‹ La Morale de Félix Le DantecChapitre 23 sur 25 · MORALE APPLIQUÉE · texte numérisé non relu

MORALE APPLIQUÉE

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En 1917, formulantlui-mêmecette objection qu'ilprévoyait: « Mais, par quoi remplacerez-vous les notions morales ? », Le Dantec répondait : « nous verrons plus tard! »t Si ce « plus tard » signifie « plus loin dans cet ouvrage », l'auteur promet plus qu'il ne tient ; s’il signifie « plus tard dans ma carrière », le projet était téméraire car la mort terrassait la même année ce savant généreux. Heureusement, outre ses concessions théoriques au pragmatisme, il avait déjà formulé çà-et-là (sans bien s’en souvenir peut-être, puisqu'il écrivait au jour le jour) des suggestions intéressantes pouvant constituer, réunies, une ligne de conduite générale.

Sans doute, ilest plein d'incertitude quant à la réussite d’une réforme future des mœurs, basée sur la Science : « la majorité des hommes... restera troglodyte encore, malgré les nouveaux vêtements que lui fabrique la Science » ?, écrit-il dans ses instants de découragement. Pour entrer dans la voie de la réforme, « voie pleine d'escarpements et d'obstacles, il faudra une humanité vigoureuse et capable d’un long effort : l’humanité d'aujourd'hui n'est pas de taille »; elle s'endort « dans la paresse d’un opportunisme sans courage » * et elle continuera peut-être toujours à se contenter du provisoire *. Veut-on supprimer une religion ? Il faut lui en substituer une autre. Du reste, la Science elle-même, qui a le prestige d’une religion, suffira-t-elle pour servir de base unique à une société ? © Le moraliste ne cache pas l’embarras que lui cause l'existence de ces divers problèmes : «comment sortir de là? » 7 « Que dois-je faire ? » # écrit-il.

Cependant, comme tous les moralistes, il remarque à un moment donné l'existence d’une tendance générale dans l’humanité etsans doute dans tout le règne animal : la fendance au bonheur, que les ascètes eux-mêmes satisfont à leur manière. Trahit sua quemque voluptas ? : « il faut éviter de

(5) Prob. 162-33.

| - (7) Id. 34.

3) Méta. 49. (5) Id. 98.

Id. 63. (°) S. C. 292-320, (5) Infl. .

souffrir le plus soigneusement possible, ‘ donc, « il est évident, écrit-il, que la meilleur morale est celle qui rendra l'individu le plus heureux possible dans la société la plus heureuse possible » ?. Une telle morale s’inspirera donc de la bonté.

La Bonté

Aux justiciers qui, pour juger autrui, prennent une attitude intransigeante, « il faudait montrer que les lois morales ne sont que des conventions destinées à rendre la vie plus douce » *. L'homme se crée mille maux artificiels ‘ : réagissons donc contre cette fâcheuse attitude, évitons d'augmenter inutilement la somme des douleurs auxquelles nous sommes condamnés par le fait même que noussommes conscients » *.

Si une minorité de sages, peut-être un sur un million à peine ‘, entreprend une réforme de la conscience, ce sera avant tout pour obliger la majorité à se montrer moins féroce dans l'application de certaines parties de la morale... au nom desquelles on fait souffrir... tant de malheureux. ’» Du reste, « on pourrait... rappeler souvent à ceux qui se montrentinexorables, la parabole de la paille’et dela poutre»"; en particulier, si Jésus a dit une bonne parole à propos de la femme adultère : que celui qui est sans péché lui jette la première pierre, » «il aurait dû penser à dire une chose analogue pour la jeune fille » ?.

Cette indulgence se fonde sur deux raisons au moins : d’abord, la solidarité, l'identité de notre condition à tous : «nous sommes des hommes et nous devons beaucoup pardonner aux hommes »!'!° : « Je ne puis pas mépriser un homme, quoi qu'il ait fait, déclare généreusement Le Dantec : je

() Ath. 100, (0) RIdenTe ke QUE a sl A av. 19. { : ; (*) Prob. 174. (°) Sav. 72.

