‹ La morale de l'amourChapitre 13 sur 25 · MORALE JUDICIAIRE · texte numérisé non relu

MORALE JUDICIAIRE

J'estime abominable une législation qui n'aur torise pas la famille ou les amis du défunt à poursuivre les magistrats dont Tabsurde et inique caprice contraignit au suicide un citoyen Yictime de chantage. On a lu jadis le récit de ce fait M. X... se promenait sur le boulevard.

Une dame et un petit garçon de dix ans Tarrétèrent, lui promirent les délices mythologiques offertes aux mortels de Tantiquité par Vénus et Cupidon. Comme le passant jouait avec ces charmants partenaires dans le logis du tenancier, celui-ci fit irruption, récita quelque tirade sur la morale, puis extorqua, pour prix de son silence futur, vingt mille francs à Tamateun Naturellement, les réclamations d'Alphonse se répétèrent. Le monsieur, les trouvant onéreuses»

se plaignit au parquet; et, chose admirable I non seulement les coupables furent renvoyés devant la cour d'assises, mais encore le jobard qui n'avait pas osé le refus de tout argent. Bon bourgeois, frère de M. Desableau qui croyait, selon M. Huysmans, « à Tintégrité des magistrats, et aux complots des Jésuites», Tappréciateur de Cupidon, pour éviter le déshonneur, se tua.

Ainsi la justice encourage de la meilleure façon, les canailles. Point de filles ni de souteneurs qui ne puissent recommencer la tentative, en évoquant aux oreilles du dilettante épouvanté le suicide de ce malheureux homme.

Paris demeure la proie des pires crapules. La loi, les conseillers, les gendarmes et les sergents de ville protègent Tindustrie des chevaliers du trottoir.

Cette milice, d'ailleurs, règne sur des quartiers, et non les plus excentriques. Tout un mois, à Montmartre, des envahisseurs inexorables, cernant les cafés, braquèrent le revolver contre quiconque ne se souciait pas de suivre leurs sirènes dans les garnis des enviit)n8.

Chaque matin les journaux analysent la série des travailleurs attardés que les filles et leurs amis assomment. Prudents et complices, les

gardiens de la paix arrivent à point pour contempler le cadavre. D'ailleurs, la connivence de la police depuis longtemps est certaine. 11 y a quelques années, je traversais la rue Taitbout avec un ami et sa femme. Deux nymphes de Tasphalte, en ébriété, nous bousculèrent, nous injurièrent. D'abord, nous protestâmes mollement ; puis nous ripostâmes avec aigreur. Â cet instant, un colosse en paletot marron et en chapeau à la mode surgit de Tombre. Ameutant la foule par ses cris indignés, il déclama : « Vous êtes des grecs, vous trichez au jeu I » les badauds nous persiflèrent, persuadés par l'assurance du souteneur. On chercha le sergent de ville, tout à rheure présent, et qui s'évadait parmi les groupes. Quand on put l'atteindre, rhomme à la pèlerine numérotée fut grossier et enjoiguit de passer au large. Le Parisien, indulgent, oublie le lendemain l'oOense de la veille. Il néglige fréquemment de déposer une plainte par peur de faire révoquer un pauvre diable, de l'affamer. Il en fut ainsi.

Sûrs de Timpunité, le souteneur et son allié, le sergent de ville, exploitent les Parisiens. En échange de son appui, ce militaire accepte les faveurs des gigolettes. Et tout est pour le mieux dans le pire des mondes, puisque les conseillers

à la Coar, les juges dlnstructioa et les procureurs forcent, par-dessus le marché, les vietimes da chantais au suicide en les meikaçant du déshonneun

En nmltitudesv jeunes gens, célibataires ba hitent la capitale. La nature les contraint à satisiaire parfois Tinstinct de conservation de Tespèce. Qu'ils apaisent leur fièvre comme il leiur plaît. La justice est ridicule qui défend certaines façons de prendre du plaisir^ et qui en tolère d'autres. Se méle-t-elle d'obliger les gens à ne boire^ dans les restaurants, que du cbampagne, à repousser le bourgogne, à ne déguster que les buttres, à proscrire le homard ? Ce bon suicidé se délassait du commerce des dentelles, en caressant de petits anges joufflus, semblables à ceux que les artistes du dix-huitième siècle peignirent en postures égrillardes sur les trumeaux. Cela le regardait seul. C'est un goût bizarre et imbécile. Mais on ne peut vraiment prétendre une seconde que cet amateur dépravait Télève de la Vénus du boulevard. Cupidon, plutôt, débauchait là Silène. Drôle de métier que font les messieurs en robes rouges, s'ils prêtent leur pouvoir de sanction à Texercice du chantage. Pas une seconde leur conscience n'a pu s'indigner contre le défunt.

