‹ La Morale de Félix Le DantecChapitre 16 sur 25 · ROSES · texte numérisé non relu

ROSES

qu'on lui accorde personnellement le bénéfice de cette maxime.

En effet, ce sacrifice constant de sa paix intérieure aux ordres de sa raison, Le Dantec le pratique avec spontanéité et simplicité, mais sa vie intime n’en est pas moins un drame. William James déclare que le pragmatisme procure des « vacances morales »', les mystiques continuent à dormir sur le mol oreiller de la foi, et ce qui est pis, ils en tirent souvent vanité, considérant cette attitude comme la seule vertueuse : « Vous l’aimez, ce rêve dont vous m'avez tiré, écrit-il à son délicat ami, M. Jules Tannery, et vous voulez continuer de dormir !»?; c'est que le catéchisme est bien plus facile à apprendre que la biologie *. Le Dantec, lui, n’a pas hésité à se réveiller, obéissant en cela à ce que sa conscience éclairée considérait comme un devoir, et il y a tout perdu : « L’athée vrai reconnaît les droits des autres et ne s'accorde aucun droit, quoiqu'ayant le sentiment du devoir; c'est un être mal équilibré et qui n’est nuisible qu'à luimême »“*. Inutile de faire remarquer qu'en agissant ainsi, il réalisait, en même temps que le type achevé de l’homme moral, celui du savant impartial et désintéressé que l’on propose comme modèle.

Cependant, ces considérations nous laissent à penser que, malgré son stoïcisme, une telle acceptation des sacrifices, sans compensation, engendre en son cœur une vive amertume : « Ce qu'il y a de terrible quand on cherche la vérité, c’est qu'on la trouve * ! » répète-t-il après Remy de Gourmont, et la déception de son premier idéal mystique lui a suggéré, il l'avoue, bien des blasphèmesf. Contrairement à ce qu'on a pu croire, c'est donc la générosité et la noblesse de sa nature que traduisent ces blasphèmes eux-mêmes : il n'eût point raillé la justice et la bonté divines 7, s’il n'avait aimé démesurément la justice et la bonté.

(t) Méta. 43. () Ath. 94.

(2) Ath. 284. (5) Ath. 22-160 note.

(*) Prob. 27-7-29-74. (6) Méta. 41.

Conft. 137. Sav. 230-26, etc. (7) Sav. 63

Hélas, àce premier désenchantement concernant les choses de la morale, s'en ajoutait un autre non moins grave : le sentiment de la misérable condition humaine dans l'univers et dans le temps, sentiment engendré par ses constatations et ses spéculations scientifiques.

Désenchantement scientifique.

A côté des boutades, des plaisanteries parfois gauloises où éclate la bonne humeur, quelques échappées lyriques inattendues laissent deviner dans chaque ouvrage de Le Dantec, l’angoisse d’une âme sensible et tourmentée elle aussi devant l'infini : l'âme de Job‘ coexiste en lui à l’âme de Rabelais.

C'est ordinairement sur un ton de pitié attristée qu'il parle de ses semblables, les pauvres hommes?, la pauvre humanité*, «mes pauvres compatriotes » *, etc. Ses motifs, pour n'être pas nouveaux n'en sont pas moins quelque peu tragiques : ce sont la petitesse, l'isolement, l'apparente inutilité de l’homme. « Notre globe est couvert d’une poussière pensante dont chaque grain est isolé dans ses limites personnelles, muré dans sa subjectivité »*. « Quelles solitudes que tous ces corps humains f ! » écrivait Musset, qu'il cite à cette occasion. Citant aussi la parole de Poincaré : « La pensée n’est qu’un éclair au milieu d’une longue nuit, mais c’est cette lumière quiest tout, ! », il déclare qu'il faudrait conclure au contraire que cet éclair lui-même n’est rien et, avec l’Ecclésiaste, que tout est vanité 7.

Autre cause de tristesse pour le savant : « les dieux de toutes les époques se sont enfuis dans le royaume des ombres : il ne reste plus que le destin et cela n’est pas drôle S ! » Enfin, la vie n'étant qu'un simple accident de surface ®, les hommes ne

(1) Ath. 15 (°) Id. 76.

() Eg. 278. () Lutte 986.

(3) Id. 216 (8) Prob. 43.

(1) () Philo. %,.

sont, comme tous les êtres vivants, que des accidents éphémères de l'histoire du monde ’. II n’y a aucune raison scientifique pour que l’homme vive et l'instinct de la conservation lui-même est mis en échec par des raisons plus fortes que lui, chez ceux qui font la grève de la faim ?. Notre misérable existence sublunaire * n’est qu’un éternel provisoire *, nous sommes de pauvres tourbillons éphémères ÿ, passagers et sans importance6, des phénomènes momentanés comparables aux vagues de la mer et n'ayant pas plus d'importance qu’elles dans l’histoire du monde 7. En termes techniques, l’homme n’est qu'un tourbillon actuel, capable d’amorcer d’autres tourbillons suivant le principe de Carnot; le résultat final de l’évolution du monde, après la disparition de l'homme, sera un état d'équilibre dans lequel disparaîtra petit à petit la trace des activités humaines : nous nous serons agités en vain $.

