ÉVOLUTION DES PRINCIPES
Cette discussion amusante fut soumise à l'avis de Thémls. Une dame avait, dans une honnête maiscn à cinq étages, loué un appartement pour y tenir les assises d'une agence matrimoniale. Personne active, elle aimait que les choses fussettt vite conclues. Dans le même quart d'heure, le client, qu'avait prévenu, à son cercle, une iimtatîon de haut style, pouvait voir la jeune fille, s'entendre sur le prix du cadeau de fiançailles, puis essayer les appas de la pensionnaire au long d'un divan quasi nuptial préparé dans la chambre voisine. L'expérience faite, libre à lui de coasa^ €4rer, devant le maire, l'agrément de pareille relations, ou de renoncer à y joindre la contrainte toujours fâcheuse du lien conjugal. Généralement, les visiteurs s'arrêtaient à cette seconde
opinion. Ils abandonnaient la valeur du cadeau à raimabie hôtesse. Les jobards donnaient cinq louis; les malins en offraient deux qu'on acceptait; les sceptiques laissaient dix francs, et vingt sous à la bonne; car jamais entrevue amoureuse ne coûtera plus au sage de Paris.
Les locataires de l'immeuble apprirent, parles racontars des servantes^ comment la dame du troisième réussissait mal à marier ses petites amies, pour complaisantes qu'elles fussent. En outre, les fiancées, de leurs parfums riches en effluves d'Orient, enodoraient les étages inférieurs et supérieurs. Des chapeaux mirobolants contrastaient parfois dans Tescalier avec la tenture sévère contre laquelle montaient lestement des jolies demoiselles discrètes, belles de taille et masquées de fard. Le piano dju troisième retentissait trop continûment sous des doigts agiles épris d'un seul air algérien qui scande les frissons et les trémoussements propres à la danse du ventre. Des messieurs se trompèrent de porte, et, leur invitation à la main, prétendirent se marier impromptu chez un grave fonctionnaire. On se plaignit au gérant. Il pria le tribunal de résilier le bail qui permettait à la marieuse un long séjour dans rimmeuble.
Il faut remarquer le verdict des juges. Tandis
qu'ils autorisaient Texpulsion delaboane hôtesse, ils condamnaient le propriétaire à lui payer des dommages et intérêts importants. Lui retirer le bénéfice ducontratlocatif aprèslelui avoir octroyé sans informations suffisantes, parut au tribunal une manière d'offense punissable. L'imprévoyance du loueur fut blâmée, avec sanction pécuniaire. Le riche et honorable capitaliste doit expier son tort envers la pauvre dame galante. . Avant ces dernières années, aucun tribunal n'eût ainsi frappé le demandeur. Quiconque se vouait aux entreprises de luxure était mis hors la loi par les coutumes judiciaires. Jadis même, on eût ordonné purement et simplement que la volonté du propriétaire s'accomplit, et Ton eût vertement rabroué les prétentions de la défenderesse. Aujourd'hui, il y va dautre façon. Les gens, puis les magistrats se mettent à concevoir que louer son corps pour le plaisir d'autrui n'est, en somme, pas plus abject que de lui louer son bras pour un travail manuel qui lui assure des satisfactions, ou louer son esprit afin de le distraire par l'entremise du livre, de la partition,de la gravure. A chacun de choisir sa profession selon ses goûts, d'honorer Tune et de mépriser l'autre, selon sa logique particulière. La justice n'a pointa prendre parti. Elle rend des arrêts au
nom du Droit. Il ne lui peut importer que oe Droit agrée ou déidaise à telle caste^à telle autre. Or, en droit strict, nul ne peut louer un local à une négociante, puis la jeter brusquement dehors si le commerce tout à coup paratt attentatoire aux idées des colocataires, sans payer le coût de Tinstallation et les frais de déménagement. Il conyient d'agir envers une entremetteuse comme envers un traiteur ou une bijoutière.
