C. 4. @ Prob
S Eg. 18 (6 Méta. 3-47 etc.
TO
vaise foi : il s'efforce de se dissimuler son échec, par fierté semble-t-il, lorsqu'il le ressent trop vivement, il simule l'indifférence, mais au fond il boude seulement.
Quoiqu'il en soit, le fait certain qui nous intéresse ici, c'est que Le Dantec, alors même qu'il continuait à lutter, à la veille même de sa mort, était douloureusement persuadé de l'inefficacité relative de son offensive contre la morale : ses propres conclusions lui déplaisent ?, 1l a perdu son temps à pourfendre les fantômes des vieilles croyances *, aventure qu'il juge infiniment plus absurde que celle de l'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche ‘. Il prêche dans le désert Ÿ, car les discussions sont inutiles et l'ignorance continuera indéfiniment f : les hommes resteront troglodytes ?
Quelles conséquences pratiques un penseur peut-il tirer d'opinions aussi déprimantes, tant pour sa conduite individuelle que pour celle de l'humanité entière ? Le Dantec se résigne-t-1l. comme on pourrait s’y attendre, à un dilettantisme désabusé ? Préconise-t-il l’'amoralisme, puisqu’aucun principe d'action, aucun sentiment, aucune représentation tonique ne semble désormais encourager l'homme à l'effort ? Va-t-1l jusqu’à l’immoralisme ? Telles sont les nouvelles questions qu'il nous faut élucider.
Dilettantisme ?
À vrai dire, il pourra sembler quelque peu paradoxal que nous prêtions à Le Dantec, ne fût-ce qu’un instant, des sentiments de dilettante après l'avoir représenté comme un apôtre acharné. Cependant, les tendances les plus contradictoires coexistent parfois chez un même individu, ousesuccèdent en alternant, et bien des passages des œuvres du biolo-
CRAUUE (5) 5d. 61 ?) Eg. 291. (6) Sav. 127 ù Eu 231, Eg. 287. (7) Eg. 7
Oh no:
= ÏIi —
giste, où les idées contradictoires se côtoient familièrement, pourraient favoriser notre hypothèse.
S'il se plaint souvent de ses tristesses et de ses luttes morales, n'affirme-t-il pas aussi plusieurs fois sans équivoque, qu'il a été heureux, que ses entreprises, nous l'avons dit, ont réussi au delà de ses espérances ‘, que, rat retiré du monde, il a Joui d'une précieuse tranquillité ?, enfin, qu'il a goûté des joies intellectuelles d’une vivacité exceptionnelles *, sans que le monisme ne le rendit foncièrement malheureux ‘ ?
À priori du reste, pourquoi s’agiterait-il en dehors des cas où il éprouveirrésistiblement le besoin spécial de convaincre autrui ? Rappelons-nous sa conclusion : nous nous serons agités en vain. « S'il n’est pas désagréable d'y voir clair pendant sa vie, il est peut-être plus agréable aussi, écrit-il, de ne se poser aucune question ; le dernier mot du bonheur serait alors d’ « avoir une raison et de ne pas s’en servir » ÿ.
En fait, bien qu'il se soit personnellement servi de sa raison beaucoup plus que la majorité des hommes, il avoue plusieurs fois n’avoir jamais eu assez de confiance en rien pour poursuivre un but vraiment sérieux : « Je me suis prodigieusement amusé en étudiant la nature à ma manière. Il paraît qu’il faudra passer des siècles et des siècles à faire des expériences, à recueillir des documents... je ne me soucie guère de travailler à une œuvre qui ne prendra de l'intérêt que longtemps après ma mort. »
Même apparence de dilletantisme en politique : # Je ne suis pas inféodé aux autres hommes qui pensent librement... (je suis) un chercheur curieux qui travaille seulement à satisfaire
(t) Eg. 13-Ath. 58-Sav. 39. l'évolution » p. 278, Flammarion) (2) Eg 18 qui prétendent qu'il n’a pas fait (5) Prob. 6 avancer dun pas le problème du (‘) Ath. 220. transformisme, comme s'il avait (5) Confi. 170. jamais conçu un pareil but ? H ne () MFta78. Cette déclaration ne faut chercher dans un ouvrage. suffit-elle pas à le déchargerdesre- que ce que l'auteur a prétendu y
proches qu’ont pu lui faire certains mettre, et non pas Ce que nous savants, par exemple MM. Delage désirerions y trouver. et Goldsmith ( « Les théories de
sa propre curiosité par des procédés scientifiques > ‘, répondil à un journaliste indiscret. Il ne semble point se ranger au nombre de « ceux qui désirentéviter les cataclysmes » sociaux ? et, s’il ne souhaite pas davantage la révolution ni l'anéantissement de la richesse, il ne voit non plus aucun principe au nom duquel on pourrait regretter de tels évènements *. Le spectacle des révolutions est pour l’observateur désintéressé, une des comédies les plus amusantes qui soient *, aussi, chercher les causes du désarroi social actuel est « un jeu auquel on se livre volontiers en digérant un bon dîner » *. Toutes ces formules semblent fort tendancieuses...
