‹ La Morale de Félix Le DantecChapitre 12 sur 25 · FETE · texte numérisé non relu

FETE

Le Dantec, empruntant ses procédés à La Fontaine, nous dépeint l'homme, encore sous les traits de Courlis et de Goëlands, dans cette profonde boutade : s'ils s’assemblent, n'est-ce pas dans l'espoir de voir, en cas de danger, le mauvais sort tomber sur le voisin, espoir qu'interdirait la solitude! ?

Quand à ceux qui prétendent pratiquer l'altruisme, leur sentiment ne s'étend Jamais bien loin : prêt à s’apitoyer sur le sort des chevaux plusque sur celui des hommes blessés dans un accident, un membre de la Société protectrice des animaux change totalement d’attitude s’il se trouve lui-même en danger près d’un animal.

Enfin, l'égoïsme se traduit sous forme de vanité et de Jalousie, aussi bien chez le riche, pour lequel la jalousie n’a guère de raison d’être, que le pauvre, chez qui elle serait plus explicable : on est ulcéré sans cause, sans intérêt, par le simple spectacle du bonheur du voisin, alors que ce bonheur on n'y pouvait prétendre, alors qu’on ne le désirait même pas ?. Le succès d’un gamin au collège et l’insuccès d’un autre, entraînent la brouille des pères amis. Napoléon lui-même était jaloux du comte de Neipperg* !

Si les hommes se montrent ainsi bien au-dessous de leur idéal de justice, de générosité, d’altruisme et de solidarité, ils ne s'élèvent pas mieux vers leur idéal de morale sexuelle, imperfection que Le Dantec souligne parfois en termes réalistes. Malgré les essais de réglementation de l’amour et le précepte du Décalogue : « Tu ne désireras point la femme deton voisin », la loi de fidélité est sans cesse violée par“ le troupeau des réguliers *; quand à ceux qui l'observent, c'est peutêtre le plus souvent par indigence de besoin sexuel f. On donne des milliards de coups de canif dans les contrats conjugaux ? : on s'ingénie seulement à « goûter au fruit défendu

(1) Tr. 509. (5) Sav. 70.

(2) Sav. 19-491. (5) Saw. 70.

G) Eg, 191. (1) Id. 79.

PR

sans être surpris »! : le nombre des maris trompés et surtout des femmes cornettes est incalculable. Par ailleurs, l'instinct sexuel est l'occasion de bien d’autres déloyautés : en l'absence de témoignages, beaucoup de gorilles lubriques? fécondent une femme, puis, la laissant mourir de misère, courent la prétentaine *. D’autres se vantent d’être atteints d'un amour éternel quand ils en parlent à l’objet de cet amour, puis, en présence d'étrangers, ils dissimulent soigneusement ce sentimeénree

Enfin, beaucoup de jeunes filles, aimant tout ce qui brille, se laissent tenter par les séductions de la fortune et se donnent à de riches bourgeois, oubliant les hommes de leur propre classe ÿ.

Le Dantec dénonce encore les multiples immoralités que suppose le fonctionnement des principaux organismes sociaux : gouvernements civils, et religieux. Nous avons déjà mentionné l’opportunisme des gouvernements, en étudiant la notion de Droit, opportunisme hypocrite qu'il nommait ironiquement « coquetterie » 5: Nous pourrions ajouter ici ses railleries familières. Le rêve de nombreux parlementaires serait d’être réduits à l’état de distributeurs automatiques ‘ : alors pourquoi les choisir comme chefs ? Ce sont des moutons de Panurge *. Quant aux ministres, ils semblent surtout préoccupés de combler de faveurs injustifiées, leurs neveux ou leurs cousins, tant qu'ils disposent de l'assiette au beurre”. Les fonctionnaires, bien qu'ils s'engagent à fonctionner !! normalement, profitent plutôt des droits que leur confère leur actuelle capacité de nuire, qu'ils ne se dévouent à l’accomplissement de leurs devoirs !!. Si leur indiscipline contipue, leur nombre étant presque égal à celui des citoyens ‘?, ils détruiront bientôt tout.