Que reste-t-il en effet des milliards d'hommes, des milliards d'animaux qui ont vécu ? Rien de la plupart, de quelquesuns un souvenir minéral, un fossile qui ne sera pas éternel, de quelques autres un souvenir dans la mémoire des hommes, souvenir qui ira en s’affaiblissant et disparaîtra au plus tard avec le dernier homme. Moriemur nos et nostra, et quand nous serons morts, tout finira par être comme sinousn'avions pas vécu ?. Les générations naîtront et mourront successivement jusqu'au jour où il n'y aura plus d'êtres humains, les conditions de Ja vie humaine n'étant plus réalisées'sur laterre, la terre elle-même deviendra un astre froid comme la lune, puis ce sera le tour du soleil ; est-ce là le Parfait rêvé : un univers peuplé d’astres morts ? Trouvez-vous avec Erasme que « le Bien c’est lerepos, le silence et la nuit >"? ?.

Enfin, après l'Ecclésiaste, Job et Héraclite, c'est Pascal qui

(1) Sav.229. Conf. 153. L'Homme fn S. GE

6, 30 j 16e DESAVA è ea an GS 18-206

(3) Ath. 59. () 5: C: 57.

(1) Eg. 216. (0, Lim. 155.

(5) Sav. 137.

revit chez Le Dantec : nous citerons ici un passage qui ne le mériterait peut-être pas s'il n'était le seul de toutes les œuvres, dénotant quelques optimisme : « L'intelligence de l'homme le plus borné tient du prodige et il a des organes d'une perfection inouie, des mains d'une habileté incroyable: c'est, personne n’en peut douter, la plus merveilleuse des choses qui existent. J'admire la machine humaine du dernier des voyous > ‘

Hélas, « désarmé vis-à-vis des enthousiasmes » *, notre moraliste prend vite sa revanche : l’homme est la plus merveilleuse des choses qui existent : c'en est aussi la plus misérable ». Il se croit libre et il est le jouet des évènements ; il se croit responsable et il n’est qu'une résultante ; il se trouve du mérite et il n’en a pas ; il souffre mille douleurs et s'en crée mille autres qui sont imaginaires ; il a peur de la mort et il sait qu'il mourra, moins heureux que le cheval qui ignore Ÿ ; par contre, sur des points où la connaissance lui serait profitable, il est contraint à se résigner à l'agnosticisme * ;et ce ne sont là que quelques-unes des terribles misères de ce cousin de singe devenu bavard *. Aussi on s'explique cette conclusion de Le Dantec : quoique ma vie ait été plutôt heureuse jusqu'à présent, si une bonne fée m'avait offert comme dans les contes de ma mère Loye, de réaliser un de mes vœux, j'aurais souhaité n’avoir jamais ExISLE

Vain Apostolat

Malgré sa clairvoyance, Le Dantec, animé dès sa jeunesse de cet optimisme généreux qui, ignorant la sottise, la mesquinerie et la routine des hommes, s'attend à voir adopter d'emblée des idées nobles et nouvelles, Le Dantec entreprit à vingt ans de convertir le monde à ses idées. Il confesse avoir

() Prob. 174. (*) Infl. 165.

(a Chaos 2. (5) Conf. 137.

(3) Ath. 110. (5) Ath. 58.

été presque découragé par l'accueil peu flatteur qu’on fit à sa première publication,en 1896,la « Théorie nouvelledela vie», qu'il voyait à l'avance applaudie par tout le monde pensant !. « Te souvient-il, écrit-il à Victor Bérard en 1912, des enthousiasmes de notre jeunesse, des visées ambitieuses de nos vingt ans ?.. je n'ai pluscomme il y a vingt ans, la prétention de convaincre mes contemporains » ?. Dès 1908, il qualifiait cette prétention de « chimérique » * et cependant, il éprouve toujours, jusqu’à la tombe, un impérieux besoin de vulgarisateur. N’a-t.il pas publié plus de trente volumes, sans compter les articles de revues et les conférences ? Pour un « rat retiré du monde >» ‘, c'est un rat qui ne l’oublie pas entièrement. Or, comment fût-il accueilli ?

Nous avons rapporté au début de cette étude, les multiples insultes qu'il essuya de divers côtés : prenant trop au sérieux ces escarmouches inséparables de la politique, il en éprouva de l’amertume. Plus exactement, il passa par des alternatives d'espoir et de découragement provisoires : « J'ai désespéré de l’avenir, je me suis peut-être trop haté » 5, écrit-il en 1912, mais il se reprend à désespérer encore, quelques pages ‘ plus loin 5. Nous l'entendons déclarer en 1913 qu'il n’a aucune pensée de prosélytisme et, en 1914 , qu’il n’a pas la prétention de convaincre : Ô paradoxe, c'est dans deux ouvrages d'une collection de propagande qu'il nous l’apprend. Cependant, en 1917, il n’essaye plus dese dissimuler ses intentions à soi-même et reconnait expressément que « Savoir » est tout entier un ouvrage de démonstration et d’apostolat . Ainsi ne peut-on fixer dans sa carrière aucune date marquant un abandon total du prosélytisme ; tout ce que l’on peut dire, c'est que son enthousiasme initial, modifié par des déceptions progressives, a revêtu une nuance de pessimisme, accrue du fait qu'il crut longtemps ses adversaires de mau-

Sav 9-931 etc,

DSC: (‘) id. 206 etc.

2) Sc. vie, dédic. (°) Méc. 39.

Page 1