LA MOfULB DB L AMOUR l»

En proriiicet certains de kurs eoHëgues-iiK <|iDèt«nt même le Toluptueax qui préfère à la compagnie d'une hétaïre oelle de deux mae* «uses invitées ensemble à le pourvoir de joie^. La casuistique da Code pénal admet qu il y a délit ai Tune assiste pendant que Tautre agit. La spectatrice est une victime, prétend le lé^ giste. Il importe de la protéger contre le vi08 de Famateur. Que» par hcûard^ la demoiseUe ne compte p(^nt vingt et un printemps ; et le joyeux smvenr des deux raeoleusee tombe sous le coup de la loi : excitation de mineure à la débauche^ Vous pensez quel beau motif d'énergie pour l'aubergiste-maltre^Qhanteur. Installé dans une chambre voisine, il guette, par l'ouverture dissimolée dans la cloison^ l'instant précb du crime. II rédige ensuite sa dénonciation. La méthode est excellente pour perdre un parti politique, am moment de la période électorale. On l'em^ ploya naguère, mainies et maintes fois, sur l'cnrdre des prélats. Le camelot de l'opposition^ pris au piège, était, à grand renfort de scandale, poursuivi, )ngév condamné^ entraînant toute une idée sociale dans sa déchéance, grâce aux géndralisationsde la presse. Là-dessus le parquet départemental obtenait de Tavaneement.

On se demande pourquoi le député néglige

les seuls remèdes à ces abus : la claustration des prostituées, la relégation des souteneurs ou leur enrôlement obligatoire dans les bataillons d'Afrique. Quels bons héros pour la conquête du Maroc ! Protégées contre la brusquerie des ivrognes et Tesoroquerie des clients malhonnêtes, grâce aux intendantes des lieux cythéréens, les filles n'auraient plus besoin de remettre leur cause aux mains d'une chevalerie meurtrière pour le promeneur sans appétits commepourlesautres. Moins de cadavres seraient découverts aux pieds des lampadaires, dans les rues, vers l'aube. Les Cupidons, les Hébés en basflge ne serviraient plus d'amorce aux gogos. Sergents de ville et magistrats n'auraient pointa manifester leur complaisance à l'égard de vilaines personnes. Cela semble fort simple. Mais la presse politique ne l'entend pas ainsi. Dès qu'une rafle est tentée, pour peu qu'on arrête un escogrifle, }adis vaguement utilisé par un comité radical de province, le journalisme de polémique proteste avec ensemble. Entre les Âlphonses malmenés, un électeur se laisse toujours cueillir. Ce citoyen d'hôtel garni devient le héros persécuté. L'encre couleabondamment... La police relâche. Ruffians et maîtres-chanteurs recommencent leur trafic, sanctionné par les tribunaux. D'innocents ca-

davres continuent d'encombrer les ruisseaux des faubourgs ou des boulevards.

En effet, le personnel des réunions publiques et des manifestations ardentes se recrute presque entièrement parmi les souteneurs. Nul ne les égale pour acclamer ou bien abrutir proprement l'orateur, crier « vive ceci » ou « vive cela », jusqu'à se rompre le gosier moyennant une pièce de cent sous. Eux seuls, lisent, d'un bout à l'autre, les feuilles de haine et de calomnie. Eux seuls retiennent, sans omettre la moindre, les accusations infâmes et stupides. Ils n'ont rien d'autre à faire, durant que la môme turbine. Aussi, quel beau tapage dans les gazettes aux opinions rageuses, si les policiers, une fois par hasard, pourchassent cette chevalerie errante. Et, comme soustraire les courtisanes à sa tutelle serait aussi ruiner son commerce, c'est un pareil cri d'indignation qui jaillit de toutes les basses officines politiques, dès qu'on parle de cloîtrer le négoce des hétaïres.

Dans les maisons closes, certainement, les pensionnaires s'endettent fort. La patronne les engage à se fournir d'oripeaux vendus sept ou huit fois plus chers par l'entremise de son courtage. Quelques écrivains naturalistes expliquèrent comment la seule façon d'éteindre la dette étant

158 LA MOIULB DK L*AMOUB

de satisfaire les appétits da visitear, celte nécessité enchaîna les prêtresses dans le temple. Mais trois règlements de police suffiraient à les airanchir.

La brutale erreur est de vouloir considérer la prostitution comme uneeboseteDement honteuse gull messied de la régir. Trêve d'hypocrisie ! Le Ittpanar est aussi nécessaire à notre civilisation que le restaurant ^ la gare. Une fiUe qui offre à goûter sa chair, accomplit l'acte même du pitis* sier offrant à mordre ses gâteaux. On paye pour admirer un tableau, une statue, sans blâmer l'exposant. Pourquoi vouer à Tinfâmie celle qui vend le spectacle de sa nudité? Aucune logique A^excuse cette aberration, tt ne s'agit pas d'enté prisonner les entôleuses, mais de les soustraire à la tutelle du souteneur. Tutelle dangereuse pour les fl&neurs qu'elle extermine. Ce qu'il faut, c'est ne permettre d'exercer la prostitutiom que dans certains lieux déterminés , tavernes, maisons, jardins, bals ou palais, soumis à l'inepection, afin que l'escarpe ne puisse apparaître derrière la marchande de volupté.

