des considérations sur la croyance au jugement divin, sur sa valeur, et sur celle du jugement humain : nous les examinerons dans le chapitre de la Sanction, auquel elles ressortissent logiquement.
Parmi les remarques qui ont plus spécialement trait à la question, nous devons remarquer les suivantes : la notion de Justice est une notion purement humaine, c’est-à-dire, selon le contexte, une notion spécifique, que nous ne devrions pas étendre à l’ensemble des êtres vivants comme on le fait souvent par tendresse, nous l'avons vu. Cependant, comme les notions acquises et transmises héréditairement, elle revêt un caractère absolu et universel : nous nous étonnons donc de constater après coup, que la Justice immanente dont nous avons artificiellement doté l'univers, n’est pas respectée dans l'ensemble des êtres vivants. Nous nous étonnons que les loups mangent les moutons, que nous fassions détruire les rats d'égoût par d’autres rats ?, et nous en faisons les objets d'une pitié qui ne devrait s'appliquer tout au plus qu'à l'intérieur de notre espèce. À quelle conclusion l'auteur semble-t-il vouloir aboutir lorsqu'il invoque ces divers faits ? Toujours
(1) Infl, 200.
(2) Tr. 836.
SG de
à celle-ci: que notre sentiment inné de la Justice provient d'une erreur ancestrale.
La notion métaphysique est née petit à-petit, non seulement dans la mentalité des hommes, mais sans doute de tous les animaux sociaux. Cette idée est déjà formulée et illustrée dans le « Traité de Biologie » (p. 537) sous cette forme amusante : peut-être les moutons ont-ils conservé dans leur conscience morale le vague souvenir du temps où vivaient les ancêtres communs aux deux espèces Mouton et Loup, et ont-ils l'idée innée qu'il n’est pas juste que leurs cousins les loups soient toujours les plus forts. Cela est cependant peu probable, conclue-t-il, (nous démontrantque ce n’espaslàune boutade), car, en vertu de la loi de désuétude de Lamarck, de nombreuses générations de servitude doivent donner une mentalité adéquate à l’état servile ‘.
Le Dantec cherche à assigner de façon plus précise, dans la longue série des phénomènes ancestraux, le point de départ de la notion humaine de justice. Elle ne saurait évidemment provenir de la vie égoïste, avec laquelle elle est en contradiction patente : c’est donc encoreunerésultante de la viesociale, prolongée pendant un nombre considérable de générations. Le travail des membres de la société, même les plus faibles, étant utile au clan primitif, il y a eu utilité pour chacun à ne pas entraver par des luttes intestines, et même à favoriser ce travail aussi bien que celui des forts. Une convention, tacite ou expresse, a donc amené chacun à respecter, à charge de revanche, l’égoïsme de son voisin. C’est de l’habitude prolongée de ce respect qu'est née, petit-à-petit, la notice méta-
physique de Justice.
L'Égalité.
Dans ses considérations sur les notions de Droit et de Justice, Le Dantec fait intervenir constamment la notion d'éga-
(!) Tr. 537.
lité : c'est qu'en effet, équité est synonyme de justice et veut dire aussi égalité !, le mot équité provient du latin æquitas ; égalité ?
La Justice, respect des droits individuels, est le respect de droits supposés égaux * et le sens de la justice lui-même provient d’une croyance erronée à l'égalité *. Parmi les notions métaphysiques illusoires qui aujourd’hui mènent le monde, cette notion est une des plus captieuses * A côté d'utopistes désintéressés qui prennent pour argent comptant les entités métaphysiques f, s’agitent de prétendus égalitaires qui désirent simplement être à leur tour ce que sont maintenant ceux qui gouvernent . Un millionnaire s'intitule socialiste ? C’est souvent un ambitieux qui cherche une place dans le gouvernement %,
L'histoire de la notion d’Egalité est le plus intéressant chapitre de l’histoire de l'homme. Ne figure-t-elle pas déja à la base de la première société humaine? C'est en effet pour avoir reconnu chez son voisin une capacité de nuire égale à la sienne, que l'homme des cavernes a respecté ce voisin et a fait alliance avec lui. Les inégalités individuelles se sont accrues progressivement lorsque le fort protégea le faible, acquérant ainsi des droits sur lui”, comme cela se passe encore de nos jours lorsqu'un riche fait l'aumône à un pauvre !° ; il y a même eu des cas d'un véritable esclavage occasionné par ce mécanisme.
Cependant, certains facteurs empêchèrent cette inégalité médiévale de persister avec le même caractère de servilité et de despotisme. Parmi les populations humaines de nos régions, iln’y a pas eu d'exemple de servitude maintenue pendant un assez grand nombre de générations pour créer une race héréditairement domestiquée ; même après des siècles de servage, et grâce a l'amphimixie, Jacques Bonhomme
Tr. 536
: Vi ES
2 Inft. 201. (8) 1. 258.
)} Prob. 180, U Id. O4.