Re que 2 (3) Id. 72. k Id. 279 (| S. V. 290 (0) Id. 281 5 43 : u à

(5) Eg. 8. (1) Id. 280 (5) Prob. 182. (2) Id. 281.

Ainsi, en définitive, ce n'est plus seulement la connaissance de la genèse évolutive de la morale qui ébranle notre foi en sa valeur absolue : c’est l'expérience la plus familière qui noue démontre son inanité, puisque nul ne la respecte vraiment. Siles hommes ne le reconnaissent pas, c’est là un nouveau vice auquel Le Dantec prête une importance exceptionnelle : l'hypocrisie.

L’hypocrisie

S'il en est ainsi, comment les hommes ont-ils pu s’accomo- der si longtemps de cette morale officielle ? Comment tolerent-ils encore aujourd’hui, malgré l'avènement de la Science, qu’elle continue à servir de base aux codes, à la législation, à l’enseignement ? Comment ce puissant volant de la machine sociale a-t-il pu si longtemps entretenir la force vive de convictions désuètes ? Comment les hommes n’en sont ils pas venus au cynisme ? Notre moraliste s'en étonne.

En effet, le cynisme est rare, déclare-t-il à plusieurs reprises ; sans doute, au Moyen-Age, les grands scélérats jetaient volontiers le masque : ils déclaraient ne croire ni à Dieu ni à diable, (ces mots signifiant récompense des vertus et punition des crimes sociaux) ‘ aujourd’hui encore, les hasards de l’hérédité pourront ressusciter chez un sujet, le caractère indomptable d'un féroce potentat de ses aïeux, tel le Rolla de Musset ? ; mais malgré tout, il semble qu'il n’y ait pas de cvnique parfait *, pas même les bandits qui font l’étonnement de l'humanité ‘, Cotteret, Bonnot, Garnier qui, en entreprenant de démontrer la légitimité de leurs actes criminels, cherchent eux aussi à se décerner un brevet d’'honnète homme ÿ.

La pérénnité de la morale n'est donc assurée que grâce à une dernière violation de l'idéal qu'elle nous propose : notre

(!) Prob. 185. (‘) Ath. 94.

() Tr. #27. (5) Prob. 167-186.

#) Prob. 182-167-173.

LAÈQTE

monde est épris d'idéal et se contente d’hypocrisie, et c'est peut-être là l’imperfection la plus grave, celle sans laquelle toutes les autres ne seraient que des erreurs excusables.

Quant la générosité du philosophe breton s'indigne contre la cruauté, la lâcheté et la sottise, résigné à-demi, il explique la genèse de ces défauts qu’il considère avec un mélange de de mépris et d'indulgence. Au contraire, lorsqu'il les voit recouverts d'un manteau d’hypocrisie, selon son expression familière, il explique encore ce caractère mais, écœuré, cette fois il ne se résigne plus : « l'hypocrisie m'a dégoûté de l’espèce humaine ! »écrit-il en 1917‘.

Il ne peut en prendre son parti: «ilfaut que la Science prenne le parti de ne pas faire remarquer que ses conquêtes font écrouler l'édifice caduque des conventions sociales », lit-on dans la préface de « Savoir » ; cette abdication est intolérable et, révolté, il écrit désespérément, opposant en deux parties, conventions morales et vérités scientifiques. Ce qui attise son exaspération, c’est qu'il constate la pérennité des premières et pressent leur survivance, malgré la leçon de la guerre, qui a montréle cas qu’en faisaient les puissants : cette guerre n'aura même pas servi à éclairer les questions sociales ?.