Immoralisme ?
Il est d’autres passages où Le Dantec semble désirer l'avènement du cynisme qu'il définit « l'application non dissimulée des vérités biologiques » ‘; il semble vouloir souligner par là que le cynisme est du ressort de la franchise, considérée comme une vertu, et fustiger par une nuance imperceptible d’ironie, la réprobation, illogique selon lui, que la société manifeste à l'égard du cynisme. Du reste, il est parfois plus explicite : « Pourquoi ne pas dire hardiment des choses logiques, écrit-il en 1917, exalté par le scandale de la guerre, au lieu de se couvrir du manteau infiniment troué de la vieille morale»?
Cépendant, il nous va falloir désillusionner ceux qui, comme cet instituteur de Charenton ‘, pourraient avoir fondé leur espérance sur l'anarchisme apparent de quelques pages de Le Dantec.
Après ses multiples spéculations théoriques, l’auteur de « L’Athéisme » se pose lui-même le problème dela conduite
(‘) Prob. 31-32. (5) Prob. 183.
(1 Eg. 269. (6) Ex. 265, etc.
bi Eg 11 (7) Sav.47
Eg. 268-S. C. 291.
pratique : quel est le sort des grands principes de justice, de progrès, de but, de responsabilité, de mérite. ‘ ? Distinguant alors implicitement la théorie et la pratique comme si elles étaient sans rapport, il répond quelques pages plus loin ? « Je crois que le monisme peut s’allier avec une conduite qui reste dans la bonne moyenne de l’honnêteté ».
Aussi choisit-il comme épigraphe d’un de ses livres ?, en 1912, ce mot de Renan qui répond auxattaques que l'onpouvait déjà formuler contre lui: « J'écris pour proposer mes idées à ceux qui cherchent la vérité. Quant aux personnes qui ont besoin, dans l'intérêt de leurs croyances, que je sois un ignorant, un esprit faux ou un homme de mauvaise foi, je n'ai pas la prétention de modifier leur avis ». De son côté, un de ses maîtres, le professeur Giard le définit avec exactitude: « un passionné, mais un esprit conciliant et de bonne foi >» “. Deux séries de faits vont nous en convaincre : l’exemple édifiant de sa vie; les concessions pragmatistes qu’il arrive à faire à la morale sociale.
Une Vie exemplaire
« Les hommes ne raisonnent et ne se conduisent presque jamais suivant leurs principes » écrivait Voltaire, et Le Dantec cite cette phrase comme si elle s’appliquait à son propre cas *. En effet, ce critique implacable de toutes les vertus, des principes et des illusions les plus respectées, fût non seulement un honnête homme, mais un saintlaïc comme l’ont fait ressortir ses panégyristes, MM. Rabaud et Pérez f, dans deux courtes notices.
