‹ La Morale de Félix Le DantecChapitre 15 sur 25 · LOTO · texte numérisé non relu

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particulièrement ceux qui constituent la conscience morale héréditaire ?*.

Sans doute, selon l'expression d'un père de la compagnie de Jésus ?, sa raison congédie les diverses entités métaphysiques chères aux mystiques : Dieu, âme, liberté, responsabilité, art, désintéressement, avec sérénité dans « L'Athéisme », avec amertume dans « L’Egoïsme », brutalement dans «Savoir ». Cependant, lorsqu'il attaque quelque forme de mysticisme, il ne vise guère que l'abus qu'on en fait et les conséquences fâcheuses qui en résultent.

En religion, Le Dantec est un athée de naissance que préoccupent incessamment les notions relatives au divin et qui se plaît à citer plusieurs fois Jésus-Christ dont il apprécie plusieurs maximes et dont il parle avec un certain accent de sympathie. En vérité, c’est l'illogisme des tièdes, des sots et des hypocrites qui l'irrite : vague idolâtrie du paysan « qui se réduit exclusivement à quelques pratiques extérieures dont beaucoup sentent le paganisme d'une lieue » ?, vague spiritualisme de certains intellectuels qui ne repoussent les religions définies que pour de simples raisons historiques‘ et raisonnent cependant comme des croyants, opportunisme des politiciens pour qui la religion n'est qu'un tremplin ;, attitude équivoque et tergiversations de la Papauté durant la guerre * tiédeur des croyants de type moyen qui ne vont pas jusqu’au bout des conclusions de leur foi et qui n'estiment pas qu'il faille mépriser les affaires des hommes pour faire celles de Dieu’. Le Dantec, lui, déclare que s’il avait eu la foi, logique avec lui-même, il eût fui dans un cloître les dangers du siècle, si peu admirable que lui semble la vie monastique 5. Est-ce là l'attitude d’un homme dépourvu d'idéal ?

En métaphysique, ce qui l’exaspère, c'est l'obscurité de certains textes prétentieux d’un Bergson qui « fait de l’intui-

(1) Ath. 94. (5) 8. C. 34.

(2) Ath. 943. (6) Sav 53 et sq.

(3) Ath 118. Confl. 132. () Ath. 95.

(‘) Prob. 96. (s) Ath 59.

tion » comme d’autres font de la tuberculose, la naïveté un peu ridicule aux yeux d’un savant, de certains passages d'un James, tel que celui-ci, choisi comme épigraphe de son livre « Contre la Métaphysique » : « On subit... une étrange fascination à entendre parler de choses si profondes, alors même qu'on ne les comprend pas, et qu'elles ne sont pas mieux comprises de ceux qui en discutent. On y éprouve le frisson des grands problèmes, on y sent la présence de l’Infini ?>.

En matière d’art, bien qu’il soit plus accessible à « la volupté des enthousiasmes scientifiques »* qu’à celle de la poésie, il a pleuré en lisant les poètes“, il ne songerait jamais à les proscrire de sa République, pas plus que les peintres, les sculpteurs, ni les prêtres des divers cultes . Cependant, il avoue aimer trop la nature pour aimer l’art: «une fleur, la plus humble, dit-il, me remplit de plus d'admiration que tous les Velasquez et les Rembrandt» ‘, car la représentation statique des choses vivantes engendre une impression douloureuse, Maisce qui l'indigne, ce sont les mensonges exagérés des artistes, « entrepreneurs d’illusion »7 , ceux d’un Victor Hugo, par exemple dans la dernière strophe de son « Oceano Nox >», et le parti pris d’admiration conventionnelle des ignorants devant ce qui est célèbre et qu'ils ne sentent pas.

En morale enfin, point essentiel, là où sa raison s’acharne à dénoncer toutes les illusions, que conserve-t-il qui puisse être comparé à un sentiment mystique, diront ceux qui, frappés uniquement par les idées contrariantes, n’ont point remarqué autre chose ? Ceux qui auront lu des critiques du genre de celle-ci, formulée dans des revues belges * au sujet de son ouvrage « Le Conflit »: « Volume... perfide... sot…. détestable. puéril... odieux et vil toujours » ?

Les textes sont là cependant et leur examen nous démon-

(1) Chaos, 192. (UNS CSSS

(°) Méta. 62. (F)ESav- 1288

0) S. C. 319 (‘) Revue générale, Brux. Sept.