L'hypocrisie est décidément la première des vertus sociales: c'est peut-être la seule * ; si l’égoïsme est la base de notre édifice social, l'hypocrisie en est la clef de voûte, telles sont les formules qui résument sa pensée *. Il seraît édifiant de compter combien de fois le mot « hypocrisie » est employé dans « l’'Egoïsme » jusqu’à la dernière page, dont il est le dernier mot. Cette exagération même, n’indiquerait elle point que cette œuvre est celle d’un homme aigri, victime de l'égoisme et de la duplicité de ses concitoyens, n'ayant pas obtenu peut-être, de la société, ce qu’il se croyait en droit d'en attendre P Ce fait enlèverait aux arguments que nous

(?) Sav 5 48 etc. etc

Ki Sav. 47. (*) Eg. épig. 155.247. Prob. 183 () Sav. 1.43. etc.

analysons, toute valeur scientifique et notre étude ne serait plus qu une monographie sans intérêt. Prévoyant l’objection, Le Dantec y répond à l'avance ‘ : « Au contraire, écrit-il, je suis peut-être l’un des seuls hommes qui n'aient rien à envier à personne, tout ce que j'ai entrepris ayant réussi au delà de mes espérances. Je devais faire cette confession... pour que le lecteur soit bien convaincu qu'il trouvera dans ce livre... non pas des opinions... mais seulement des déductions qui se sont imposées à moiavec le caractère de vérités scientifiques indiscutables ».

S'il reconnaît l'existence de quelques échantillons de l’espèce humaine chez lesquels les qualités sociales luttent victorieusement contre l’égoïsme et la férocité primitive, sans qu'ils aient besoin de recourir à l'hypocrisie, c’est pour déclarer que ces échantillons sont si rares qu'ils suscitent toujours notre admiration. Par contre, nous ne saurions reproduire les exemples d’hypocrisie innombrables qu’il dénonce ; nous condenserons donc seulement ici les remarques théoriques intéressantes.

L'homme, prétendant à la fois satisfaire ses tendances naturelles et sauver les apparences morales, ne saurait accomplir un seul acte sans avoir recours au masque mensonger. L’auteur élargit donc l'extension du mot « hypocrite», lui donnant deux acceptions : il s'applique d’abord, comme on le conçoit ordinairement, à ceux qui, à la suite d’un calcul, adoptent l'attitude exprimant une opinion morale qu'ils veulent qu'on leur prête. Leur but peut être alors, selon les cas, d’éprouver simplement le plaisir d’être honorés de leurs concitoyens, d’inspirer confiance utilement (car, comme l'a dit Diderot, il est, à tout prendre, plus avantageux d’être un honnête homme qu’un coquin ?), quelquefois d’abuser de cette confiance, enfin, d’avoir le droit d'entretenir chez le voisin l'horreur du mal, horreur dont chacun profite car l’'honnête homme est un voisin agréable *,

(2; Prob. 182. Ath. 71.

Mais à cette acception commune, qu'il reconnaît comme la seule véritable, dans # Savoir », il en ajoute une seconde dans « L’Egoïsme » (p. 157): le qualificatif d’ «hypocrite» doit en réalité s'appliquer à tous ceux qui, même inconsciemmentet avec de bonnesintentions, s’attribuent dessentiments métaphysiques qu'ilsn’ont pas, mais qu'ils croient avoir; qui, par exemple, croient avoir l'horreur instinctive du vol en tant que vol, alors qu'ils n'ont au fonds que l'horreur du voleur. En effet, il n’y aurait horreur véritable du vol, que, par exemple, chez un homme qui en dehors de toute crainte, éprouverait un sentiment de déchéance pour avoir dérobé en cachette vingt sous à Rothchild. Or, de nombreux faits prouvent qu’un tel remords n'existe pas (l’auteur déclarera quelques lignes plus loin qu'il n’affirme cette idée que sous toute réserve): on honore certaines professions dans lesquelles il s'agit de voler le richissisme Etat, la profession des contrebandiers et naguère des faux-saulniers par exemple; à égalité de bravoure, c'est toujours le douanier qui est antipathique ! ; de même, si tous méprisent le vulgaire cambrioleur ?, on admire le cozsaire ; le meilleur citoyen du pays ne s’est jamais reproché à soi-même d’avoir commis le délit de braconnage *.

