LA CONNAISSANCE
La métaphysique de Geulincx est constituée par un vaste enchaînement de propositions fondamentales très systématiquement hées (1) les unes aux autres, il les appelle des « sciences « et il les groupe sous trois chefs principaux : r« autologie (2) » ou connaissance du moi, la «somatologie» ou théorie du monde corporel et la « théologie », qui traite de Dieu.
C'est à juste titre qu'il étudie en premier lieu la pensée humaine et les pensées (co^//a//o/îes) par lesquelles celle-ci manifeste sa nature; car, s'il paraît tout d'abord logique de commencer l'étude philosophique de l'univers par le concept do Dieu, principe de toutes choses, substance et cause active de l'ensemble du monde, ce genre de déduction ne conviendrait qu'à des intelligences parfaites, comme celle des anges ; il est préférable et, entouscas, plus facile et plus prudent pour nous de connaître Dieu « a posteriori, c'est-à-dire d'après ses etï'ets », ou encore « d'après ses
(1) V. les passages déjà cités ci-dessus (note 1). Le souci d'un enchaînemenl rigoureux des connaissances se montre sans cesse chezGeulincx. V. par ex : Methodus inveniendi argumenta^ dédie. II, p. 3 ; MH-vera^ Pars III (II, p. 186).
(2) Le mot autologie (AÙTO^o^îa) ne figure ni dans la première édition de {^Métaphysique deOeulincx, ni dans les cahiers qui onlélé utilisés pour celte édi'ion : le premier groupe de sciences n'y porte aucun nom. Mais, dans l'Ethique, notre philosophe, renvoyant à sa Métaphysique, emploie très fré(|uemuient ce mot d'aulologie ; par ex. : Ann. ad. Eth. 3a. (III, p. al6).
œuvres », comme le dit notre philosophe (1). Avant de fonder la science divine, source de toutes les autres, il est d'une méthode plus sûre, .sinon plus rigoureuse, de chercher la valeur et Téten'lue de notre science dans son origine immédiate, c'est-à-dire en nous-môines. N'est-ce pas en nous et par nous que nous connaissons Dieu (2)? Bien plus nous ne pourrons nous chercher sans le trouver et sans établir, par làmêmcî, les règlesde la vie morale, celle-ci ne pouvant être que la vie la plus conforme à la perfection divine, à l'intention du Créateur et, par suite aussi, la vie bienheureuse (3). L'u autologie » est donc la clé de toutes les autres sciences et, en particulier, d'une manière très directe, celle de l'éthique. A défaut d'autres preuves, le titre que porte l'éthique de Geulincx dans toutes les éditions, sauf la première, «rvôiôc (TcoutÔv», suffirait à montrer l'étroite parenté entre la doctrine morale et la théorie du savoir fondée sur la connaissance du moi par lui-même (4). L'« autologie » est à l'origine de toutes les sciences, parce que, comme la méthode cartésienne, qu'elle met à profit, elle trouve un point de départ incontestable dans la conscience du sujet, dans le « je pense ».
Bien que Geuhncx n'approuve pas pleinement le doute
{\)Ann. ad Met. çeram, Pars III-, (II p. 285). M. Land, dans son édition, rejette dans les notes bien des passages qui font partie du texte dans l'édition «le I69I.
(2) « Inspectio autem Dei ex noslrilm ipsorum inspectione pendet ; inci piendum semperaheo quod cœlodelapsum est (ut Poeta Ioquitur):« Noscete Ipsum. » Eth., Tract 11, Pars 111, § 9 (111 p. 82).
(3) « Xam et obli^ratio atque lexnecessarioex idea illa émanât, et, si legem non servaverit, reatus penae, calamitas et perpétua infelicilas ». Annot. ad Met. veram (11, p. 85).
(4) C est ce que constate encore Geulincx, Ann. ad. Eth. 82 (111. p. 316).
La CONNAISSANCE
de Descaries (1), il comprend que toute science doit traverser une période sceptique ou, plus exactement, critique (2) ; toute philosoptiie qui veut être assurée de la vérité de ses déductions et de ses constructions doit supposer d'abord que nous ne savons rien encore, mais que nous savons que nous ne savons pas ; ce n'est pas là le doute systématique et définitif, c'est un doute de pure forme, qui n'a de raison d'être que chez le « candidat en métaphysique » (3). Nous sommes, en elTet, immédiatement conduits du doute à la pensée et à ce premier jugement : je suis (4). C'est l'intuition intime, l'expérience interne de noire pensée s'apparaissant à elle-même qui vont être le type de toute certitude et le fondement de toute connaissance. Nous avons là une évidence absolue, la connaissance intuitive étant, à cause de sa simpHcité et de sa clarté, la meilleure etla plus indubitable de toutes (5) : Cessortesde « définitions
(1) Ann. in Cart. (111, p. 3d4) « Philosophus potius considérât se dubitantem quam dui.ilat. Haec if>:itur ad res vulgares et extra scholam dediici non
debent ».