Mb
chantait encore, en parlant de ses seigneurs : « Nous sommes hommes comme ils sont, etc. !. « Par ailleurs, même au temps où 1l semblait être disparu entièrement, le sentiment d'égalité avait partiellement subsisté, sous une forme dérivée, méconnaissable il est vrai: l'envie chez l’inférieur, la pitié chez quelques uns des supérieurs ?. Ces deux sentiments ressuscitèrent chez quelques penseurs la notion d'Egalité qui se répandit bientôt dans la foule, sous une forme métaphysique, cette fois, revêtant ou non un caractère religieux selon les pays. Cet essor se trouva favorisé par Île perfectionnement des armes et l'invention des armes à feu: aujourd'hui « la bombe a rapproché le roi du voyou »? ; le jeune voyou qui possède un revolver a une capacité de nuire qui le rend très respectable et en fait légal du plus puissant seigneur d’autrefois. Le jour où la cuirasse du cheval bardé de fer ne fût plus à l'épreuve de la balle du vilain vêtu de serge, les castes perdirent toute réalité, il n’en resta qu'un souvenir d’apparence métaphysique. Bientôt se produisit la Révolution française, après laquelle toute restauration sérieuse de l'inégalité devint impossible.
Cependant, nous voyons encore subsister de nos jours, des inégalités sociales excessives et insupportables ‘, consacrées par le régime de la propriété, de l'héritage. du mariage, de la récompense du mérite, etc. Différents déjà par leurs aptitudes naturelles, les individus se trouvent, en outre, placés par le hasard de leur naissance, dans des conditions de lutte très inégales. Tout au plus sont-ils, dans quelques pays au moins, à peu près égaux civilement devant la mort, le meurtre d'un homme, si misérable qu’il soit, étant interditau même titre que celui d’un puissant *.
Comment Le Dantec explique-t-il cet état de choses? Il faut nous reporter, pour le comprendre, à une suite de considérations biologiques formulées dans le « Traité de Biolo-
UPrA097: (*) Prob. 119.
(2) Eg. Me etc. (5) Infl. 202.
(5) Ath. 97.
gie » et dont voici l'essence. De mème que la notion de Justice, lanotion d’Egalitéest une notion spécifique et, cettefois, nous pouvons dire sans équivoque : « purement humaine », car, l’auteur ne supposant point que les moutons puissent concevoir l'égalité qui régirait leurs rapports mutuels, elle n'est dûment applicable qu'aux hommes. À l'extérieur de l'espèce humaine règne, nous l’avons dit, entre espèces différentes, le droit du plus fort, et à l’intérieur de chacune de ces espèces, le droit du mieux adapté ; à peine peut-on prétendrequ'ilexiste unecertaine égalité sous quelques rapports: le mâle microscopique de la Bonellie, par exemple, étant l’égal de sa gigantesque femelle, puisque l'un et l’autre agissent sans entraves suivant leurs aptitudes personnelles !. Autrement, il y a inégalité partout : les loups mangent les moutons, les moutons mangent l'herbe, et la réciproque, qui devrait se produire pour que fût vérifiée la notion de justice, n'est jamais constatée ?. Cette inégalité, qui résulte des caractères spécifiques, est héréditaire : Ie loup etlalouve donnent naissance à de petits loups, qui conservent sur les petits du bêlier et de la brebis, la supériorité physique dont jouissaient leurs parents.
Sinous envisageons maintenant l'espèce humaine seule, nous y constatons bien des inégalités naturelles que l’on remarque peut-être moins que les inégalités sociales : les Peaux Rouges ont été presque tous détruits en Amérique, par des peuples mieux doués ; il y a des heureux et des malheureux, des organismes sains et des infirmes * ; par suite du dimorphisme sexuel, c'est toujours la femme qui est chargée de nourrir dans son utérus, le jeune animal qu’elle a conçu * : cela n’est pas juste, ajoute l’auteur avec humour.
Ainsi, les inégalités sont telles entre les hommes naturellement dissemblables d'une même société, qu’elles font penser aux inégalités spécifiques qui séparent le loup du mouton. Il faut cependant remarquer une différence essentielle entre
(1) Tr. 539. 6) Id. 536.
Ge) Id, 54. (1) Sav. 78. Tr. 589.
id 65 En
les deux cas, un avantage qui éclate dans l'espèce humaine : c'est que l'inégalité résultant des caractères individuels n'est pas héréditaire, grâce à l'amphimixie qui produit sans cesse des êtres nouveaux, doués de caractères personnels, ce qui n'aurait pas lieu si les hommes se reproduisaient parthénogénètiquement. De plus, relativementidentiques sous le rapport de la qualité, les hommes diffèrent par la quantité que chacun possède des qualités héréditaires.
Ainsi. les aptitudes en particulier n'étant pas héréditaires, le rôle: joué par les parents dans la société ne devrait intervenir en rien dans l'attribution à l’enfant de son rôle social personnel. Celui qui serait plus apte dominerait là où son père, moins bien doué, avait obéi'. La réalisation de cette formule, remarque Le Dantec, a fait un pas énorme depuis un siècle : de nos jours, il n'y a pas un monde bourgeois proprement dit, se reproduisant par hérédité... il y a des familles qui montent pendant que d’autres descendent... »? ; on ne sait plus ce que c’est qu'une classe, puisque tous les membres d’une même famille appartiennent en même temps à toutes les classes. (M. Goblot exprime exactement la même idée dans son livre sur «La barrière et le niveau » chap. I.- Alcan- 1925).