Cette notion abstraite du Droit est excellente. Il fallut des temps pour j atteindre. Certains répètent à satiété que les ohieurs d*abord guident les sociétés; que le Code est imposé par les sen^ timents publics à leurs mandataires dociles ; que, sans Tapostille de la coutume, la loi reste sans effet, demeure inapplicable. Comme toutes les théories exclusives, celle-ci paratt fausse en ce qu'elle généralise avec excès. Souvent TappUcation des articles à un fait délictueux ou litigieux de la vie courante enseigne le principe qu'ils fonnulent. Le public y songe. La crainte de la peine le rend circonspect et modifie son go&t de suivre le penchant condamné.
A Torigine, l'anthropoïde ne cro3rait point métstre s'il abattait son semblable pour lui dérober une proie indispensable à la iaim des deux rivaux, ou même un ornement d'os et de fourrure utile
à leur orgueil. Tuer un homme ou tuer un ours semblait deux actes égaux. Puis le fort, Tan* oétre, le chef défendirent rhomieide sous peine de supplioes. Alors le sens du crime naquit. L'as* sassin prit conscience d'être responsable. La peur du châtiment lui fit épargner le frère, le cousin de la même horde. Peu à peu, la raison de la loi, c'est-à-dire le bienfait de Tassociation, reposant sur la sécurité individuelle, sur la confiance, apparat aux barbares. Ils comprirent la divinité de la vie en tribu, en peuple, qui réalise un bonheur impossible au solitaire guetté par les fauves, traqué par les familles des cavernes. Or^ la loi contre le meurtre fut promulguée par Tanoètre qui prétendait ne point voir diminuer le nombre de ses fils, servi teurs, gardes et chasseurs parce qu'il ne voulait pas voir décroître son bien* être» ni sa quiétude relative, ni sa venaison. Un calcul égoïste et simple dictait la loi. Elle fut préalable aux mœurs adoptées d'une manière d'abord inconsciente et craintive, puis intelligente et consentante, par la famille, la horde, la tribu, le peuple. La loi, expression de la force, a précédé la morale chez les races carnassières.
Certes, les temps sont changés. Néanmoins la beaogne législative dépend aujourd'hui encore dee élites seules qui convainquent la masse de
les imiter, en acceptant leur code, en l'approuvant par ses mandataires. Au chef, à Fancétre, une oligarchie succéda. Sa faculté de persuasion n'est pas moindre. EHe peut aussi bi«n obliger les foules à une conception plus abstraite de la justice.
Les Illuminés d'Allemagne et les Encyclopédistes, élite à nombre restreint, ont fait admettre par toute l'Europe les principes des Droits de THomme, les codes rédigés sous la Convention etle Consulat. La seule influence des collèges hiératiques a,de tout temps, prescrit d'honorer et de blâmer la luxure. A Babylone, une vierge pieuse se faisait nécessairement déflorer par un inconnu, au seuil du temple, et moyennant une aumdne qu'elle exigeait, sans quoi le rite n'eût pas été accompli. Toutes les dévotes se prostituaient à l'envi, par charité et par esprit de pénitence, dans les bosquets des jardins environnants. Aux Indes, ce mode de communion sexuelle persiste encore dans les sanctuaires où les bayadëres dansent selon les rythmes traditionnels. Durant les deux premiers siècles du christianisme, les agapes des baptisés n'étaient que les préliminaires de la débauche liturgique. Et les manichéens, qui conservèrent les coutumes originelles de la foi, perpétuèrent jusqu'au douzième siècle environ
ces sortes de cérémonies, clandestinement répétées pendant tout le moyen âge, au sabbat des sorcières. Vers le troisième siècle, les Pères de TEglise, trompés par Timmense triomphe de leur apostolat, crurent pouvoir obliger les fidèles à Tascétisme qui détourne Fâme des passions pour la donner à la méditation, à Tintelligence spéculative, au génie mystique. Les inconvénients de la débauche religieuse, rivalités, rixes, meurtres, etc., avaient surpris les nations celtes, germaines et Scandinaves, à mesure que les prédicateurs gagnaient le Nord de Fempire romain. Le rêve de la catholicité visait à unir en une seule nation tous les peuples chrétiens, à leur apprendre une seule langue, à totaliser les patries sous Tautorité des successeurs de saint Pierre, à renouveler le miracle de Babel avant la colère de Dieu, il fallait aussi diminuer les différences morales entre les races. L'Eglise ordonna la chasteté. Et ce fut son élite de patriarches, de moines, de saints^ qui condamna la luxure par esprit d'opposition envers le paganisme, envers le passé d'Aphrodite et de Dionysos, de Diane et de Priape, par esprit de conciliation envers les peuples du Nord.
