L IMPUISSANCE ET LA SERVITUDE DE L HOMME
de la connaissance, ni sujet. L'étude de l'origine de notre savoir nous contraint donc à un nouvel aveu d'irrémédiable faiblesse et d'impuissance radicale (1).
Quant à ma volonté, nous avons vu pourquoi elle ne peut exercer aucune influence ni sur mon corps, ni sur un autre corps de l'univers. Toute action, en tant que mienne, demeure immanente ; c'est-à dire que mes décisions volontaires n'ont aucun etTet en dehors de mon propre esprit (2). « (Vest un autre qui suscite mon ac'ion, lorsfpie celle-ci répand son ellet hors de moi, un autre qui lui octroie la puissance et le poids, grâce auxquels elle a de la valeur, choses qu'elle ne pouvait recevoir de moi. C'est cet autre qui fixe les limites au-delà des(juelles il a décidé qu'elle ne se répandrait pas. C est ainsi que sur l'ordre de ma volonté (action interne), un mouvement de ma main a eu lieu (action externe, transmise à mon corps non par moi, mais par celui-là seul qui a le pouvoir de le l'aire), si bien qu'au même moment, quelques pierres se sont déplacées, saisies par les crocs de mes doigts et de la sorte s'est produit un amoncellement particulier, que j'appelle une maison ou une tour el je dis que j'en suis le constructeur « (3). Et cependant ce n'est pas moi qui ai pu donner soit à mes membres, soit aux pierres ces divers mouvements : c'est le moteur suprême qui les a produits, au moment môme où j'avais formé le dessein de les exécuter et de réaliser un projet de
(1) Cf. Damiron, Essai sur l'histoire de la philosophie en France au XVII* Siècle^ t. II, I. IV, p. 161 sq. « On le voit, ajoute Damiron, il ne manque à cette opinion que la théorie des idées, c'esl-à-<lire un peu plus de vigueur dans les conséquences, pour être, comme je le disais, la vision en Dieu de Malebranche ».
(2) Ann. adeth. (lll p. al3).
(3) Eth., tract. 1, cap. II, sect. H, ^' 2 (ill p. 33).
L IMPUISSANCE ET LA SERVITUDE DE l'hOMME
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mon espril. Les actes de ma volonté n'ont d'effet dans le monde que si cela plaît à Dieu. Et Ton ne peut pas même dire — ce qui serait assurément pour mon orguoil une satisfaction et comme un reste de puissance que mon désir a fourni à Dieu Toccasion d'agir en conformité avec lui ; ce qui a lieu dans le monde des corps ne peut se manifester qu'en conformité avec les règles inflexibles, établies de toute éternité par la sagesse infinie de TEtre suprême. Notre volonté, quelle que soit l'intensité de notre effort, reste inefficace, inutile et stérile ; nous ne sommes que les spectateurs nus et désarmés (1) de ce spectacle de l'univers ; nous y voyons simplement comment et jusqu'à quel point le développement mécanique du monde, dont r « efficace » vient de la seule volonté de Dieu , réalise nos décisions et nos projets. Nous sommes donc sous l'entière dépendance de Dieu, par toutes les propriétés de notre être physique et moral et, en particulier, par notre pensée et
notre volonté.
Nous arriverons à la même conclusion, si nous analysons directement les deux aspects de notre vie psycholoi(ique,la passion et l'action, en entendant ces termes dans l'acception la plus générale. Dans la passion, nous subissons les choses extérieures (2), ou plutôt nous dépendons d'un ordre dont nous ne sommes pas les auteurs; l'impression qui en nous correspond à cet ordre est bien nôtre, en ce sens ; mais elle n'est à aucun degré notre œuvre. Et cependant l'état de passion fait nécessairement partie de u la condition humaine », qu'il s'agisse, d'ailleurs, des sensations q*'* nous
représentent le monde extérieur, ou des émotions purement affectives et de ce que le vulgaire nomme plus proprement des passions. Celles-ci sont aussi naturelles que les premières et c'est même peut-être par elles surtout que nous sommes des hommes (1) : il serait dangereux de les extirper, si ce n'était impossible (2). La passion est donc telle ment inhérente n la constitution de l'homme, que nous sommes bien plus inclinés à la suivre que portés à obéir à la raison; cet état naturel n'en e<t pns moins, chez nous, un signe de dégradation et de déchéance, conséquence vraisemblable du péché originel (3). Aussi portons-nous toujours avec nous cette sorte de tare et. lorsque nous croyons nous en être débarrassas et avoir triomphé après une lutte, longue et pénible, nous ne tardons pas à nous apercevoir que nous n'avons fait qu'opposer une passion à une autre ou remplacer une passion par une autre; quand nous disons, par exemple, que nous nous conduisons d'après notre conscience, c'est encore une passion qui nous dirige, puisque nous recherchons une satisfaction, c'est-à-dire un agrément ; nous pensons avoir ainsi échappé à la passion et nous être montrés véritablement « actifs » et raisonnables; en réalité, l'action que nous accomplissons est intéressée ; c'est donc une action passionnée ou déterminée par la passion [actio ex passione) (4).
Dans l'action, l'homme paraît manifester sa puissance et son indépendance; contrairement à la passion, qui nait hors de nous, pour se terminer en nous, l'action commence
ii) Ibid., ibid.