Nous ne saurions indiquer ici que quelques faits des plus frappants: jeune homme, à l'encontre des « gorilles propriétaires » qu'il stigmatise dans « Savoir > (p. 76), il dépense en
(1) Ath. 211-215. ù Indiv. 4 2) id. 220. 5 ; b) Méta. 1 (6) Cf. bibliog. op. cit
—— Ile
âumônes jusqu’à son nécessaire, et est parfois contraint à engager sa montre au Mont-de-Piété pour finir son mois. À Ty- Plad, il s'astreint à aller faire à une voisine aveugle, chaque jour, la lecture de son journal en breton. Il promène chaque jour aussi son vieux père, lui donnant le bras, l'entourant de mille prévenances, et confesse sa vénération filiale dans « J’Egoïsme » (p. 82): « le sentiment inné de ce que je devais à mon père, a été le plus profond de tous mes sentiments ». Sa bonté pour les siens va jusqu’à lui dicter le sacrifice de ses propres opinions aux exigences de leurs convictions religieuses : « j'accepterais la visite d’un prêtresi cela faisait plaisir aux miens » lit-on dans « L’Athéisme » (p 103)et, effectivement, il ne fit rien pour empêcher la réalisation de cet incident, bien qu’il eût reconnu que les prêtres tirent gloire des conversions in extremis de gens éminents !.
En Novembre 1914, loin de chercher un traitement de faveur qui l’eût écœuré ?, il abandonne une cure de santé urgente pour entrer à l'hôpital militaire de Lannion comme infirmier volontaire. Ses amis l’'emmènent cependant de force à Paris: au lieu de se livrer alors au repos prescrit, il entre au Val de Grâce pour deux ans, dans le service de sérothérapie antityphique du docteur Vincent. En 1915,il veut à tout prix s'engager pour partir aux tranchées: le conseil de révision le refuse encore malgré ses efforts. Pour connaître son patriotisme pratique, opposé aux déclarations ordinaires de sa raison, il faut lire par exemple, le discours trop peu connu qu'il prononça pour l'anniversaire des soldats de Lannion tombés au champ d'honneur *. En voici la conclusion :
« Il ne faut pas souhaiter devenir les maîtres du monde : c'est bon pour les boches. Mais il faut essayer de rester les modèles des hommes civilisés.. Pour ma part, je m'incline devant tous nos soldats morts, avec le regret de ne pas avoir été leur compagnon quand ils ont donné leur vie pour sauver
(1) Confl. 134.
(*) Sav. 85.
(*) Le Lannionnais, 8 Nov. 1914.
- le génie français du joug intolérable de la lourdeur germanique ».
Nous n'ajouterons aucun commentaire à de tels faits qui parlent par eux-mêmes. Cependant, cette attitude d'une noblesse incontestable suffirait-elle à absoudre, aux yeux des amis de l'ordre, l’auteur de « Savoir » et de « L'Egoïsme », s’il ne corrigeait la théorie par la théorie, ses thèses subversives en apparence, par d’autres les explicant et les tempérant ?
Le Scandale
Il ne suffit point de cultiver personnellement de généreuses tendances naturelles, pour satisfaire aux exigences de l'idéal social, surtout lorsqu'on appartient au groupe, mal défini mais bien connu, des « classes dirigeantes », surtout au groupe intellectuel dont les moindres gestes sont observés et interprétés souvent, à tort ou à raison, comme des oracles:
Non seulement, comme le remarque encore un moraliste cité plus haut !, il faut des symbôles religieux pour sauver la morale, et Le Dantec les méprise tous, mais il semble que les gestes des personnesen vue soient eux-mêmes des symbôles, comme les idées qu'ils publient : les idées sont des idées-forces, selon le mot de M. Fouillée etles idées subversives sont des forces subversives.
Le Dantec n’ignorait point l'existence de ce danger: parfois, il déplore « la curiosité coupable qui l’a poussé à scruter les recoins les plus vénérés de la conscience humaine » ? ; il se demande si, pour l'homme actuel, avec les erreurs ancestrales qui font partie deson mécanisme, il était bon de mettre à découvert ces erreurs: si en effet la proclamation de ce: qu'on croit être la vérité est utile sur le terrain scientifique, il reconnaît qu'on peut la regretter sur le terrain social *.
(:) M. Delacroix, op. cit. P. 67.
? Méta, 2.