Cet énornie changement dans les mœurs apparentes des Latins, des Arméniens, des Grecs et
de toute la race littorale fut l'œuvre d'une loi sacrée. Elle précéda de beaucoup lee habitudes pudiques de la chrétienté qui, d'ailleurs, jusqu'à réclogion du proteatantisme, paraissent avoir été plus officielles que réelles. Les tragédies de palais à Byzance, les drames survenus dans la dmieure des Papes, les plaisirs des Médids, des Borgia, des cardinaux italiens, avant et pendant la Re naissance, révèlent assez comme Télite observait peu la lettre de la règle. Cependant, dès saint Augustin, la luxure était réprouvée par les personnes pieuses. Bientôt elle entacha d'infamie toute femme qui s'y adonnait, si elle était humble de condition.
Les anciens ne notaient mal que les prostituées debas étage ou cellesqui mêlaient desvileniesaux nécessités de leur trafic. Mais Aspasie, Lats, furent honorées à l'égal des meilleurs citoyens. La fameuse Impéria jouissait, durant le quinzième siècle, dans Rome méme,de la déférence publique, à l'exemple des grandes courtisanes de l'époque des Césars, et de cette Théodora qui devint l'épouse impériale de Justinien. Les mœurs des élites ne furent donc ^mais la cause des lois ecclésiastiques, puis laïques, dirigées oontre les comoidrces de débauche. Une théorie pure de gouvernement papal engendra la règle qui mo-
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diâa les instincts et les aentunents de la orasse sur ce point.
Maintenant, la bourgecMsie, dans les grandes villes, recommence à penser comme les anciens et les cardinaux du quinzième* siècle. Actrices ta baUerines obtiennent des égards, bien que presque toutes doivent leur luxe à la proetitutioai. Certains salons, et non les moindres, s'ouvrent à des iemmes entretenues parée qu'elles savent réciter les vers de Racine, chanter les passages illustres desdrames lyriques, ou fairecomprendre les beautés d'Ibsen. Venues en artistes dans une maiscm, elles ne tardent pas à j être reçues eft amies, d'abord dans Tiatimité,. puis les soirs de fêtes solennelles. On voit à présent les jeunes femmes, arrière-petîtes-filles d'émigrés et por^ tant les plus grands noms historiques, complimenter une tragédienne ; elles rient avec elle» s'acoquînent ou s'aeoquineront bientôt Aux funérailles d'une ingénue de la Comédie-Française qui n'avait guère eu le temps^ hélas I de montrer mieux que sa bonne volonté, le gouvernement mena le cortège en la personne de ses membres les plus officiels.
Dès lors^ il seyait que le juge cessât de méconnaître les droits d'une industrie aussi parfaitement respectée. Dans les grandes villes, les com-
merces de luxe prospèrent grâce aux prostituées, car elles forment une partie considérable de la population, et la plus dépensière. Si elles ont leur populace, à vrai dire fort abjecte et criminelle, qui exploite Tivrogne des faubourgs, leur petite bourgeoisie vit, probe et méticuleuse, installée dans ses appartements aux quartiers du centre mercantile ; leurs fonctionnaires travaillent dans les lupanars, où tout se réglemente comme dans les administrations publiques ; leurs boulevardières figurent avec élégance devant les cafés, à partir de cinq heures après-midi, et offrent aux promeneurs Tappàt malicieusement vêtu de leur nudité ou se plaquent de collantes étoffes dont les frissons décèlent un vice spirituel, capable d'égayer par des sous-entendus, et Taudacedeses promesses équivoques. Les artistes font de leurs corps des statues peintes et merveilleusement drapées de nuances qui paraissent dans les vitrines à la suite des plus beaux attelages, de cinq à huit, aux Acacias . Ces aristocrates dansent, chantent et récitent, la nuit, sur tous les tréteaux qulUumine une rampe d'électricité.