(5: Id. 137. 0) Méta. 254.

me sens trop semblable à lui et trop capable de limiter » En second lieu, c’est la science elle-même qui nous enseigne l’indulgence, en nous interdisant de croire à la liberté, au mérite, donc à la culpabilité ?. Cependant, l’intelligence ne suffit pas pour être bon : il faut de plus que l'attention soit constamment en éveil, pour inhiber à temps l'impulsion de la férocité naturelle : « encore faut-il que nous songions à faire ce raisonnement, ce qui n'arrive pas toujours » ?,

Ce n’est point là le seul conseil pratique et basé sur une psychologie exacte, que nous offrent les œuvres de Le Dantec: dans « L'Egoïsme » (p. 313), il spécifie par exemple, quelle doit être l'attitude du juré d’assises : « s’il croit à la culpabilité, il doit se taire et laisser au malheureux le bénéfice de l’inintelligence de quelques-uns de ses juges : cela n’est pas juste, il est vrai, mais c’est humain ».

Enfin, le savant moniste, à défaut de raisonnement valable, est guidé dans bien des circonstances par « le souci du chagrin qu'il causerait » à des êtres chers “ : ainsi par exemple, il ne se suicidera pas en cas de tentation ; il acceptera la visite d’un prêtre, malgré ses opinions *, etc.

L'auteur ne préconise la sévérité que dans wn seul cas : à l'égard de ceux qui ont déclanché la guerre. « Il faut que les bourreaux actuels soient punis quand ïls seront devenus victimes : il faut qu'on soit féroce à leur égard quand ils seront vaincus, comme ils ont été féroces quand ils se sont crus sûrs de la victoire ». On leur appliquera la loi du talion : « il faut qu'on coule autant de leurs bateaux marchands qu’ils ont coulé de bateaux marchands, etc...» f, Une telle attitude ne contredit en rien les maximes précédentes, car il ne s'agit, làencore, que de prévenir par un moyen nécessaire la souffrance des faibles : ces représailles ne seront exercées que pour obtenir dans les guerres futures, que « les belligérants respectent les conventions relatives aux femmes,

Ath. 59. () Ath. 101.

Sav. 30. 5) Id. 103.

Sav. 77e . (6) Sav. 87,

aux enfants et aux vieillards ». Quelle phrase pourrait mieux révéler la personnalité intime de Le Dantec, lorsque sa raison cède au sentiment ? Condamnation de la guerre, emploi d'expressions appartenant au vocabulaire de la morale classique: « il faut. respectent. conventions... », restitution d'une échelle de valeurs puisque certaines catégories d'individus sont distinguées des autres : femmes, enfants, vieillards.., tous ces détails sont significatifs.

En résumé, l'attitude du sage tient dans cette formule : être « implacable pour lui-même (et) indulgent aux autres »". Telle est la leçonde laScience et nous comprenons désormais le sens profond du titre « Savoir », gros d'enthousiasme charitable, L’ou vrage qui porte ce titre semble répondre exactement au jugement que portait sur lui son auteur : « si subversif qu’il paraisse à ceux qui croient au mal et à la justice, c’est surtout un manuel d'indulgence et de pitié » ?.

Celui qui semble parfois distinguer une morale des maitres et une morale des esclaves est, au fond, plus près peutêtre de Jésus que de Nietzsche : & Savoir » n'enferme-t-il pas son royaume de Dieu : la Science moniste, sa diatribe acharnée, inspirée par une sainte colère contre les pharisiens de 1917, les marchands du temple, les « profiteurs »; son Sermon sur la montagne : l’indulgence et la pitié ?

La nature du Bien

Inquiet quant à l’avenir de la Science, Le Dantec n’est pas moins embarrassé quand il s’agit de spécifier la nature du bien ou du bonheur : « Qu'est-ce qu'une vérité, écrit-il, quand il s'agit d'une attitude sociale ? * » Sur ce point, les jugements des philosophes et des sages sont discutables, car il y a trop d'éléments en jeu et la raison ne saurait les envisager tous,

(') Ath. 90. Sav. 77-83. (OS AG 287: (2) Sav. 235. (*) Infl. 805.

« Qu'est-ce qui est mieux ? Est-ce que la disparition des iguanodons et des plésiosaures a été une amélioration ? Est-ce que l'écrêtement des montagnes par les actions atmosphériques rend le monde plus parfait ?.. Quelle nous paraît être la destinée de l’homme ?P »! « La formule du bonheur humain ne se trouve pas sous le pas d'un cheval » ?. L'objet en est d'autant plus difficile à déterminer qu'il n’est pas une entité, mais une résultante contingente, relative aux individus et aux circonstances ?, donc très difficile à généraliser.

Le Dantec semble cependant entrevoir plusieurs sources de bonheur, les unes d’ordre scientifique qui ne sont actuellement accessibles qu'à une élite, les autres accessibles dès aujourd'hui à tous. Ainsi, nous condenserons successivement quatré séries de développements épars concernant : la joie du sage, la sérénité devant la mort, le plaisir de l'action, et le sentiment tonique de la solidarité, bien qu'il n'existe dans les œuvres rien d’analogue à cette distinction méthodique.