L'auteur est ainsi amené à formuler incidemment cette curieuse remarque qui revêt l'aspect d'une loi, lorsqu'il s’agit de distinguer parmi nos sentiments moraux ceux qui sont fortement, donc anciennement fixés : «nous reconnaissons la faiblesse d’un sentiment (moral) à ce que l'hypocrisie ne prend pas la peine de le simuler ». Par exemple, depuis que la loi du service militaire obligatoire est inscrite dans le code, des malins se vantent sans vervogne de s'être fait réformer grâce à une « carotte » ; en temps de guerre au contraire, les lâches prennent soin d'invoquer des prétextes spécieux c'est qu'un sentiment plus ancien donc plus fort est en jeu, le patriotisme *.

Ainsi, bien des sentiments moraux analogues à l'horreur prétendue du vol ne sont, au fond, que des sentiments d’horreur pour les résultats secondaires de la prétendue faute, ou encore de crainte de la justice humaine ou divine : l'hypocrisie est donc universelle, et elle a été l’un des facteurs les plus puissants de l’évolution sociale ! : associés par simple intérêt contre des ennemis communs, des groupes d'hommes, tout en demeurant rivaux et ennemis eux-mêmes, ont su, grâce à leur intelligence, exceptionnelle dans l'échelle animale, jeter sur leur alliance un voile, trompeur mais profitable, de sympathie et d'amour : la soumission relative des individus à cette convention s’est lentement mais profondémentinscrite dans notre patrimoine héréditaire et a pris le nom coquet d’ « honnêteté » ?.

L'hypocrisie s’est non seulement transmise par l’hérédité, elle s’est manifestée de même dans l'évolution de la #radilion, auxiliaire de l’évolution spécifique. La tradition se perpétuant par l’imitation, par l'exemple, l'hypocrisie permet que ceux qui ne sont pas réellement imbus des sentiments métaphysiques, les professent officiellement, au point d’arriver à s’illusionner eux-mêmes, ce qui est du plus haut intérêt pour la transmission de ces sentiments. Peut-être même pourra-t-elle permettre que les sentiments moraux que nous professons, au lieu de disparaître devant la Science, arrivent à se fixer un jour dans l’hérédité structurale de l’homme ;, nous rapprochant ainsi de l’état des mouches à miel‘. Quoi qu’il en soit, elle est, nous le verrons, indispensable à la société actuelle, malgré son caractère odieux.

Finalement, la constatation de cette duplicité universelle amène l’auteur à formuler cette conclusion, d’une ironie amère : « Sommes nous des singes jouant à l’homme civilisé ? » 5. Telle est en effet la solution qui semble s'imposer à son esprit, infirmant la valeur de l’Idéal moral.

(1) Eg. 157. () Prob. 184.

- 2) Prob, 184. (5) Eg. 225.

L’Idéal moral: Le Dantec et Bersot

Les hommes étant ainsi contraints à simuler, plus ou moins consciemment, les sentiments moraux, il leur faut en effet une forte dose d'hypocrisie pour considérer comme la meilleure de toutes les lois, celle que nul ne peut se résigner à suivre sans y faire à chaque instant de sérieux accrocs, Comment expliquer cette pérennité étonnante ? On peut l'attribuer à l'intervention de divers facteurs : outre le facteur de l'intérêt que nous avons mentionné tout à l'heure, intérêt logique au fond ?, il y a l'ignorance des gens de bonne foi qui n’ont pas encore pu être éclairés par la Science, dont l'avènement est tout récent et dont les applications à la morale ne sont encore qu’à l’état de projet Puis, la paresse humaine #, et l’abâtardissement de l'espèce ‘, mais surtout la toute puissante habitude, la longue prescription dont jouit l'Idéal moral, et qui le rend infiniment cher au cœur de l’homme * : l'Idéal est suranné donc respectable, dit joliment, l’auteur dans le style d’Anatole France ‘.