Cependant, nous sommes encore loin de l'idéal des utopistes égalitaires ! Est-ce à dire qu’il faille hâter la diminution des inégalités sociates par quelque révolution ? Le résultat serait encore plus détestable que l'état de choses actuel : pouvoir et richesse ne feraient que changer de mains *. Du reste, l'Egalité absolue est une utopie : l'Egalité organisée, qui ne reconnaitrait pas le mérite, serait la destruction de l'édifice social et elle serait du reste aussi odieuse que l’inégalité organisée des anciens régimes. Parler de mérites ou de droits égaux, c'est détruire innocemment les notions de Droit et de Mérite elles-mêmes ; prétendre que « la loi est la même
(1) Tr. 836-527.
E) Eg. 275-276.
(s) Eg. 212.
pour tous », c’est consacrer l'inégalité des libertés, puisque l’obéissance à la Loi entrave profondémentle fonctionnement normal des uns, et est au contraire pour les autres, agréable et douce .
Pour réaliser le maximum possible d'égalité, il ne faut pas y croire trop ?. La seule égalité possible, dans une société dont les individus sont tous dissemblables de nature, c’est que chacun jouisse de la même quantité de liberté *. Telle est la sage conclusion que nous propose le grand biologiste ; elle serait à rapprocher de la définition de Louis Blanc: l'égalité consiste pour tous les hommes, dans « l’égal développement de leurs facultés inégales et l’égale satisfaction de leurs besoins inégaux ».
Cependant, que devient dans un tel système, la notion classique de Devoir, d'obligation morale ? Sur quelle bases pourra-t-on logiquement la fonder après avoir reconnu, sans le déplorer, le règne absolu de la férocité égoïste ? La notion de Devoir ne peut venir que de la croyance à des principes et le logicien ne connaît que des conventions, plus ou moins fixées dans son hérédité ‘. Par ailleurs, l’accomplissement du Devoir postule l’existence’du Libre-Arbitre, et Le Dantec se proclame constamment déterministe convaincu. Sommesnous donc en présence d'une morale sans obligation ? Il n’en est rien.
L’Obligation morale.
Dans la réalité, l’égoïsme primitif a été partiellement corrigé par la naissance et le développement progressif de la notion du Devoir, engendrée par l’évolution sociale.
Cette notion d'un Devoir auquel on puisse à volonté se soustraire ou obéir n’est pas, il est vrai, une notion scientifique, car la physique, la première de toutes les sciences, ne
(1) Tr. 534. (8) Tr. 584.
(:) Prob. 181. : (4) S. G. 287.
hous fait connaître que des lois inéluctables ‘. Les lois naturelles sont fatales et s'appliquent en nous comme en dehors de nous. Au contraire, la loi morale ressemble aux lois humaines qui, au fond, sont de simples « préceptes » ? que nous pouvons transgresser sans châtiment nécessaire, menacés seulement d'un châtiment que nous éviterons peut-être, perspective encourageante . Ainsi, «il n’y a pas d’impératif » *, déclare Le Dantec s'opposant sans embages à Kant, en 1905, et il précise sa pensée trois ans plus tard * bien que les principes moraux aient revêtu un caractère impératif, aucun sentiment moral ne se présente avec le caractère d’un impératif absolu.. Il est donc regrettable, selon lui, qu’on emploie le même mot « loi >» dans des cas aussi distincts que ceux où s'applique la loi naturelle, la loi civile et la loi morale : cependant, lui-même les confond dans ses développements, plus qu’on a coutume de le faire.
Dérouté par l'incertitude et les contradictions des prescriptions morales dictées par les consciences individuelles, il s'attache plus particulièrement à considérer les lois sociales ; « réglements conçus par des hommes intelligents en vue d'assurer à une société d'individus soumis aux lois naturelles, la plus grande somme de bonheur possible », ces lois sont des plans de conduite, des programmes d'activité intelligente et, pour ainsi dire, des correctifs aux lois naturelles. Elles revêtirent primitivement une forme religieuse: les règlements de Dieu furent inventés par des hommes plus intelligents que les autres et, étant donné la prétendue révélation qui était leur origine, on ne les discuta pas ; ils devinrent la loi écrite #. Hélas, aujourd’hui, l'illusion est disparue, depuis que les lois sont faites par la majorité’ et que l'esprit critique s’est développé.
Les lois ont pour but d'introduire dans le mécanisme céré-
(1) S. C. 322 (5) Sav. 41.
P) Eg. 124. (7) H. 8, 200, (3) Eg. 12, () Sav. 28.
ù Infl 199-S. C. 286. (°) Eg. 250.
no —
bral des hommes sains, un nombre de considérations destinées à peser sur leurs déterminations, dans chaque cas, de manière à les faire agir conformément aux conventions de la société dont ils font partie. Aïnsi, si les lois étaient bonnes, le résultat serait tolérable ; leur connaissance finirait même par devenir héréditaire et la société humaine serait analogue à la société des abeilles. Mais, nous n’en sommes pas là : d’abord parce que nous avons tous la prétention constante de prendre pour seul arbitre universel, notre conscience individuelle héréditaire, qui est relative et incomplète ; d'autre part, parce que les lois sont instables et imparfaites !, différentes suivant les nations ?,et que la société ne sait pas les faire respecter * : ne les enfreint-elle pas elle même dans certains cas, lorsqu'elle infirme par exemple le dogme de l'intangibilité de la vie, par l'application de la peine de mort ‘ ? Enfin, parce qu’il existe, nous l'avons dit. des conflits regrettables entre ce qu’on nomme la loyauté et la légalité, entre la légalité et la légitimité *.
La Responsabilité.