La Joie du Sage

Pour n'être pasaccessible encore à la majorité des hommes, la Science n’en est pas moins une source de voluptés réelles et supérieures, pour l'élite qui dès maintenant la possède, et elle engendre une sérénité particulière ‘. Il suffit de rappeler sur ce point les déclarations enthousiastes de l'auteur qui se félicite d'avoir pendant vingt ans goûté « la joie pure d'y voir clair », et conclut par cette confidence vibrante d'émotion, en style évangélique : « Je vous le dis en vérité, j'ai reçu ma récompense |! »

C'est que, outre le plaisir de connaître, la Science procure àses privilégiés et procurera plus tard, sielle réussit, à la société toute entière, la sérénité morale : le savant peut dès

(*) Rev. phil. Nov. 1902. (*) Méta. 240.

(2) Prob. 171. () Prob. 6.

maintenant raisonner ses sentiment et n’en tenir compte que relativement aux circonstances ! ; son activité se trouve ainsi libérée des entraves qu’apportent à l’ignorant certains impératifs douloureux ?, car le savant n’obéit au sentiment de sa conscience que lorsque cela lui plait *.

Ainsi, à l'encontre du crocheteur Messour qui, selon Voltaire, après avoir fait un rêve délicieux où il aimait une princesse, fut très affligé de se retrouver crocheteur et borgne a son réveil *, le savant, malgré la douceur du rêve mystique qui a précédé son initiation, ne regrette pas son éveil qui le libère aussi des craintes et des tortures de la conscience.

De nos jours, la joie de l’affranchissement, ilest vrai, n'est pas sans mélange, la conscience ancestrale, source de pénibles conflits, n'ayant pas encore été détruite comme elle pourra l'être dans les générations futures, grâce à la réforme de l’éducation ÿ. Ainsi, le sage devra tantôt croire aveuglément aux principes directeurs de sa conscience, tantôt « appeler la Science à la rescousse », lorsque la conscience deviendra trop exigeante, conciliation difficile f.

Quoi qu’il en soit, cette attitude semble de beaucoup préférable 7, à tout prendre. Si cependant le sage savant ne s’en accommodait pas, il aurait finalement, en cas de souffrance intolérable, la ressource du suicide anesthésique, car il ne doit logiquement continuer à vivre que s’il est heureux $. Par contre, remarquons-le, le suicide est absurde pour celui qui croit à l'immortalité”.

La Sérénité devant la Mort

Le Dantec fait de fréquentes allusions à la mort dans plusieurs de ses ouvrages, et plus spécialement en cinq passages :

(*) Infl. 195-S. C. 268-281 ete. (5) S. C. 323 (2) 14. 287. 7) Ath. 983 (:) Id. 989. (5) Ath. 100 (‘) Ath. 9282 (*) Id. 441 (°)

Dans « Le déterminisme » (p. 153 à 155) ;

Dans « Les influences ancestrales »(p. 168 à 179);

Dans « L'Athéisme » (p. 102 à ro7);

. Dans « La science de la vie » (p. 299 à 3or);

Dans « Le problème de la mort»(p. 35 à 45 et 145 à 159 seulement).

Il va sans dire que c'est pour réagir contre la représentation que l’on s’en fait communément : « La Science, nous assigne comme fin le néant », lit-on dans « Savoir » (p. 216) et c'est tout dire. Aussi a-t-il à cœur de démontrer la certitude de la mort totale !, bien qu'il reconnaisse parfois à cette certitude un caractère anti-social ? auquelil trouve ailleurs, il est vrai, des compensations ?.

Il y a deux attitudes vis-à-vis du phénomène de la mort: l'attitude du physicien qui a, pour l’étudier, la même impartialité que «pour un arc-en-ciel ou la chuted’une pierre dans un puits »*,et l'attitude sentimentale de l’homme qui, sachant qu'il mourra comme les autres, « voudrait bien que la mort ne fût pas une chose définitive » ÿ, Il se trouve en effet désarmé devant la mort, n’en ayant pas l'expérience, et c'est relativement à ce phénomène qu'il a accueilli de tout temps les croyances les plus extravagantes, en particulier celle en l'immortalité de l’âme ‘, solution fournie par « des igno- rants bien intentionnés » 7, pour nous consoler de la brutalité de la mort $. L'homme ne croit donc pas à la mort totale * : en effet, non seulement il redoute la douleur de la mort ‘°, non seulement il a le regret dela vie‘, maisil a peur des morts ‘?, et peur de l’au-de-là, du jugement divin auquel on l’a fait croire 13,

En réalité, la notion d’immortalité résulte d’une illusion, l'illusion de continuité qui lui est équivalente : « un homme

(7) Sav. 298, note. (5) Id. 86.