(2) Une d 'S raisons de douter les plus originales et les plus décisives invoquées par (.eulincx peut être présentée ainsi : Lorsqu'on prétend que les sens nous trompent, on veut dire, en réalité, qu'ils sont contredits par le raisonnement de l'intelligence. Mais pourquoi nous rangeons-nous du côté de rentondemenl contre la sensibilité ? Y a-t-il une faculté ou un principe supérieur, <iui permette de décider entre les deux ? Et, s'il n'y en a pas, ne faut-il pas douter? Disp. met, Isag. pars 1» (11 pp. m sqq). Cependant Geulincx montre que nul ne peut être sceptique d'une manière absolue sans se mettre en contradiction avec lui-même. Met. vera, Intr. Sect. 11
(3) Disp. met. Isag. pars altéra, lll (11 p. 477).
(4) Met. vera, Pars 1«. 1» Se (Il pp. 14: et i48); Ann. ad. Met. Se. v (11, p. aÔ^) ; Ann. in Cart. (lll pp. 365 et 366).
(5) Les intuitions intimes n'ont besoin ni de définition, ni de démonstration. Met. vera, Int. Se. v (U p. 14i) : « Nihil est quod nos tara certos reddat. . . quam evidentia seu evidens intuitus ». « Definitionem eminentem voco illam scientiam quam scimus optime et intuitive ; . . . quae satis clara
unt detiniri non debent ». Log. Pars IV. Sect. I, cap. VI (II pp. 403, 4<>4).
évidentes », comme dit Geulincx, renferment toute la réalité de ce qu'elles définissent. Or, ici, la réalijé, qui correspond à un(; intuition si simple, ne peut être que tout à fait simple elle-même Quand je dis : « jo pense, donc je suis », j'ai conscience que je suis quelque chose d'un et d'identique (1 ), par conséquent quelque chose qui ne peut consister qu'en la pensée, quelque chose pourquoi être et penser se confondent : la pensée m'est donc essentielle. D'où je tire avec une absolue certitude que je ne puis être sans penser, agir sans penser mon action et sans en avoir conscience. Je ne puis rien faire sans le penser. D'où, comme conséquence, ce principe fondamental de INramtologie » et de l'éthique, que nous ne pouvons pas considérer véritablement comme des productions de notre esprit les pensées que nous trouvons en nous sans que nous sachions comment elles y sont nées et que nous ne devons pas prendre pour des efTets de notre activité certains actes que nous serions parfois tentés de rapporter à nous, mais dont nous ne connaissons ni le processus, ni les moyens employés pour les accomplir.
Ce principe , « quod nescis qiio modo fiai , id non facis » (2), sur lequel va s'appuyer sans cesse Geulincx, est
(1) « Ego cogito, et diversis modis cogito ; sed quod in me cogitât, omnibus illis modis, unumidemque et, per consequens, j.implex est ». Met. çera. Pars I., 3« Se. (Il p. 149).
(a) Voici quelques formules de ce précepte, que Geulincx ne cesse de répéter : « qua fronte dicam, id me facere quod.quo modo fiât, nescio». Eth. Tract. I, cap. H, sect. Il (III p 32). « Ego non facio id quod, quo modo fiât, nescio». Ann. ad Eth. 9(111 p. 205). « Quod nescis quomodo fiât, id ne facere te dicas r>ibid. 14 (MI p. 21o). « Quod nescis quomodo fiât, id non facis, . . . impossibile est ut is facial, qui nescit quomodo fiât ». Met. vera, Pars I» 5» Se. (II p. 150) ; cf. Ann. ad Met. (III pp. a68 et 280).
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fécond en résultais. Toute activité devant être conçue par analogie à la nôtre', il n'y aura de causalité vraie que là où il y a conscience et connaissance; le monde corporel, le « briitum 0, incapable de penser est incapable d'a<<ir ; rhomme lui-même, limité dans sa pensée consciente, est limité dans son action (1); Têlre infini seul, doué d'une intelligence parfaite, possède Tactivité suprême : il est la cause de tout ce qu'il connaît, c'est-à-dire la cause de tout ce qui se produit dans l'univers. De là nous lirons aussi immédiatement qu'il ne peut y avoir une action des corps sur les corps, ni des corps sur les esprits, ni de l'esprit humain sur les corps, puisque tout corps est dépourvu de conscience par lui-même (2) el que l'esprit humain n'a aucune idée de la manière dont il pourrait s'y prendre pour agir sur un corps, c'est-à-dire de la laçon dont ses intentions se transformeraient en mouvements capables de modifier la fii,^ure de la matière étendue. Nous ne sommes pas davantage les auteurs des actes et des démarches de notre propre corps, puisque nous ignorons complètement comment nnlre pensée influe sur notre cerveau et celui-ci sur nos nerfs, nos muscles et nos organes (3) ; tout ce que nous savons, sur ces points, d'ailleurs obscurs et controversés, ce n'est pas noire conscience qui nous l'a enseigné, mais bien l'expérience et l'étude de l'anatomie. Nous sommes donc amenés à cette conclusion : Tous les mouve-
(1) Met. vera ; Pars I., 5» Se (II p. 150) ; cf. Annot. ad Eth. (III p. îol).
(a) Met. çera ;Pars I., g* se. (H p. ir»4) ; Pars IH., 8' Se (II plg-"') ; cf. ibid. 11» se. (II p. I97) ; Ann. ad. Eth. (III p.al3).
(3) Eth. tract. I, cap. Il, sec. Il, § a(III pp. 35-37) :cf = « Si corpus movendum est, movendunoi est a mente », Comp. phys.^ p. IO7.