L^IMPERFECTION RADICALE DU « BRUTUM
que ce qui est étendu. Posez l'étendue, et vous avez le corps tangible; enlevez l'étendue el le corps disparaît. Le corps est donc étendue et n'est qu'étendue : l'étendue est la substance des corps, d'où nous tirons cette conséquence très importante que l'esprit, substance pensante, el le corps, substance étendue, n'ont rien de commun, si ce n'est le fait d'être des substances. Par là nous voyons aussi que cette substance est u essentiellement simple », ce qui revient à dire que, dans le corps considéré en soi, il n'y a pas nécessairement des divisions et que, s'il est divisible, il n'est pas divisé. Les divisions de l'étendue ou du corps en général sont donc le résultat d'une opération de l'intelligence ou, comme dit Geulincv, d'une abstraction, en prenant cette expression dans son sens étymologique (1). Donc les corps particuliers ne sont pas des parties réelles, mais des modes du corps véritable, qui est essentiellement simple et indivisible, qui remplit l'espace illimité et qui est la totalité du monde infini (2). A parler rigoureusement, les objets qui nous entourent et notre organisme lui-même ne devraient pas être appelés des corps, mais des « choses corporelles , corporeu ». (3)
Le mouvement, d'autre part, ne pouvant avoir lieu que par un déplacement des parties de létendue, il ne se produirait pas dans un espace non divisé en parties ; il suit de
(1) Ann. ad eth.,{\\l p. 168).
(2) Phys. oera, tract, l, (Il p. 386); ibid., (Il p. 37o) ; Conip. phys., pp. 7 sqq. 28 sqq. ; Met. vera, Pars 11., (Il p. \v^) ; ibid., 18» Se. (H p. 1»4) ; Met. perip., Pars 11, §8(11 p. a6a).
(3) Phys. vera, tract. 1 (11 pp. 370-371) ; Met. vera, Pars U., 18» Se. (11 p. l(îo). (4) Met. v^ra Pars 11. (U p, iSg).
(1) Met perip., Par.« 1, .i; 8 (11 p. 237) ; Ann in Cari. (111 p. 392) ; ibid. (111 p. 403).
(2) V. outre la U* Partie «le la Met. vera (Il p. i58 à 1«5) : Ann. in Cart., 1" partie (111 p. 4o4 art. 03), a' partie, articles 7, 11, 13, 21, 22 (lll pp. 43o-433, 4;i8, 439) : « Mundiis.. i«lem est quam corpus universum. Miindus proprie dictus non est aliud quam corpus in motu» ; cf. : Phys. vera, lQtr.,(ll p. 368 et '-iOg) : « Mundus est corpus in motu ».
(3) Met. perip. Pars 1,§ 8. (Il p. 33;) ; ^ nn. in carL, Pars 11, art. 13 (111 p. 433).
l'imperfection RADICALE DU « BRUTUM »
là que rétendue. OU corps, ne possède pas en soi et par soi le mouvement ; on peut très bien concevoir les corps sans mouvement ; ils n'ont que la possibilité de i'jcquérir; ils n'ont pas de torc<i aclive, mais seulement une sorte de capacité passive, qui permet qu'une partie soit éloignée des autres, ce (jui rend possible le mouvement (1). I.e corps s'éteiuJ, d'ailleurs, à Tintini : car il serait absuide et contradictoire d'as.-igner à l'étendue ('2) des limites, au-delà desfpielles il n'yaur.iil f).is d'étendue F^our la même raison, il ne saurait y avoir un vide, ni hors de l'étendue, ni entre les parties de rétendue (3).
Ainsi les objets qui constituent ce (jue nous nommons le monde pli\-i(jue sont <lé()ourvus en eux-mêmes de toute subslantialiié et de toute activité ; ils se réduisent à n'être que le résultat d'une opération cpie fait l'esprit en partant du concept de corps essentiellement et simplement étendu et inerte. Descartes avait montré qu'il n'y a dans le monde matériel que la figure et le mouvement et qu'avec ces deux modes de l'étendue, on peut expliquer toules les apparences sensibles et la série des changemerds (jue nous présente l'univers ph\si(|ue ; il avait rejeté de la mécanique et de la science en gén<Tal les propriétés spécifiques, les puissances occultes que la scolaslicpie attribuait nux < hoses. Cieulincx, comprenaul toute l'importance de la méthode cartésienne
(1) Comp. phys., p. lo2 sfj : « Itaqiie in natura corporis nulla apparet vis quae moveat. sed taiiqnam aliqiia vis passivn qua ra«> eatur.» Met., Pars II., 11' Se. (il p. I76) ; Ann in meta. (Il p. 28(>). ; cf. : ann. in Cart. Pars I, art. 11 (111 p. 367)
(2) Met. vera., Pars II., a' se. (II p. 161, sqq.).