Le Dantec ne néglige point entièrement la question de la responsabilité, mais ses indications à ce sujet sont très sommaires et, plus que toutes les autres, dépourvues d'unité.
Leur examen supposerait la connaissance de ses opinions concernant le libre arbitre, opinions qu'il faudrait un livre entier pour exposer. Sans en examiner ici le détail, disons que, sur ce point encore, Le Dantec tend à donner à ses lecteurs, par la forme de son style, une impression fausse. Tout en se proclamant,en maints passages, déterministe convaincu, il est partisan du libre-arbitre tel que le conçoivent la plupart des psychologues, relatif et susceptible de degrés. Une seule
(1) Infl, 214. (:) Eg 447.
() Prob. 1468. (5) Eg. 251.
(+) Eg. 200.
phrase suffit à nous montrer que le déterminisme n'exclut pas, selonlui, la liberté : « l'homme, écrit-il,.. peut dans chaque cas se servir comme 1l la juge convenable des outils qui constituent son mécanisme ». Donc, tout se passe comme si l'animal était capable de commencements absolus, quels que soient les faits scientifiques qui portent à le considérer en réalité comme un simple transformateur d'énergies !. Par ailleurs, l’auteur réfute même très nettement la thèse fataliste : c’en est assez.
Cependant, il est à déplorer que les opinions de notre moraliste relativement à la responsabilité, ne soient jamais stables : enfant, ilavait, déclare-t-il dans« L’Athéisme» (p. Il), l’idée de mérite et de culpabilité profondément ancrées en lui, bien qu'il ne crût point alors à la justice immanente, et ce n'est que bien plustard que des raisonnements philosophiques l’amenèrent à rejeter la responsabilité absolue. Il n’en conserva pas moins le sentiment, aussi vif que dans son enfance, et désormais douloureux. Cette dualité, ce conflit entre ses tendances sentimentalesetsescroyances théoriques, suffirait à expliquer l'instabilité de ses affirmations.
M. Giard, dont il confesse avoir subi fortement l'influence, écrivait en 1898, dans la préface que Le Dantec, son élève, lui avait demandée pour un livre ? : « malgré le déterminisme, rien n’est changé aux bases de la morale, la responsa bilité demeure entière puisque, si nous étions libres, nous n’agirions pas autrement que nous le faisons étant déterminés, mais ayant l’illusion de la liberté », L’élève semble se ranger quelques temps à l'opinion du maître.
Par une heureuse dissociation, il distingue incidemment en 19053 * la responsabilité du mal et la responsabilité du bien ou mérite. Bien qu'il ne tire point parti de cette distinction, aussi vite oubliée que formulée, nous en ferons le principe denotre plan, l’auteur n’en suivant aucun, nous l'avons dit.
(*) Infl. 180.
(2) Indiv. 5.
(8) Infl. 217.
A. — La Responsabilité du Mal.
En mai 1904, Le Dantec publie dans les + Annales de la Jeunesse laïque », un article réaliste consacré à nier la responsabilité, sans aucune réserve. Son exposé serésume à ceci: l'homme n’est pas responsable des circonstances ambiantes ; il ne l’est pas non plus de son état actuel qui provient de son hérédité et de son éducation. Or, qui est responsable de cette hérédité et de cette éducation ? Ce n'est pas un dieu puisque ce mot ne désigne rien de réel : c'est donc le hasard au sens vulgaire, c’est-à-dire l’ensemble des facteurs que nous ignorons. Ainsi, il n’y a pas de responsabilité.
Il examine successivement le cas de l’homicide accidentel, du fou meurtrier, del’impulsif, du suggestionné qu'on acquitte tous comme irresponsables. L'homme dont le mécanisme cérébral est sain, lui, est considéré au contraire comme responsable : c'est là une erreur, vu les considérations précédentes: le mauvais juge lui-même est un criminel irresponsable. Peut-être, ajoute l’auteur, arriverait-on à persuader tous les gens qui se mêlent de juger, de cetteirresponsabilité du mal, si elle n’entrainait pas logiquement l'irresponsabilité du bien, l'absence de mérite, conséquence que les hommes ne se résigneront jamais à admettre, tant ils tiennent à être considérés comme méritants : il faut donc renoncer à les persuader.
Enfin, un autre fait suffirait, à lui seul, à infirmer toute responsabilité : c'est que l’homme change à chaque instant. Le Dantec cite plusieurs fois à ce sujetle mot de Pascal : « Le temps guérit les douleurset les querelles, parce qu'on change, on n'est plus la même personne »!.
Méconnaissant cette vérité capitale, le langage humain, opposé au langage déterministe, en attribuant à un homme un nom invariable pendant toute sa vie, établit une solidarité
(t) Andiv. épig. 39, Infl. 217, etc,
absolue entre tous ses actes passés présents et futurs ; qui de nous n’a été peiné de voir s'asseoir, à quatre-vingts ans, sur les bancs de la Cours d'assises, le grand Ferdinand de Lesseps? N'est-il pas également illogique qu'un homme quia voléune fois reste toute sa vie un voleur, si grand qu'il devienne ? Hélas, il ne faut point espérer que l’on déracinera jamais la croyance à cette identité, car elle est aussi invincible que la croyance à notre mérite : qui de nous acceptera de ne pas se ccnsidérer comme une personne qui se perpétue dans le temps, d’être seulement un phénomène extemporané, sans cesse variable, enfin, de ne plus être un homme supérieur ?