(2) Ann. ad eth., (lU p. 221, n. 53).
(1) m., tract IV, § 1, (111 p. lo5) ; cf. § 3 (III p. Io8).
(2) Ibid. (III p. lOs et passim).
(3) Ibid. § 5(111 p. 113).
(4) Voir tout le § i du traité IV de I'^/;i,(III p. 106-108).
en nous ; « à son origine elle est nôtre » (1) et par là elle nous appartient. Mais, nous le savons, les elTels qu'elle paraît amener ne se réalisent que si les règles qu a instituées la sagesse divine et auxquelles elle se soumet soimême en délerminent la production ; quand je crois agir hors de moi, je suis <« le simple spectateur d'un mécanisme » sur lequel je ne peux rien. Tout mon rôle se borne à connaître el à vouloir; or, dans la connaissance, je suis encore passif, puisque, comme Geulincx Ta montré, c'est Dieu qui en moi se connaît lui même et ma volonté est si étroitement liée à mes pensées et si complètement déterminée parcelles-ci, que Ton aurait de la peine à retrouver en elle les traces dune activité origiifale et libre. Cela est si vrai que, comme notre philosophe nous le déclare, si Dieu veut, à un certain moment, changer nos volontés, le moyen le plus simple qui soit à sa disposition, c'est de nous donner d'autres pensées (2) Et Geuliucx a pu dire, sans exagérer la portée de sa thèse : u Aciio... est minime nostra, sed Dei » (3). L'action, ^^i on pouvait donner à ce mot toute sa signification, implicpierait la liberté. (3r, sommts-nous libres? La réponse de Geulincx à cette question devrait être résolument négative ; deux des théories qui lui étaient chères le conduisaient à un déterminisme psycholo^iciue rigoureux. D'abord la nature de l'esprit humain, (|ui le réduit ù n'être qu'un mode de l'intellect divin, ensuite le parallélisme entre nos désirs volontaires et l'ordre du monde préétabli par Dieu. Où pourrait donc être, dans un tel système,
l'impuissance et la servitude DE l'homme
l'originalité et la spontanéité du moi ? Et cependant, pour les sauvegarder, Geulincx, fait appel à deux comparaisons : Un nain s'eltorcerait vainement d'arracher sa massue à Hercule ; mais le héros peut la lui laisser prendre volontairement (1). Cette comparaison nous semble un peu trop éloignée de la question qu'il s'agit de résoudre. On suppose ici au nain une libre volonté, qui devient efficace quand elle estd'accord avec celle du demi-dieu; elle explique bien, chez lui, l'illusion de l'efficience, maison ne se préoccupe môme pas de rechercher si le désir volontaire du nain est vraiment ce qu'il lui paraît, c'est-à-dire fibre en lui-même. Ce genre de liberté tout intérieure, Geulincx se contente de le supposer et de l'affirmer. Dans un second rapprochechement, Geulincx compare le libre arbitre de l'homme, dans un univers soumi» au déterminisme et où tout s'enchaîne nécessairement, à un voyageur qu'un navire emporte à toutes voiles, qu'il le veuille ou non, dans la direction de l'est : le passager, du moins, sur le pont du navire, peut, de lui-même, marcher vers l'ouest (2). Mais, objecterons-nous à cette argumentation, si l'on admet l'immuable fatalité qui porte nécessairement le vaisseau vers l'est, ne pas reconnaître que la même nécessité oblige le voyageur, sans qu'il s'en doute, à se diriger vers l'ouest dans l'étroit espace qui lui est réservé, paraît bien contradictoire et tout à fait illogique. Cette tentative pour restaurer la liberté humaine, même en la restreignant et en la limitant au for intérieur, semblait condamnée à un échec. Le libre arbitre était assurément indispensable à Geulincx
{\)Ann.ad eth.,{\\\V- 221).
(2) Met. vera, Pars III., «' Se. (11 p. 195).
{d)Ann ad eth. (Ill, p. a21).
(1) Ann. ad eth., (III p. 221).
(2) Ann. ad eth,^ (III p. 16?).
LA PUISSANCE DE l'hOMME ET LA LIBERTÉ
pour fonder sa morale ; mais il ne pouvait trouver place dans un système dont les principes métaphysiques devaient aboulir à un délt^rminisme inflexible. Kt («eulincx paraît plus consécjuenl avec lui-même lors<jue, emporlé par la logique de sa doctrine, il proclamer (|ue « ma condition humaine est à la merci de Dieu cl profondément in<lépendante de moi » (Ij, de ma naissance jus<|u'à ma mort. Et même après la mort, pour pouvoir espérer un alTrancliissement , il faudrait être certain (ju'on n'aura plus à subir aucune union avec le m^nde de l'étendue ; et. même s'il en était ainsi, on resterait toujours en la puissance de Dieu (2); car ce qu'il y a de positif en nous ne peut venir que de Dieu et ce qu'il y a de négatif ne saurait être (ju'une limite que Dieu nous a directement ou indirectement imposée, ou plutôt qu'il s'est volontairement et librement imposée en nous, lorsqu'il s'est décidé à nous créer. Et voici, semble-t-il, la condamnation définitive de notre liberté : « L'homme est l'esclave de Dieu et cela non pas sim[)lement ou pour un temps, mais essentiellement et toujours » (3).