(2) RFO 162, (°) Infl. 169-138 Ath. 104.

(2189-0V21902: (10) Ath. 105.

(+) Prob 54, (1) Infl. 176.

(5) Jd (2) Ath. 110, Infi. 175.

(5) Infl. 169-170. (13) Infl. 178. Ath. 103.

Prob. 45. ,

qui croit avoir eu une personnalité continue pendant soixantedix ans, ne peut admettre quesa personnalité n’est pas éternelle ‘ ». Toute autre est la croyance de celui qui a compris que sa personnalité est extemporanée : au point de vue subjectif, on meurt à chaque instant et la mort objective ou définitive n'est pas plus importante que les autres morts subjectives ?. Nous connaissons tous des syncopes momentanées ? : la mort n’est qu'une syncope définitive, mais sans plus d'importance que les autres *: c’est simplement la destruction d'un agencement de particules, de molécules matéfièlles 5

Ce que nous nommons « âme » n'est que la personnalité c'est-à-dire la synthèse actuelle du mécanisme structural ; or, en biologie, toutse passe comme si l'âme n'existait pas 7; la meilleure preuve en la matière est l'évidence, la biologie ne rencontrant jamais la moindre manifestation d'une âme * ; la disparition de foute vie, àla mort. est aussi certaine que celle de la flamme d’une bougie lorsque le vent l’éteint *, ou d’un puceron, d’une chenille, d'un moustique que nous écrasons « sans chercher midi à quatorze heures » et sans nous demander si, de l’animal détruit, 1l reste autre chose ‘?.

Ce qui a empêché les gens de comprendre la simplicité du phénomène de la mort, c’est l'existence plus ou moins durable d'un cadavre ‘!, qui a l’air d’être le corps vivant !?, mais qui esten réalité comparable à une statue de bois ou de marbre !*, car la conscience individuelle s'abolit immédiatement à la mort ‘*, par discontinuité nerveuse (physique ou chimique) et «l'histoire des cadavres entre dans le domaine de la chimie ‘ ». (Pratiquement, « il est regrettable qu’un

() Ath. 104. (°) Sav. 298.

be) Ath. 105. Prob. 159. (12) Prob. 42.

(3) Conf. 154. (1) Prob. 43-146, (1) Confi. 167. Infl, 178. Ath. 105. (ES AUS

(6) Confl.135: (13) fd. 113:

(HS VA SUOE SAC 270) (H)NProb 448:

(7) Prob. 72-S. C. .800. (15) Déterm. 153.

(5) L.N XIII. Sav. 128-229. Prob. ('5) Méc. 94.

61, etc, *

texte de loi religieuse, peut-être mal interprété, appliqué en tous cas sans l'ombre de raison, s'oppose dans notre pays à la mesure d'hygiène physique ef morale que serait la crémation » !.)

Finalement, la biologie nous enseigne à ne point redouter la mort ?, car la mort est le triomphe du savant athée?, elle est pour lurune satisfaction négative, la fin de ses maux ; ses raisonnements l’ayant amené à trouver moins de prix à la

vie, il a d'autant moins de peine à la quitter , La certitude

de la mort totale (qui existe aussi chez les bouddhistes f;, nous tranquillise sur le sort de nos morts ? et sur notre propre sort : pointde Jugement à craindre en effet, donc point d’affaires à mettre en ordre *. De plus, le biologiste n’a point le regret de la vie *, puisqu'il est convaincu que la différence n’est pas essentielle entre la vie et la mort !°, car « nous passons notre vie à mourir » ‘. Quant à la peur du néant, il ne saurait en être question : le biologiste ne craint pas de devenir rien, parce qu'il est convaincu qu'il n’est qu’ «un mouvement momentané de matériaux ayant subi par hérédité un certain arrangement » !?

Ainsi, attribuant une importance exclusive au facteur du mysticisme dans son explication de la crainte de la mort, Le Dantec oublie entièrement un facteur primitif au moins aussi important : l'amour de l'être chez ceux qui l'ont une fois connu. Cependant, n’y a-t-il pas lieu, selon lui, de redouter au moins, à l'instar de Montaigne, le moment même de la mort, de cette lutte qu’est l’agonie ? Après avoir reconnu dans « L'Athéisme » {p. 106) que C’est là en effet un moment pénible, notre moraliste prétend, huit ans plus tard !#, qu'il faut croire à l'euphorie des mourants ; il se base en cela sur sa théorie de l’atomisme conscientiel, vérifié par

(:) Ath. 110. (S) Ath. 106.