Cependant, Le Dantec différemment inspiré, quelques années plus tard, et se plaçant à un point de vue nouveau, reconnaît dans « L’Athéisme » (p. 95 que la responsabilité est «une erreur sociale nécessaire », (presque nécessaire, dira-t-il dans Savoir [p. 81|) L'année suivante !, il précise cette idée en indiquant que l'opposition apparente des théories sur la responsabilité résulte de l'emploi de langages différents. Cette fois, il oppose non plus «langage humain » et « langage déterministe », mais « langage psychologique » et « langage mécanique », simple marque d’inconstance.
&« Jene suis pas responsable » dit le Philosophe dans « Le Disciple » de Paul Bourget : c'est là une absurdité au point de vue scientifique, car la notion de responsabilité qui appartient au langage, psychologique, ne se retrouve pas dans le langage de la mécanique universelle. Il faut nier alors au même titre, personnalité absolue {c’est-à-dire séparation du monde), liberté absolue (c'est-à-dire activité séparée de l'énergie totale de l'univers) et responsabilité absolue, (notion qui découle des deux autres).
Ainsi, le Disciple ne doit point, sous peine de commettre une pétition de principe, commencer une phrase par « Je» (mot qui est du domaine psychologique) et terminer par la
En Vous
négation de la responsabilité qui est du domaine scientifique de la mécanique universelle. Dès l'instant où l’on dit « Je », on «est », on est libre, et on est responsable en langage psychologique. Le Dantec conclue en avouantque, malgré ses précédentes tentatives pour résoudre clairement cette question, il n’a pas été compris, parce que lui-même a péché par inadvertance, en employant simultanément deux langages.
En résumé, les conclusions que l’on peut dégager de la synthèse des textes se résument à ceci : La responsabilité n'existe pas en réalité; — elleacependantcetteréalité particulière que langage courant confère aux illusions efficaces, reflets des erreurs héréditaires ; — bien qu'elle soit vicieuse, nous sommes contraints à conserver cette notion si l'on veut conserver la société, argument que nous développerons ultéfieurement,
La Sanction.
Malgré cette dernière concession, la négation de toute responsabilité réelle amène le philosophe à considérer toute sanction comme illogique a priori. Cependant, outre lessanctions individuelles de l'opinion, prononcées par le tribunal intérieur de chaque conscience ‘, la société humaine exerce des sanctions Judiciaires.
Primitivement, les hommes constatant l'impunité des contrevenants à la loi morale et ne pouvant l’admettre, puisqu'ils lui attribuaient la même valeur absolue qu'aux lois naturelles, ont imaginé un Dieu qui sanctionnera nos actes quand il lui plaira (restriction que nécessite la constatation de l'impunité actuelle) ?. Cependant, soit que la justice fût trop lente à s'exercer, soit qu'elle fût trop peu évidente dans ses résultats, des hommes avisés craignirentqueleurs congénères ne fûssent plus suffisamment effrayés de ces sanctions, dou-
ON 215 (2) Eg. 130.
teuses et lointaines, etils prirent l'initiative de rendre la justice au nom de la divinité. Ainsi c'est comme délégués de la Justice souveraine qu'ont agi les premiers hommes quise sont avisés de remplacer les futurs châtiments divins, par des peines humaines immédiates : pères, juges, prêtres, fondateurs de religions!. Quelques uns ont imaginé à cet effet, peut-être en toute bonne foi ? , une révélation divine des Tables de la Loi, et ainsi, la société s’est trouvée incidemment défendue par des règlements émanés d’une autorité souveraine et incontestable. Une partie de « L'Egoïsme » est consacré, nous l’avons dit, àun examen sommaire des principes du Décalogue.
Hélas, non seulement cette prétention judiciaire apparaît, depuis l'événement de la Science, comme théoriquement illogique, mais elle est réalisée sans aucune philosophie. La peine de mort serait peut-être utilisable, si elle était vraiment efficace, intimidatrice *? ; la justice serait bonne (sinon juste), si elle se proposait de guérir les malfaiteurs en les libérant autant que possible des effets d’un déterminisme malfaisant, de corriger, de réparer des mécanismes dont le fonctionnement s’est montré dangereux dans certaines circonstances #.
En fait, on agit bien un peu comme cela, mais l'attitude prédominante est, au lieu de guérir, de punir, en considérant l'individu comme responsable.
Or, cette punition péche par trois points : elle se base sur un idéal qui, nous le verrons bientôt, nerime à rien de réel ; de plus, elle introduit dans lesfacteurs d'action ducondamné, d’une part le souvenir d’une punition qui le rend peut-être plus mauvais, d'autre part, une tare sociale qui dure autant que lui et peut l'empêcher d'agir en honnête homme, s'il l’est devenu. La preuve en est dans les cas de récidive : un voleur qui récidive fait le procès de la loi qui l’a condamné,
(1) Eg 132 Lutte 285 génères pour imaginer un pareil (2) Le Dantec confirme cette stratagème, sans en être lui-même bonne foi dans un passage de la dupe (p.77).
