‹ La morale de Geulincx dans ses rapports avec la philosophie de Descartes [microform]Chapitre 12 sur 33 · L^IMPUISSANCE ET LA SERVITUDE DE L HOMME · texte numérisé non relu

L^IMPUISSANCE ET LA SERVITUDE DE L HOMME

il n>st pas daviuitage possible de soutenir que Tesprit soil « dans Je cerveau ou dans une quelconque partie du corps » (1). De telles expressions ne peuvent avoir aucun sens; elles signilient simplement que l'un paraît exercer sur l'autre certaines actions et en subir réciproquement (2); mais c'est là une façon de parler tout à fait inexacte, conforme seulement aux apparences et très éloignée de la vérité.

Ce n'est pas le corps qui constitue l'homme ; mais ce n'est pas non plus l'esprit du . sa pureté ; si je suis un individu, c'est parla [irésence d'un corps, que j'appellerai mien, à côté de mon esprit : u l'homme est un esprit incorporé, mens incorporata » (3). Il faut même reconnaître que

le corpsesl antérieur à l'homme, puisipie, pour leconstituer, Dieu a, en quelque m:uiière, revêtu l'esprit d'un vêlement corporel (4) et que l'existence du composant doit nécessairempiif précéder celle du composé ; si bien que l'on ne doit pas dire : l'homme est un corps avec un esprit, dans le sens où Arislote considérait l'esprit comme l'acte du corps, mais bien : rhomme est un esprit avec un corps (5). Ceci revient à proclamer la limitation de l'homme, sa dépendance et son état permanent d'absolue servitude.

D'abord, l'incorporation qui me fait homme est l'œuvre

(1) « Mens nostra proprie nuHuni locum occupât ; iinde, .«,i proprie loqiiendum sit, non niagis est incerebi-o (juam in calcaneo» /4nn. m Cart., Pars IV. art. 158 (111 p. 51:).

(2J Met. çera, Pars 1, },• et lO Se. (11 p. 154) : « ld enim est hominem esse, a corpore aliquo pati ef vicissim in corpus illad agere ».

(.») Met perin., Pars 1., § 3., (11 p. nO).

(4) Ann. in Cart., Pars IV, orl. 15s, (111 p. 5ij).

(5) Ibid. « Eliamsi homo mens sil cura corpore, non licet lamen hoc invertere et dicere hominem esse corpus cum mente ».

de la volonté ou même du bon plaisir de Dieu. Il est notre père, dans la plus haute acception du terme, puisque c'est lui qui arbitrairement rapproche une partie du corps qu'il a créé d'un mode <le son esprit, pour en former la personne humaine. Notre être dépend donc de lui, à la fois par les éléments qui le constituent et par la manière dont il ^ été produit. Mon esprit lui-même n'a aucune réalité en soi ; il n'existe que par sa participation à l'esprit divin, qui en est la substance; il n'est pas éternel, puisqu'il n'est pas premier dans l'univers et il n'est pas premier, puisqu'il est naturellement passif ; il pAtit même effectivement, soit qu'il reçoive directement de Dieu les idées que celui-ci lui présente, soit <|ue, par l'intermédiaire du corps, il soit affecté parles représentations sensibles (1). Notre science n'est pas notre œuvre ; en effet, elle ne vient pas de nous-mêmes, puiscjue, en constatant dans notre conscience l'existence des principes des mathémati(jue ^ ou de la physique, nous ignorons comment ils s'y sont imprimés; elle ne vient pas non plus des choses ; car les objets matériels, incapables de produire par eux et en eux des sensations ou des idées, sont encore plus incapables de les faire naître en nous. Nous ne tenons donc notre connaissance que de l'intelligence suprême, qui, en se communiquant à nous, a constitué notre propre intelligence, par les idées qu'elle a laissé se détacher d'elle-même ; quant aux pensées et aux sensations q>ii paraissent nous venir du dehors, c'est encore Dieu qui, prenant lecorps comme instrument ou comme occasion,

(1) Met. vera. Pars 111., lo» Se. (Il p. I96) : « Eliamsi mens noslra statuatur in initio fuisse... certum ta.nen est awa. ab aeterno esse non potuisse ; nain ab aeterno est, <iuo<l in natura primiim est ; mens vero nostra non est prima ; nani pâli potesl. . . imo de facto patitur ».

les a suscitées en moi. Mes pensées ne m'appartiennent pas, olles sont en moi la marque de la divinité.

El précisément parce ([ue noire esprit est une limitation de celui de Dieu et parce (pfil est dans un corps et ne peut se passer des représentations sensibles, la pensée humaine est soumise au\ illusions dessens et à cellesderinlelli^ence. Quoi que nous fassions, nous ne pourrons sortir de nousmc^mes pour conlempler dans leur pureté le»? choses éternelles, nous qui ne sommes pas élernels D'où le conseil que (îeulincx nous donne, aju-ès Descarlos, de ne pas prétendre tout pénétrer. « Vin" grande parlie de la sag^esse est de se rési^^ner d'une à me égale à Tignorance (I) ». Ignorance el dépen<lance, voilà les carMcléristiques de res[)iit humnn. Que pourrions-nous véritablement connaître? Ce n'est pas le monde en soi (2), puisqu'il est invisible, de sa nalure, et incapable de se révéler à nos es[)rits, Dieu seul nous en manifeslanl ce qu'il lui plaîl. El, d'aulre part, ce n'est pas même nous (pii voyons et qui connaissons par une facidlé qui nous appartiendrait en propre : c'est l'Esprit absolu et pirlait, (fui, limité par sa propre décision, connaît en nous, en vertu de sa nalure infinie. En sorte que la connaissance humaine n'est, en somme, qu'un mode de l'esprit divin prenant conscience de lui-môme ; el si Dieu, d'une part, ne dominait pas les choses de toute son éminence et si. d'autre part, il n'était pas présent dans tous les esprits, non seulement rien ne serait, mais même, existât-il (|uelt|ue chose, rien ne serait vu el rien ne verrait, rien ne serait intelligible et rien ne serait intelligent, il n'y aurait ni objet

(1) Ann. in Cari., Pars 1, art. 41 (lll p. 394).

(2) Ann. ad met, (11 pp. 300-301).

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