(2) Méta. 255. (°) Infl 176.

(3) ath. 103. (10) Ath. 103.

(1) S. V. 308. 1) Confl. 166. Inf. 179.

5) Ath. 103 () Ath. 103.

te Conf. 136. (8, Prob, 158.

des impressions personnelles lors d’une maladieoùil éprou va que l’ensemble de ses malaises, répartis entre des lots sensibles assez nombreux et partiellementséparés, devenaitsupportable et même presque agréable parfois.

« Notre personnalité consciente, synthèse immense des subjectivités partielles des diverses parties de notre corps protoplasmique continu, se désagrège petit-à-petit au cours de l'agonie, en un nombre croissant de petites personnalités éphémères qui se partagent le fardeau total de la douleur. Et ainsi, il n’y a pas, subjectivement parlant, entre la vie et la mort, une discontinuité brusque comme celle qui se produit quand nous passons de la veille au sommeil. (Aïnsi), il est très probable que les derniers moments des agonisants ne sont pas accompagnés d’une douleur totale intolérable, mais d’un nombre croissant de petites douleurs partielles et d’autant plus supportables qu’elles sont plus nombreuses. Et par conséquent, quoi qu'en ait pensé Montaigne, celui qui n’a pas peur d'être mort ne doit pas non plus avoir peur de mourir ! »: (Ce serait là une bien grande consolation pour les gens sensibles qui assistent impuissants à une agonie lente et d'apparence atroce !)

Quoi qu'il en soit, Le Dantec, ainsi parvenu personnellement à la sérénité ?, déclare qu'il ne prétend point persuader les lecteurs, car, selon lui, « seul peut accueillir la mortavec sérénité, celui dont la vie est sereine », comme ce fut le cas pour Socrate, exemple salutaire ?.

Le Plaisir,de l’Action

« Trouvez-vous avec Erasme que le Bien, c’est le repos, le silence et la nuit ? » demande ironiquement Le Dantec en 1908 et, dans le chapitre unique et bref qu'il consacre au Bonheur *, il emploie une comparaison peu flatteuse pour

(1) Prob. 159. C)lafl 176.

() Prob. 93. (y S. C. 2992.

désigner le bonheur négatif qui résulte de l’absence de changement, l'absence de souffrance voire de sensation : c'est « le bonheur du champignon qui se développe dans le fumier ! »- « Une certaine dose d'effort, ne dépassant pas une certaine limite et résultant d’une quantité limitée de changement détermine au contraire des éveils de conscience qui... ne sont pas désagréables » déclare-t-il, et il ajoute cette boutade : «le bonheur actif est, somme toute, une douleur supportable ».

Plus tard ?, il propose de comparer ces éveils de conscience aux phénomènes d’induction électrique régis par la loi de Lenz, en se basant sur ce fait qu'il formule en un théorème : « toute contrainte... s'accompagne d’un éveillde conscience. quand la modification adaptative s'est produite de manière à faire disparaître la gêne résultant de la contrainte, l'éveil de conscience disparaît ? ; ». Cette théorie se vérifie, selon lui, dans le domaine moral: nous ne pouvons imaginer qu’un être soit heureux sans qu'il ait conscience de son bonheur. Or, le repos et le triomphe, engendrant l’inconscience, ne sauraient être la condition du bonheur : il faut toujours une lutte à soutenir, d'ordre belliqueux proprement dit ou d'ordre laborieux “*, un obstacle à vaincre, sans quoi c’est l’inconscience, voire l'ennui qui y ressemble peut-être.

Pour avoir un sentiment de bien-être, d’euphorie.. il ne faut pas une paresse totale avec victoire assurée ; il faut une certaine dose de contrainte nécessitant une certaine dose d’effort conscient. nul ne peut être heureux s'il ne rencontre pas, dans le milieu, au moins un ennemi de sa vie * ». « Dans un pays où une petite population humaine eût trouvé sans effort des fontaines de miel et des fleuves de lait, sans concurrents d'aucune sorte, l'espèce eût dégénéré très vite, sous l'influence de l’oisiveté même © ».

Cette théorie est encore illustrée dans plusieurs autres

)S C.9293-S. V. 953. () Eg. 218.

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