« L'Athéisme »: il est peu vrai- (5) Eg. 148 semblable, écrit-il, qu’un homme (*) Infl. 211-218. ait.été assez supérieur à ses con-
insuffisamment et maladroitement. Si l'on ajoute à ces considérations, les défauts de procédure et de fonctionnement des jurys, qu’il analyse avec humour, mais aussi avecune fine psychologie, dans l’appendice de« L’Egoïsme », on s'explique que Le Dantec plaigne ouvertement ceux qui sont assez peu heureux pour «avoir maille à partir avec lajustice » !, etque, considérant comme ferrible le rôle de justicier ?. il s'écrie : « Si j'avais été juge, le seul acte dont j'eusse été capable, eût été de rendre mon bonnet dès la première affaire. On a déjà assez de se diriger soi-même ! > .
B. — La Responsabilité du Bien :
Le Mérite.
Les philosophes qui ont nié le Mérite se sont rarement placés, pour le faire, au même point de vue que Le Dantec.
Nous l'avons dit tout à l’heure, les hommes veulent avoir du mérite : ceux-là même qui, par générosité, essaient d’apitoyer les juges par la considération de l'irresponsabilité des criminels, tiennent à conserver, par ailleurs, la responsabilité du bien. Cependant, scientifiquement parlant, on ne saurait complimenter un homme pour un acte d'éclat, à l’accomplissement duquel il n’a fait que participer, (c'est le déterminisme quinous l'enseigne), comme un rouage fonctionnant avec d’autres rouages", et aussi comme un être déterminé par ses hérédités. C’est ainsi qu'un enfant (que ses parents grondaient, lui citant dit-on, comme modèle, un camarade favorisé de grands succès scolaires), était fondé à formuler cette réponse profonde : « Il a des parents intelligents, lui ! »:
Par ailleurs, l’homme changeant incessamment, celui dont on loue le mérite n’est plus ; un général est dit grand, parce qu'il a remporté une victoire; on ne dit pas «un grand
(1) Eg: 296. (*) Ath, 92.
(2) Eg. 299, (5) Sav. 81, note.
(3) Ath. 88.
canon >» de celui qui a tué un chef ennemi, et cependant le canon a moins changé que le génèral ! ; un grand homme n'est qu’un ancien grand homme.
La notion de mérite enferme une troisième inconséquence : la récompense d’un mérite prétendu, crée des inégalités définitives, la propriété étant absolue, alors que le prétendu mérite n'est que momentané, C’est là encore une erreur chère aux hommes qui, connaissant le caractère provisoire de toutes choses, veulent des récompenses définitives : au Moyen-Age, les titres qui récompensaient les actions d'éclat étaient héréditaires ; aujourd’hui, il y a un léger progrès sur ce point, puisque nos décorations ne le sont pas. Cependant, un soldat reçoit encore une croix d'honneur qui brillera toute sa vie sur sa poitrine, même aux jours de défaillance et de lächeté. Le Dantec résume cette idée dans cette belle phrase: « Les Romains récompensaient leurs héros en leur décernant une couronne de feuillage qui, fanée au bout de deux jours, avait encore duré plus que l’héroïsme récompensé. Aujourd’hui, nous voulons des témoignages définitifs » ?.
Enfin, dernière inconséquence, les jugements de valeur concernant le mérite sont contingents, relatifs au point de vue de celui qui les formule, et peuvent, par là même, être erronnés et incomplets. On ne peut apprécier dûment ce que l'on croit être un mérite, que si l’on connaît la valeur véritable du sacrifice : tel hyménoptère, par exemple, trouvera réalisées les conditions parfaites du bonheur, dans ce qui nous paraîtraitànousautres hommes, un esclavageintolérable.
Ne proposons donc point comme modèle, à nos congénères humiliés, le mérite d'aucun autre être, mérite qui peut n'être qu'’apparent, pas plus que Rabelais ne proposait comme modèle aux femmes enceintes « les bestes qui sur leur ventrée n’endurent jamais le masle masculant », car les bêtes n'y ont aucun mérite, leurnature étantdifférente de celle des femmes”.
UC
Cependant, en 1914, tout en niant, avec plus d'énergie que jamais, la valeur de la notion de mérite, Le Dantec distingue un point de vue nouveau, duquel elle peut être admise : chez l'homme envisagé seul, il est impossible de trouver un fondement à la notion, celui qui prétendrait récompenser ou punir un homme au nom d’un principe métaphysique supérieur, ne serait qu'un visionnaire, sympathique mais déraisonnable. Tous les hommes bénéficient, sur ce point, de l'égalité.… dans la nullité : tous ont le même mérite qui est nul.
Par contre, au point de vue social, il en va tout autrement : semblant oublier tout ce qu'il avait écrit précédemment, l’auteur prend en considération les avantages, l'utilité de la notion de mérite, relativement au rendement social: c'est que, dans les relations entre les hommes, les erreurs jouent un rôle égal et même supérieur à celui des vérités! et, en particulier, en méconnaissant le mérite, comme le veut par exemple l'utopie égalitaire, on abaiïsserait jusqu’à l'annuler le revenu de l'humanité, le produit du travail collectif, et cela au détriment de tous. Si l’on ne distinguait pas le mérite apparent du bon ouvrier, et si on le traitait comme le mauvais, on le découragerait et on encouragerait parallèlement la paresse du mauvais. Alors, non seulement le rerdement diminuerait, mais, chose plus grave, Je sentiment individuel de la justice serait blessé chez tous. En effet, les distinctions de mérite no nous révoltent pas, car la notion métaphysique héréditaire de Mérite et de Démérite est fixée en nous comme les erreurs ancestrales de Bien et de Mal, de Droit et de Devoir. Sans doute, notre jalousie se trouve excitée par une récompense accordée au mérite d'autrui, mais elle se borne alors à éplucher ses titres et, si nous ne leur trouvons rien à dire, nous ne nous insurgeons point?.