(3) Met. vera., Pars 11., 4* Se. (Il p. 16.{, sq.). ef. : Comp. phys. 14 ; Phys. vera, U*acll., Proprietas 3» (11 p. aTa-:»;^); ann. in cart., 11 part., art. 16. (111 pp. 43.5-4 ;{4).
et la rigueur de ses démonstrations, a brillamment repris la campagne de son maître eontre les entités de l'Ecole, contre toutes ces coneeplions, -ncore en honneur à son é|)oque, où des mots masquaient à peine le vide de la pensée et l'indigence des explications; la verve de ses attaques contre c< Panlomimus ». le génie des allégories, et contre les autres géants de la m ''taphysi(iue, de la logique et de la phy«^iqne alors en vigueur, a puissamment eoniribué à re.idre ridicules ceux q'ii continuaient à admettre et à enseigner lesquMlitésoccultesetiesformessubstantielles(l).
Geulincx va bien plus loin. Développant une théorie ({ui était en germe chez Descartes, il enlève aux corps toute eflieience ; en raison de l'inconscience qui leur est essentielle, il refuse, en elïet, comme nous l'avons montré, de voir en eux les véritables causes du mouvement qu'ils paraissent communiquer aux autres corps, à nos organes, à nos nerfs, à notre cerveau, à nos sens et, par suite, à notre âme. Dieu, seul auteur du mouvement, est l'unique cause (pii le trausm(^t et le vrai principe de tout ce qui en résulte dans le monde de l'étendue et dans celui de la pensée. On peut dire assurément cpie les corps secom nuniquenl le mouvement, que l'un en perd la quantité que l'autre en reçoit, mais à la
(1) « Pantoiniinus nous a fabriqué «le toutes pièces les exijçences de la nature avec h^urs résultats, la nobk-sse et la bassrsse des essences, les sympalliics et les antipathies et les Intelligences dans les choses. . . il nous a persuadés i\\xe la matière désire les formes et que celles-ci, a leur tour, désirent la matière, que l'eau exige le froid et que les pierres veulent graviter, que c'est de bon gré qu'elles tendent vers le bas, que seule la violence les dirige vers le haut et les y maintient. » Oratio 1, (1 p. "^3, n. 1). Geulincx montre le ridicule de ces explications. La procédure contre Panlomimus constitue la plus grande partie du discours d'inauguration des Saturnales (t. 1. Orat. I, de la p. 13 à la p. 26).
l'impuissance et la servitude de l'homme
condition de ne pas entendre par \h (ju'ils le produisent ou qu'ils en provoquent par eux-mêmes soit Tapparilion, soit la disparition, soit les transformations réf<ulières (1). El cette doctrine de Geulincx ne tire pas sa véritable origine de la considération de la toute puissance divine ou de la dilTiculté d'admettre une action directe de la pensée sir l'étendue ; le point de départ logique doit en être cherché dans la détinition qui pose le corps comme une substance purement et simplement étendue et dont la nature, en raison de ses attributs essentiels, exclut toute pensée; le hrutiim, privé de raison et de conscience, se présenle comme la plus grande des imperfections; c'est cette imperfection (pii s'oppose à ce que le corps soit en soi et par soi. Le corps, et nous désignons ainsi, comme Geulincx, l'étendu»^ en général, n'a pas existé de toute éternité ; car l'éternité ne peut bien évidemment appartenir qu'h ce qui est premier dans l'ordre de la production, où à ce qui est de telle nature (pi'aucune science ne peut être suj)posée antérieure à son exislence et nécessaire pour (|u'il soit ; or le cor[)s, dépourvu de toute connaissance, n'a pu être premier par rapport à rien et il n'a pu rien produire ; ses lois et lui-même exigent une science qui précède celle du corps et un esprit possesseur d'une telle connaissance. Le corps, ou étendue indivisée et immuable, est donc la production nécessaire de la sagesse de l'Esprit infini (2) , comme les corps multiples, divers et mobiles en sont les créations arbitraires (3).
(1) Met. cera^ Pars 111., 4« Se. (Il p. Ihs gqq.).
(2) Ihid. Pars 11., 1» Se. (Il pp. 160-161) ; cf.: Ann. in Cari., Pars 1., art. 2.'
(3) c Quod mundus sil, sol, terra ccteraeque ejus partes, iiosque hoinines, niiHa horum ratio, niilla d*'monslralio , nulla scie:)tia ; toturn hoc est quia Dec sic placuil » Met. perip.y Pars II., § 8, (Il p. 261).
Telle est l'imperfection de la matière ainsi analysée que, toute créature qu'elle est, il n'a pas paru possible à Geulincx de la concevoir comme présente dans l'entendement divin. Ce qui s'oppose à la réduction du Corps nnicjue et universel à l'esprit de I)ieu,cV^l que le Corps est privé d'intelligence; u la brutalitas esi la plus grande des imperfections ». El, s'il est possible de considérer, en général, les imperfections des créatures comme des limitations ou des négations parlitdies de la perfection divine, celle imperfection si considérable de la matière étendue amène notre [)hilos()phe à donner raison aux écoles platoniciennes (|ui l'ont tenue pour très voisine du néant (1), Dieu et les choses étern lies ayant seuls la véritable existence (2). Le moraliste n'éprouvera donc aucun scrupule à négliger la naturj physique, à mépriser et à humilier son propre corps, ou, tout au moins, à considérer les actions corporelles et les mouvements dans l'étendue comme des choses sans importance, dépourvues de signification et, pour ainsi dire, de réalité,