L'Idéal ! Aucune notion n’a plus de prestige. Et pourtant, que signifie-t-il au juste ? Des choses différentes pour chacun de nous, mais cependant d'une façon générale, « il indique toujours un but indépendant de notre intérêt immédiat, un bnt d'autant plus désintéressé qu'on est plus sûr de ne jamais l'atteindre > 7. Loin de disparaître avec le temps, il revit au moindre signe et l’on voit accueillir avec enthousiasme l’œuvre d'un Tolstoï, d’un James et des néo-chrétiens.

C'est que le mysticisme religieux s’est depuis longtemps allié à la morale et, aujourd'hui, outre les conventions ancestrales primitives, notre conscience contient l'héritage de douze à quinze siècles de christianisme $, bien que l’altruisme puisse être indépendant de la foi, comme le montre l’exis-

a te . (5) Méta 64 ?) Sav 4 (5) Eg. 206 (5) Méta 63 rl Méta. 5 () Eg. 293 (B)ADr. 525

tence de saints laïcs, d’athées « honnête homme » comme Littré !, complémentaire de Paphnuce ?. C'est le Christ qui nous a dessiné le type de Idéal transcendant qui serait revêtu de toutes les vertus sociales et dépourvu de toutes les nécessités individuelles, type idéal de charité, de fraternité et d'amour ?. Ainsi, Jésus a été un pragmatiste avant la lettre lorsque, dans son sermon sur la montagne, il a dicté aux hommes comme règles de conduite, précisément les principes que chacun aimait en secret voir appliquer par son voisin *. Aussi est-il à craindre que la cotte mal taillée du pragmatisme ne soit revêtue par tous, de préférence à celle de la Science dont les clartés sont trop vives.

Une autre raison profonde concourt à retarder cet abandon de l’Idéal mystique, c'est que cet abandon nous rapprocherait des autres animaux : l’homme est fier des notions morales qui, particulières à son espèce, lui donnent l’agréable illusion d’être d’une essence supérieure “. Telle est la raison foncière pour laquelle on bat en brèche le Transformisme qui établit la filiation continue des êtres vivants f. En particulier, des milliers de gens se disent spiritualistes, seulement pour que l'on soit bien convaincu que leurs sentiments sont très nobles et leur idéal très élevé . Le Dantec, plus humble, aime à se comparer en toute occasion à son chien.

Quoiqu'il en soit, l'Idéal est une chimère inutile et dangereuse, déclare-t-il, et pour l’établir, il entreprend ia critique d’un texte du célèbre Bersot $ qui soutient la thèse contraire: « Gardons nous, écrit celui-ci, de confondre l'idéal et la chimère : la chimère est une fantaisie, une imagination sans raison, une conception contre nature ; les anciens en don. naient bien l'idée quand ils formaient leurs chimères de parties qui ne peuvent aller ensemble : le corps d’une chèvre, la tête d’un lion et la queue d’un dragon... l'idéal n’est point

(1) Infl 98 note. ) Méc 41.

(2) Ath 83. 7) Méta. 4. L

(8) Eg. 1. (S) Journal des Débats, 22 oct, (5) Méta. 63. 1864,

cela, il n'est rien de monstrueux ; c'est proprement uñe chose existante prise dans sa perfection : sans doute cette perfection n’est pas actuellement réalisée, mais la réalité y tend ; c'est sa destinée, sa règle, l'ordre le meilleur où elle puisse être... c'est dans la vie privée la sainteté, dans la vie publique la justice et la fraternité la plus complète, c'est-àdire la perfection... et il est également sûr que l’homme y tend et qu'il n’y arrivera Jamais »‘.