Ainsi, peu importe pratiquement le mérite réel : l'important est que chacun soit récompensé suivant ce qui paraît être
son mérite !. Cette théorie est à la base de l'attitude du sagé, moniste et athée ?: l’athée ne s'aime pas, il sait trop que le déterminisme exclut le mèrite et la responsabilité ; il est comme il est, sans avoir pu être autrement: mais il accorde volontiers du mérite aux autres, puisqu'il sait que les autres se croient responsables.
Cependant, dans son dernier ouvrage, « Savoir », où réapparaissent, dépouillées de toutcorrectif, lestendances intimes du biologiste, un instant refoulées, Le Dantec énonce une dernière fois l'illogisme anti-scientifique de toutes les notions que nous venons d'examiner : elles pèchent par la base, la physique nous interdit d'y prêter la moindre attention. Par quoi les remplacer ? Peu importe : « nous verrons plus tard, ce qu'il importe de faire d'abord, c'est le bilan des résultats de la croyance à cette notion »°. Oubliant alors son point de vue de rendement économique, l’auteur préconise l’adoption, pour effectuer ce bilan, d’un criterium plus noble, plus conformes aux tendances généreuses de sa nature : la bonté. Les religions et la morale du Mérite, ont-elles causé plus de bonheur aux hommes, ou au contraire plus de souffrance, en les rendant cruels à l'égard des contreverants à la loi ? Elles nous ont rendus féroces et cela suffit à les condamner : tel est, sur ce point, le dernier mot de l’œuvre.
Ce passage, mieux que tout autre, nous indique expressément la véritable raison des attaques violentes que Le Dantec mélange constamment à tous ses développements, même les plus techniques, attaques dont nous avons fait abstraction jusqu'ici, pour des raisons de méthode, mais que nous ne
saurions négliger plus longtemps.
(:) Prob 180.
CrATHEI2 (8) Sav 29,
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L’Immoralité
Sincère, ardent, critique impitoyable pour soi comme pour autrui, Le Dantec devait être frappé de la disproportion assez grande qu'on peut ordinairement constater entre l'idéal moral que les hommes prétendent poursuivre, comme le leur prescrit leur conscience, et leur conduite effective. Il exprime plusieurs fois cette constatation par une expression originale : « on donne des accrocs à la morale » ‘; les saints ne courent pas les rues, écrit-il ?, et quand on en rencontre un, on se moque de lui; nous ne trouvons jamais à admirer sans restriction quand il s’agit d’un homme vivant.
C'est surtout dans « L'Egoïsme » et dans «Savoir » que sont dénoncées à chaque page, au hasard de l'inspiration, les multiples infractions dont les hommes se rendent coupables à l'égard des règles morales ; nous indiquerons seulement les critiques essentielles, en les ordonnant dans l’ordre d’importance que l’auteur semble leur prêter selon leur gravité.
C’est d’abord l'injustice dont certaines manifestations sont excessives et insupportables * : injustice de la propriété, des héritages *, de la faim des pauvres, (le mot faim revient neuf fois en huit pages !) etc. : en échange du travail des ouvriers le propriétaire leur fournit quelquefois de quoi nourrir leur famille 5, triste lutte entre exploiteur et exploité T.
Ce n’est point, remarquons-le, à l'institution de la propriété elle-même que Le Dantec s'attaque, comme il a pu maladroitement le laisser croire en certains passages : la propriété est inévitable $ et toute tentative pour la supprimer n’aboutirait qu’à la faire changer de mains”; ce n'est pas non plus à l'injustice elle-même, car la justice, si noble soit-elle, n'est qu’une noble utopie ‘* : c’est seulement à la manière dont les
(1) Sav. 72, etc. (6) Eg: 9238.
(2) Eg. 236, Prob. 177. (7) Inf. 295.
(3) Méta. 68 (*) Eg. 149, note.
)BProbpurl19 (°) id. 242.
(5) E, 236. (1) Lutte 284,
So
hommes exercent leur droit de propriété (propriété des femmes belles aussi bien que de l’argent)', et dont ils exercent leur prétendue justice, oubliant les indigents, alors que la production du globe en substances alimentaires et en tissus est actuellement suffisante pour nourrir et vêtir suffisamment tous les hommes ?. Le Dantec stigmatise en ces termes sans indulgence, la parade que fait le rentier gavé, * éclaboussant les pauvres, pour être craint et respecté, en jetant l'argent par les fenêtres : tel financier sera très fier de couvrir des bijoux les plus rares la femme qui excite son appétit sexuel, et cela pourra être, de sa part, non seulement la satisfaction d'un mouvement de vanité, mais encore une manœuvre destinée à inspirer la confiance à ses actionnaires. De plus, le propriétaire, parvenu ou héritier, qui emploie des ouvriers à des besognes sordides et malsaines ‘, pour augmenter son capital *, éprouve de l'orgueil de les faire vivre, car n'ayant pas de terre, ils n’ont pas le droit de vivre et sans lui, ils « mourraient légalement de faim »'. De même, le riche qui désarme le miséreux en lui faisant l'aumône, a la conviction intime qu'il est généreux,
Nous devons remarquer, fait capital, que ces critiques, tandancieuses en apparence, sont parfaitement impartiales : tandis que les hommes, lorsqu'ils formulent des arguments de ce genre, les dirigent contre une classe sociale pour en défendre une autre, Le Dantec, rat retiré du monde, n’'épargne pas davantage ceux qu'il semblerait défendre : le pauvre, enrichi, agirait exactement, selon lui, comme le riche mesquin ?.