" Id. 1901 — Rev. bibliog. belge, 31 juil- (°)

Id. let 1900.

tre que, lorsqu'il s'attaque à la sottise comme pour s’en libérer, c'est sa logique seule qui parle, invincible. Mais elle n'est point la seule force de son être, malgré la priorité qu'il lui accorde : si elle triomphe, ce n’est qu'après un douloureux combat avec les sentiments hérités de la race mystique dont il est issu, race celtique ‘ de Bretons sauvages ? dont il ne rougit point : à l'égard des conventions sociales, «il ne m'est pas possible, écrit-il par exemple, de prendre l’attitude pragmatiste que me conseilleraient mes goûts personnels de vieux mystique breton ». |

S'il insiste fréquemment sur le caractère pénible des conflits qu'entraîne l'incertitude de la conscience morale, s’il plaint les natures scrupuleuses torturées par les exigences d’une conscience trop délicate, c’est que lui-même souffrit cruellement de cette anomalie dès son enfance ‘, au point d'envier le sort de son chien *, de la vache ruminant paisiblement à l'ombre d’un châtaignier, ou d’un cheval ignorantf. « Mon éducation et mon hérédité me font aimer les choses simples et contraires à l'évidence que mes pères ont aimées avant moi, et que dans mon enfance on m'a appris à aimer, écrit-il en 1917. Seulement, je suis esclave de la méthode scientifique et je crois ce qu’elle enseigne parce qu'1] n'est pas permis à un homme raisonnable de ne pas y croire. Et dans une circonstance quelconque de la vie, après avoir été entraîné d’abord par mon premier mouvement héréditaire, j'arrive douloureusement à me ressaisir en pensant aux véri. tés de la physique »‘. Il souffre de dominer son « premier mouvement d'homme du Moyen Age » f : « Je souffre, dit-il de ma croyance à la Justice, comme beaucoup d'entre vous ont souffert de l'appendicite »°; c'est que, même nourri d’une science infinie, on ne saurait devenir du jour au lendemain «un animal scientifique » !°, car, si les découvertes

(1) Méta. 241. (5) Ath. 110.

(2) Id. 252, note. (") Sav. 9.

GB CETA (5) Sav. 62.

(*) Ath. 11. (°) Sav. 32-Méta. 16.

(5) Ath. 80. (10) Méta. 251.

scientifiques apportent à nos croyances, des variations brusques et formidables, nos structures personnelles varient avec une infinie lenteur ; entre elles et celles de nos ancétres du temps de César par exemple, la différence est insensible‘. Même ceux qui sont le plus libérés par le sain exercice de leur raison et l'emploi quotidien de la méthode scientifique demeurent inféodés par hérédité, malgré qu'ils en aient, aux vieilles traditions morales ?. On a beau faire de la logique, on n’en reste pas moins un homme, et tout homme a ses préférences, ses opinions *.

C'est « avec une sorte de désespoir > qu'il a appris ce que l’impitoyable Biologie lui enseignait au sujet de la valeur des conventions sociales “.

La crise fut douloureuse“, car, toute sa jeunesse, il avait vécu un beau rêve : il dût lui dire adieu, comme il le confesse en termes émouvants : « Adieu l’immutabilité ! Adieu, l'individualité ! la personnalité, le mérite, la gloire ! Adieu tous les principes, toutes les chimères qui ont embelli ma jeunesse 5 ! » N'est-ce pas là le ton du plus pur mysticisme ?

On comprend donc ses protestations discrétes contre l’attitude désobligeante de ceux qui, de même qu'ils disent à d'autres : « sale juif! » sans bien savoir pourquoi, qualifient de z matérialistes grossiers »7 et contempteurs d'idéal, des hommes consacrant toute leur existence à des études désintéressées : il doit y avoir là, conciut-il, une question de mots mal définis, accompagnée d’ignorance.

Enfin, à ces caractères qui lui permettent de communier secrètement avec les mystiques aussi bien qu'avec les rationalistes et les athées, s’ajoute un dernier trait caractéristique de la vraie moralité : le sacrifice et la résignation qu'impose la bonne volonté, idéal du Christ et de Kant’: « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! »$ : lui-même réclame

(1) Id. 252 (5) Id. 46.

(*) Sav. 76. (s) Ath. 283.

() Eg. 991. (1) Méta. 3

() Méta. 62 (5) Confi, 148, 207. Sav. 294,

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