Il s'agit de l'existence de nos fils» On me amteAi, naguère, Thistoire ^d'un coUégiea quie deux agréables personn^es, rencontrées aux eavlrems de la gare Saint-Lazare, emmenèrent dans

Ul MORALE DE L AMOUR U9

une maisoa de bonne apparence. L'une des d«ax, robuste gaillarde, exigea le salaire avant les f»- Teurs. Le jeune homme s'exécuta^ et déboursa son louis, pendant que la comparse détachait sa ceinture. On lui demande une seconde pièce d'or.

On exige une troisième. Alors le collégien veut, à ce prix, goûter quelque satisfaction. Nenni. Les dames le repoussent, ouvrent la porte pour g*en aller. L'enfant proteste. Elles crient, appeileoL Sorgissent quelques personnages loucbOB devant qui Tune et l'autre proclament quelles soni enfermées depuis une heure avec Fadoiescentr et qu'elles ne lui doivent plus d'amahililés. Il se fâche contre les menteuses. On l'assomme. On l'empoigne. On le jette dehors. Les sergents de ville rient aux éclats quand il narre sa mésaventure* Rentré chez lui, l'enfant constate que son portefeuille renfermant des valeurs paternellesa disparu. Furieux et bêtement sévères ses parents l'expédient dans un port et le font embarquer comme aide chauffeur sur un navire marchand. Voilà toute une vie brisée de par l'ignominie de deux catins, de par le crime impuarssable de six aigrefins.

Nous apprenons quotidiennement lanomeneiatnrod'avanie&semblablesessuyéespardeavoyageurs que sollicitèrent les sirènes. Elles les em-

mènent dans une chambre, et pendant leur somineil, les dépouillent. Ces mécomptes d'argent sont, après tout, petite affaire. Mais comment ne pas s'alarmer devant le nombre des meurtres qui couchent dans la boue froide de la nuit tant d'ouvriers rapportant leur paye à la maison où les attendent la ménagère et les petits toujours besogneux, les parents vieux et infirmes, une sœur phtisique et incapable de travail. Pourquoi livrer éternellement le peuple de Paris à l'assassinat ? Voilà ce qui devrait plutôt inquiéter la police et la magistrature. Au lieu de rechercher si le Cupidon de la Vénus fut initié au vice par un Silène de rencontre, au lieu de forcer ce vieillard au suicide, pour une heure d'égarement erotique dont nul ne souffrit, ni dans l'âme, ni dans le corps, au lieu d'accorder aux maîtres-chanteurs la terrible sanction des lois, au lieu de faire guetter, par les trous des cloisons, si les deux mas seuses agissent ensemble ou séparément sur l'amateur, au lieu de faire constater le délit politique d'excitation de mineure à la débauche, les gens de robe s'imposeraient une tâche plus saine et plus urgente en prévenant les crimes des souteneurs, et en cloîtrant la prostitution.

Un sot vaniteux a parfaitement le droit de -transmettre à telle ou telle guenon haut cotée, si

ua archiduc la connut auparavant, si elle chanta des âneries sur un théâtre, quelques millions gagnés dans les usines, par Téreintement des générations ouvrières. Mais il demeure interdit à un homme épris de plastique d'entretenir six jolies filles dans sa maison afin de les voir paraître en robes d*art et en attitudes eurythmiques, le long des vestibules, par les pelouses des jardins. Quand on songe k Tirruption de la police qui, dans ce cas, envahirait le logis de Testhète insulté, calomnié, poursuivi, jugé, condamné sans doute^ la morale judiciaire relative aux choses de débauche déçoit fortement l'esprit logique. Oui. Dans le premier cas, la loi vous tient pour un caractère noble et sentimental, non seulement excusable, mais encore quasi louable. Dans le second y vous passez pour un monstre de luxure capable de dépraver les mœurs de la ville et d'attenter à la vertu des bourgeois voisins qui culbutent sans art, eux, leur bonne au fond de la cave, à Theure où l'épouse fait son marché.

Morale singulière, vraiment. Vers 1885, lorsque les étudiants, exaspérés par les meurtres des souteneurs, leur infligèrent la correction que Ton sait, toute la police accourut, casse<tétes en avant, pour secourir les chevaliers du trottoir, qu'on baignait un peu rudement au bassin du

Luxembourg. Et la presse des polémistes ap* proora, tout attendrie sur le sort de ses hérauts d'armes. Rien a'a changé depuis.

Ce n'est pas à l'henneur de la magistrature fran^^ise.

Page 1