A Paris, la plupart des jeunes filles pourvues d'un frais visage et de formes passables, si le milieu familial ne les cloître pas, demandent à
la bourse de rbomme, les dix ou vingt années de satisfaction que leur peut valoir leur jeunesse tentatrice. Elles n'en rougissent plus. De l'atelier de modes ou de couture, elles passent aux restaurants où sonne la musique des tziganes. Chez les bonnes hôtesses, dans les agences matrimoniales et les instituts de massage, elles se dénudent sans honte, présentent aux gourmets leurs gorges pleines et les courbes de leurs hanches. Sans déplaisir, elles enlacent et elles embrassent. Consciencieuses, elles provoquent Témoi de leur mieux, en échange du louis nécessaire. Au soir, elles retrouvent leur amoureux naïf. Avec lui, elles fréquentent les théâtres' et les cafés-concerts. Le dimanche, elles vont aux courses. Assez vite, au commis et à Tétudiant, les chanceuses font succéder un rastaquouëre, un coulissier ou un notable commerçant. Elles se parent de toilettes à vingt louis. Ellesdormentdansla chambre reconstituée de la Pompadour. Elles connaissent les changements des voyages, les luxes des plages, la vanité de sentir autour de soi naître, se propager les envies et les admirations. Quelquesunes gagnent le coupé, et les diamants, le petit hôtel. D'aucunes finissent par posséderun château et vingt-cinq mille livres de rente. De trente à quarante ans, lorsque tout a disparu de la }eu-
nease, les trcus quarts se résignent à être bonnes, concierges, ou reprennent teor premier état de couturière. Les moins heureuses Tont lattre le linge au lavoir.
Au moins elle effleurèrent pendant quelques années brèves ce que leur imagination d'adolescentes nommait le bonheur. On les a chéries, aimées, voire adorées. Des intrigues secouèrent leurs vies actives. Aux courses, tel jour, dans telle robe, elles triomphèrent. Au milieu de salles en fête, elles burent du Champagne en criant dès refrains sardoniques. Elles se rassasièrent dans les restaurants. Nul plat délicieux ne leur demeure inconnu. Elles expérimentèrent toutes les voluptés. 11 leur reste des souvenirs à ressasser dans Tattente de la décrépitude et de la mort. Et quel juge leur reprocherait justement ces plaisirs, cette vie ? Une pareille existence ne vaut-elle pas mieux que celle où Ton peine sans répit, dans l'air méphitique de Tatelier, depuis Taube jusqu'au soir, où Ton épouse un malheureux, où Ton allaite dans Tétroit logement d'un faubourg des enfants malingres, où Ton tousse, phtisique, sur un grabat, pendant que le mari noie son chagrin au cabairet ?
La vertu ? Le bon billet que la morale signe k la première communiante I Qu'est la vertu sans
la foi, pour celle qui n'attend rien des hommes que la loi du travail, pour celle qui n'espère plus la récompense des paradis légendaires ?
A celles-là, il ne reste qu'une vertu sensible : la bonté qui secoure autrui. En s'offrant, la beauté s'apparente à la bonté fraternelle, à l'altruisme) à notre seule vertu contemporaine, et la plus haute, peut-être, qu'inventa jamais l'esprit des peuples !
Gracieuses filles, donnez, louez, vendez les lis de votre jeunesse, si cela vous fait rire I Bonnes filles, jetez vos fleurs au passant. C'est le seul temps de félicité que la vie promette à vos âmes simples et médiocres. Soyez belles de bonheur. Soyez des statues de joie en attendant que vous deveniez les sévères cariatides de la Vieillesse et de la Douleur.