) Ath. 72192,
ni
Quelques-uns se demandent s’il est bon que leur désarroi et leur doute pénètrent les foules agissantes et estiment que “ toute vérité n’est pas bonne à dire » !. Il est à craindre en effet que la certitude de la non valeur des principes absolus enlève à l'homme tout respect, toute initiative ?. D'autre part, la société reposant sur la morale, l'effondrement des principes de celle-ci ébranle celle-là.
Assez clairvoyant pour ne pas ignorer la rareté des natures scrupuleuses, rareté qu'il déplore *, Le Dantec redoute en particulier les conséquences sociales de l’athéisme, la morale sociale étant étroitement liée à la religion, et il consacre expressément plusieurs chapitres à ce sujet ‘. La croyance à la mort totale dont ilse fait le champion est # antisociale au premier chef » ÿ : beaucoup d’ignorants cependant commencent à supporter mal qu’on veuille abuser de leur ignorance en leur enseignant le contraire, et il est à craindre que,en voulant se débarrasser des erreurs religieuses que la science leur révèle, ils renoncent en même temps à des nécessitésde l'organisation sociale : « ils enlèveront la couleur etle morceau » 6. Faut il donc, comme certains le font, donner l'exemple, aller à la messe, le vendredi faire maigre, pour pouvoir exiger des domestiques ot des devoirs sociaux utiles aux maîtres ? Le Dantec refuse de s’y résoudre, voyant lune manifestation d'hypocrisie et un abus de confiance ‘, un geste dangereux aussi pour l'avenir, car la foule sera dangereuse le jour où elle comprendra qu’on j'a volontairement trompée #. (Ainsi, le véritable problème est, au fond, celui des conséquences de l’athéisme social pour les générations futures °).
Cependant, sans aller jusqu'à simuler une foi qu'il n’a pas, un penseur conscient du danger pourrait au moins modérer peut-être sa publicité, adopter une attitude quelque peu éso-
(1) Infl. 19. (S) Infl. 467.
E) S.C. 288. (") Eg. 213.
(*) Prob. 176. (s) Fr a (‘) Ath. 69. Prob. 160. (°) Ath.
Prob. 162.
térique. Si Le Dantec ne le fait point, est-ce donc qu'il ignore la portée de la diffusion des idées par le livre, et ce danger très particulier que constituent les interprétations maladroites de textes tendancieux? Il n’en est rien.
Tremblant à l’idée de ce que Voltaire pourrait écrire de nos Jours, il déclare en 1914:4« Je doute qu'un Voltaire du vingtième siècle puisse être mis entre les mains des institu teurs » !, «Il est sage dit-il encore, avant de détruire un édifice imparfait, de se préoécuper de la construction du bätiment nouveau que l’on se propose de substituer à l’ancien; cela est particulièrement nécessaire lorsqu'il s’agit d’un édifice d’usage courant dont les hommes ne peuvent pas se passer aisément un seul jour » ?. Seulement, lorsqu'il parle de la sorte, c’est au sujet d’une réforme... de la pathologie technique.
En 1911 cependant, ému pour quelque temps par le danger imminent symbolisé déjà par la grève des cheminots, il énonce la même idée en l’appliquant cette fois aux phénomènes sociaux ; il reproche aux révolutionnaires, d’entreprendre de détruire l'édifice social sans se demander sur quelles bases on le reconstruira, méconnaissant ainsi la leçon de choses de la nature qui, elle, construit toujours avant de détruire, formant par exemple les éléments du papillon dans la chenille avant de la détruire *. Quant àla destruction des notions morales et religieuses à laquelle ses propres ouvrages était appelés à contribuer, il n'y fait guère allusion qu'une fois, cursivement, dans « Savoir » : « Mais, dira-t-on, par quoi les remplacez-vous ? » La réponse est désinvolte : « Nous verrons plus tard ! »* Plus tard... il mourait la même année!
Ces considérations avaient cependant suscité chez lui quelques velléités d'ésotérisme : « La biologie scientifique restera une sorte de doctrine ésotérique et ne se répandra jamais dans le grand public », écrivait-il en 19145 et déjà, en 1906 :
(*) Prob. 181. (:) Sav, 29.
(2) Méc. 169. MÉPrObr 29, (8) Eg. 166.