Le Dantec voit se dégager deux conclusions de ce passage : d’abord, tout homme considère comme « l'Idéal » en général, ce qu’il a adopté, selon sa nature, comme idéal particulier, Or, Bersot était un des plus nobles échantillons de l'espèce humaine, un juste et un saint : c’est pourquoi il nous propose son idéal comme « l’Idéal » universel, au lieu de se livrer à un examen impartial des faits. En second lieu, Bersot reconnaît que l'homme ne parviendra Jamais à la réalisation de son idéal : il aurait pu ajouter, écrit Le Dantec, que nous ne nous en somme pas sensiblement approchés depuisles tempshistoriques ; « il y avait déjà avant l’ère chrétienne, des Socrate et des Aristide ; les sages et les justes ne sont, à notre époque, ni plus nombreux ni plus parfaits »?. Employant alors indûment, sans nous en avertir, sans bien le remarquer peut-être lui-même, le mot « chimère », non plus au sens indiqué par Bersot, c’est-à-dire une fantaisie d'imagination, mais au sens ordinaire d’ « objet irréalisable », Le Dantec conclut que l'Idéal est une chimère puisque nous ne l'atteignons pas 5, et il illustre sa thèse par une anecdote où il compare l'attitude des moralistes qui nous prescrivent la poursuite de l'Idéal, à cette erreur d’un commandant de vaisseau qui avait ordonné de mettre le cap sur la lune, ayant cru reconnaître dans les premières lueurs de cet astre à son lever, un bâtiment en feu. Lorsque l'officier lui apprit que l’on ne s’en rapprochait point sensiblement, il ordonna de remettre en route. L'huma-

(1) Méta. 6.

(2) Méta. 7.

(3) Méta. 8.

nité, elle, pourra-t-elle remettre en route, sa demande avec anxiété notre moraliste ! ? Il semble en douter.

Ces conclusions lui sont si chères qu'il les réédite plus loin, dans un chapitre sur le Pragmatisme : Après deux mille ans d’efforts| infructueux vers ce bien illusoire, il serait peut-être honnète de s’avouer dès maintenant que l'homme ne peut pas vivre selon la loi du Christ, et de chercher une autre loi assez en rapport avec la nature humaine pour que les hommes puissent s'en accommoder sans être contraints à une perpépétuelle hypocrisie ?. Nous aurions pu déjà, constatant sa disproportion excessive à notre nature, nous demander depuis longtemps s’il était viable et si « l'homme selon le cœur de Jésus-Christ est capable de se multiplier sur la Terre. (Or), la Biologie nous apprend qu'il ne le peut pas », puisque la vie est une lutte. En outre, une observation courante nous montre combien notre admiration pour le renoncement et l'humilité des chrétiens est factice * ; elle nous montre aussi l'inefficacité sociale des croyances religieuses qui incarnent cet idéal #.

L’Idéal ne rime donc à rien de réel , c’est une construction mal adaptée à l’homme et ce n’est point l’homme, par conséquent, qu’il faut accuser lorsqu'il commet quelque écart. Ainsi, nous comprenons enfin la raison théorique qui porte Le Dantec à excuser tous les crimes, attitude qui scandalise les gens de bien, et à s'indigner en même temps dans son cœur contre ces crimes, attitude paradoxale.

Nous comprenons aussi son mépris pour « les moralistes en chambre qui constituent l'élite de notre société » ‘, et la raison de ses titres retentissants, concluant à « l'effondre-

(‘) On trouve une métaphore (2?) Méta. 64, analogue dans un autre ouvrage (3) Eg. 7.

(Lim. 156) : « la lune nous montre (:) Ath. 118. Conf. 132. Infl, 299,

toujours la même face ; nous ignorons ce qui se passe de l’autre < côté... Dirons nous que le derrière (5) Infl. 218. de la lune est divin parce que nous (é)Sav. 71. sommes sûrs de ne jamais le

voir ? »

etc

ment des principes » !, à la « faillite de la morale » transcendante *, tout au plus bonne pour élever les enfants et maintenir les domestiques dans le droit chemin *, mais inacceptable pour le savant *.

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