L’avarice n’est point le fait d’une classe : elle est le fait de l'humanité Leur bourse est une des choses auxquelles les hommes tiennent le plus!'° ; nousfaisons meilleur marché de notre conscience morale que de notre porte-monnaie‘! ; bien
DS pe
(+) Eg. 249-248. (+) Eg. %46.
ù Ps. + nt Fe 124. A
5) Eg. 239. ( omme enchaïné. 30 janv, G) Eg 938. 1917. ua
plus : nous tenons davantage à notre bien qu’à notre vie ellemême, puisque nous sacrifions souvent notre vie pour défendre notre bien !. |
Enfin, l'injustice revêt bien d’autres formes encore : les hommes, lorsqu'ils viennent à être embarrassés, n'ont-ils pas recours, par exemple, au tirage au sort, même pour les choses les plus graves ?? Ne se livrent-ils pas au jeu immoral des loteries et de la roulette * ?
Injustes et avares, les hommes, malgré leur idéal d’humanité, sont également féroces *, exceptés lorsqu'ils sont repus, à l'instar des Courlis et des Goëlands ÿ, car ils portent en eux la trace indélébile de la nature belliqueuse de la vie ‘. Isle sont autant avec leurs semblables qu'avec ceux des animaux dont ils ignorent foncièrement la sensibilité, la puce et l’huitre par exemple? : il suffit d'assister à une réunion électorale pour voir se dévoiler les hainés latentes, plus violentes que celles que suscite l’envahisseur lui-même ; les apôtres de la fraternité universelle eux-mêmes sont remplis de haine contre ceux qui ne sont pas leurs alliés dans la campagne d'amour entreprise ; bien plus, la dissension s’introduit aussi à l’intérieur de chaque parti® et Le Dantec peut s’écrier avec lyrisme : « O fraternité humaine ! on isole quatre hommes sur une coque de noix et ils se haïssent ! 1! ».
Cette férocité se manifeste en particulier par une propension universelle à juger : nous trouvons naturel de soumettre nos voisins aux ordres de notre propre conscience morale !!, et nous les jugeons sans indulgence à notre tribunal intérieur !?; c’est aux infractions commises contre la morale sexuelle que nous réservons d'ordinaire nos foudres les plus terribles !*, les vieilles surtout se montrent enragées contre les jeunes couples vivants et amoureux *. La parabole de la
1) Eg 248 (5) Eg. 188.
kel Eg. 298 (?) Eg. 190.
(3) Id. 295. (10) Méta. 8.
(5) Sav. 69-70-77. vu S. C. 265 (5) Tr 509 1) Infl 215.
SRB 157 (13) Sav. 70-81 71) Eg. 194. () Confl. 74
paille et de la poutre est d’une telle vérité’ qu'un grand sage, tout en proclamant ce précepte : « ne juge pas si tu ne veux pas être jugé », n'a pu cependant s'empêcher de juger sans cesse, promettant des récompenses incalculables à ceux qui acceptaient sa manière de juger : aussi a-t-il été jugé lui-même à son tour et mis en croix. Nous n’aurons pas la prétention d’être plus sage que lui ?.
Ces diverses causes de conflit sont si répandues qu'une amitié solide et durable, capable de résister aux conflits d’intérêt, est une exception et un prodige si héroïque qu'elle suscite une admiration mélangée d’étonnement, ce qui témoigne de sa rareté*. La reconnaissance aussi est lourde à beaucoup d'hommes, qui s’allègent volontiers de ce fardeau‘.
Par ailleurs, l'instinct de la conservation se manifeste aujourd’hui chez l'homme sons des aspects mesquins et comiques, par suite de multiples déformations sociales que nous nommons vulgairement égoisme. (Il s'agit évidemment ici de ce que Le Dantec nomme « l’égoïsme de l'individu qui profite de la société » et non plus de l’ « égoïsme individuel pur * », caractère primitif de tout animal que nous avons étudié plus haut.)
L'individu n’a qu’un but: arriver; aussi se montre-t-il indifférent aux maux qui ne l’atteignent pas, malgré la morale de la solidarité f, comme l'ont témoigné par leur attitude odieuse, les civils et les neutres pendant la grande guerre (la Belgique exceptée)'. Bien mieux, l'individu profite des circonstances les plus tragiques, lorsqu'elles peuvent le servir : témoins les profiteurs de guerre ‘, les profiteurs d'amour, et ceux qui dans un naufrage obtiennent une place dans une chaloupe avant ceux à qui revient cette place, parce qu'ils n'ont rien fait pour sauver le bateau ‘°, les profiteurs de révolutions !!, etc.
(1) E . 296, (7) Sav. 47-86.
(°) Infl 215 (S) Sav. 47-59 (3) Eg. 7-189 (°) Sav. 75.
(1) Id. 187. (1) Sav. 85
(5) Eg. 166. (1) Eg. 274 (S)NES 187.