‹ La morale de Geulincx dans ses rapports avec la philosophie de Descartes [microform]Chapitre 11 sur 33 · L'IMPUISSANCE ET LA SERVITUDE DE UHOMME · texte numérisé non relu

L'IMPUISSANCE ET LA SERVITUDE DE UHOMME

L'homme payait tout d'abord appartenir par son corps au monde matériel. En effet, si j'en crois ma conscience, j'ai un corps ; c'est par mes organes, intermédiaires entre

(1) Ann. in Cart, Pars 1, art. 2:* (111 p. 38:i-W4) « Corpus enim universum est res bruta. omni deslituta cogitatione ; hic limitalio, hic imperfectio ejiis cstetquidem summa imperftctiobrutalitas. Quod etiam, quasi per nebulam, vidisse videnlur schoiae, quae materiam (id est naturam corpoream) in infimo gradu perfectionis collocaverunl , et proximam nihilo esse voluerunt ».

(2) Met. vera. Pars 11., i3« Se. (Il p. I79) ■ « Deus, seu res eternae, proprie solum simpliciter que sunt ».

Tunivers physique el mon esprit, (jne j'éprouve des émotions, que j'ai (les représentations et (jue j'acquiers aussi des connaissances et des idées. Mais une réflexion plus attentive sur moi-même va m'amener à des considérations plus exactes.

Quelle (pie soit la force de la croyance (pii me porte à m'attribuer la possession de mon corps, « je sens clairement (pie je ne l'ai pas tait et (pie je ne |)()urrais rien faire de semblable » (1). C'est déjà un argnmenl sulTisanl pour dire qu'il n'est pas mien. Il fait certainement partie du monde physicjue, puistpTil est régi [)ar les lois du mouvement et (|u'il subit l'action des objets extérieurs ; mais il ne m'appartient pas, puisque, malgré les apparences, il n'obéit pas vraiment à mes ordres et n'est pas plus soumis à ma volonté que ne le sont les corps physi([nes (pie je ne nomme pas miens. Je crois, il est vrai, que mon corps s'agite îi mon gré : ma langue se meut quand je veux parler, mes jambes quand je veux marcher ; mais je ne suis ni cause, ni auteur de ces mouvements (2). En chercherons-nous la preuve ? J'ignore comment toutes ces modifications se produisent ; je ne sais par quel processus le mouvement t!e ma pensée modifie mon cerveau et passe de là à mes nerfs, à mes muscles et à mes membres ; si j'en a[)prends quelque chose, ce n'est pas par la conscience directe, mais par l'expérience : Or M l'expérience n'est pas la science de celui (pii agit, mais de celui (pii contemple » (3) ; c'est le spectateur et non le créateur ({ui connaît a posteriori. D'ailleurs mes mouve-

l'iMPUISSANGE et LA SERVITUDE DE l'hOMME

ments corporels sont limités indépendamment de ma volonté et môme^contre mon gré. De même que, malgré l'opinion vulgaire, je ne puis, à parler rigoureusement, dire (jue « je fais des lettres d'écriture, une peinture, du pain, une bricpie, un banc, une table, un soulier, un habit » (1), de même,« quand je suis accablé de fatigue ou plutôt qu'à mon insu la paralysie a envahi ma main ou mon pied, je me comporte vis-à-vis du mouvement de la même manière que lorsque jetais bien portant, autant du moins que je le puis pour ma part, et cependant le mouvement ne suit pas» (2). Nous savons que nous ne sommes les maîtres ni de la naissance, ni de la mort, pas plus des nôtres que de celles d'aulrui. Ainsi ce (pie j'appelle mon corps n'appartient pas davantage à ma vraie personnalité que le ciel, la terre, les mers ou les fleuves ; je le nomme mien, parce qu'il est avec moi dans un rapport plus immédiat que les objets soidisant extérieurs ; mais il n'en est pas moins très étroitement rattaché au monde matériel, dont je sais que je ne fais partie en aucune façon (3). Geulincx affirme si nettement, (M)mme nous l'avons vu, la distinction essentielle du corps et de l'esprit en général, il la maintient sans cesse avec une telle fermeté, qu'entre les deux aucune communication ne semble possible et aucune action réciproque n'est intelligible. Que les corps se rencontrent et se choqueid, leur choc ne peut m'atteindre ; car le mouvement n'a lieu (pie dans l'espace, où n'est pas située ma pensée, don la définition est incompatible avec celle de l'étendue :

(1) Eth.y Tract. I, Cap. Il, sect II, § a (111 pp. 31-:t2) ; cf. les notes correspondantes et Met. vera, Pars 111., 1' Se. (11 p. 18;).

(2) Ibid., ibid.

(3) Ann. ad eth., (111 p. ao8\

(1) Eth., tract. 1, cap. II, sect. Il § 2 (111 p. 33).

(2) Ibid., (lll p. 3a).

(3) Ann. ad eth., (\\\ p. 2o4) : « Corpus meum pars hujus mundi est ego vero minime pars hujus mundi sum »

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