‹ La morale de l'amourChapitre 19 sur 25 · ADULTÈRE OU COURTISANE · texte numérisé non relu

ADULTÈRE OU COURTISANE

Puisque les Chambres y consentent, les complices d'adultère obtiendront le droit de s'unir. Quelle tuile pour les célibataires aimant expéri menter, outre les caresses d'une femme élégante, les cigares et les liqueurs du mari, ses chasses, poches et villégiatures ! Au moindre accroc, ils seront mis en demeure de paraître à leur tour dans la posture comique. Oh I le flirt diminuera d'intensité dans les salons, l'hiver prochain. Avec quelles peines nos coquettes vont-elles trouver des assidus I Hier encore, on prenait maîtresse à son goût dans la fournée des épouses en étal aux soirées. On jouissait de l'intérieur, des toilettes, des réceptions, sans délier autrement sa bourse que pour la location du petit entresol et les quelques fleurs obligatoires. Puis, quand les

opinions du mari devenaient moroses, quaod les mystères de Madame ne convenaient plus, quand le scandale d'un divorce avait gâté la discrétion piquante de Taventure, on tournait les talons avec prestesse et Ton cherchait ailleurs les baisers au nid. Bel amant, il n*en sera plus de mdme désormais. Que l'imprudence de ta partenaire laisse surprendre un petit bleu ou parler Faudace justicière d'un domestique congédié, et Thémis, intervenant, tranchera le lien conjugal, gage de ton repos, pour faire, avec un bout, le licol de ta captivité. Elle te rappellera les serments éternels et les engagements d'honneur, les prescriptions d'une galanterie chevaleresque, toute l'éloquence menteuse de deux instincts qui s'acoquinèrent à la faveur de cette hypocrisie verbale. La victime te répétera qu'au moment de se trousser, ce ne fut point par envie de ton étreinte, mais par goût de te ^ sacrifier sa vie ». Pour grossière que tu saches cette feinte, tu devras lui payer le sacrifice imaginaire. En vain objecteras-tu qu'elle te séduisit par les invitations de son amabilité excessive plus que tu ne la conquis par la rengaine des déclarations. A tout prendre, diras-tU; elle tirait de nos exercices autant de joie que moi-même ; cette joie a suffisamment récompensé des abandons très volon-

taires ; le plaisir fut matuel, les preneurs ne se doivent rien . La satisfaction de joindre étroitement les totalités de deux épidémies, outre les parités de semblables habitudes mondaines et sportives, ne peut valoir de si lourdes sanctions. Vérités inutiles. Esclave de la sentimentalité des romans, tu seras le responsable, celui qui, pour avoir assouvi poliment le désir clair des œillades, mérite la tâche de Tassouvir jusqu'à sa mort. Tu croiras aux larmes et aux désespoirs, à rimportance de la réprobation publique, à la semonce du juge; et tn épouseras. Fini de rire, joli garçon ! Tu connaîtras les budgets dif fidles, et que la seule définition exacte de Texistence tient en sept mots : « La vie est un long ennui d'argent. »

Cette loi perd le bonheur de Tamant, mais elle permet à Tépouse de peser la certitude des promesses galantes. Dorénavant, la dame pourra répondre : « J'accepte votre amour et le don que vous m'assurez de votre vie. Fuyons ensemble et manifestement, d'abord. Je vais écrire à mon mari la lettre qui nous condamnera, preuve nécessaire au divorce. Ensuite nous nous épouserons. Convenu ? n Mille soupirants, sur mille et on, déclineront Thonneur. Si, malgré cela, Tun des mille est agréé, la femme en plaisir ne

pourra pins invoquer la menteuse excuse de céder à Fckxpreaeioii d'an rnnour désespéré, aux abominables serments qui trompent les naïves. EUe sera conlraittte à la franckise de son peachanl pour les jeux erotiques,, ou à la recoonaîssanee de ce théorème : « Une maltreese de mailson àmi à ses invités le plaisir du Ut, en plus de ceux qu'elle ofire à latde el dans le salon ». Car, pour tant de snobs Tadultère, aujourd'hui, réalise un simple paragraphe de la <c Civilité puérile et honnête ».

Au moins, les bacehaBte& de celte catégoorie attesteront sans qu'os y croie les privilèges immortels de la passion, quand on les surprendra^ la chemise au menton, chez un tiers. Cette loi bienfaisante va supprimer toute différence entre Tadultère et la courtisane. En effet, si, au lieu d'épouser Famant, une femme trompe encore son mari, elle n'y sera pins forcée par les bizarreries d'une législation qu'on inaugura dans le tempe où le vainqueur protégeait, par le mariage, la pure sanlé de sa descendance avec son esclave feflidle, part de butin. Lagourgandine ne pourra plus expliquer son dol que par le besoin de garder une situaticm conjugale fertile en commodités, richesses ou vanités mondaines* Elle avoKi^ra continuer de sulHr le mari moyennant

ces rétributions. Par conséquent, elle troquera sa chair et ses attraits contre des avantages matériels qu'un amant pauvre ne saurait offrir. Comment nier aisément qu'elle agira de la sorte en fille entretenue? La distinction va donc s*abolir. Certaines allégueront peut-être que le sens maternel leur commande de rester auprès de leurs enfants. L'excuse est risible. Le sens maternel devait d'abord leur interdire les plaisanteries illicites. Toute femme qui se plaît aux acrobaties de Talcôve chez un joli garçon renie par le fait même sa maternité. Elle sacrifie la réputation du foyer aux agréments vénériens.

L'amante tue la mère.

Ce n'est pas que je veuille ravaler le génie de la courtisane. Une femme se pare, se soigne^ éduque Teurythmie de ses gestes et le prestige de ses toilettes ; ensuite elle loue sa personne et son talent de volupté à l'amateur. Pourquoi la différencier de l'artiste qui compose une belle statue, pour la vendre au propriétaire d'un musée? Tous deux travaillent la plastique, celui-ci sur la matière, celle-là sur la vie. Leur négoce, qui n'exige la mort d'aucun ouvrier, vaut, en morale stricte, celui de mille industriels dont la fortune s'édifie grâce à la misère, la famine, l'alcoolisme et la phtisie de tout un prolétariat

LA MORALE DE L AMOUR Ml

La débauche et la prostitution ne sont pas viles en elles-mêmes. Celle qui a le courage de ses vices platt par Ténergie de sa nature. Telle qui les dissimule sous un masque de vertu conjugale répugne par Thypocrisie. Ne nous y trompons pas.

Rien n'est laid ni redoutable que le mensonge. En une époque où la religion perd le reste de sa force, où l'individu se libère de toutesles conventions traditionnelles, où tout s*effrite des anciens dogmes sociaux, il demeure un seul étalon pour mesurer la valeur de nos actes : c'est la franchise. Nous mariant, nous acceptons des devoirs.

Bien. Si, quelque jour, ils nous paraissent trop difficiles à remplir, ne mentons pas, ne feignons pas de les accomplir en trahissant notre parole ; mais, loyalement, déclarons notre faiblesse à Tautre, et demandons-lui de nous relever du vœu. Cela vaut mieux que les sournoiseries de la comédie, du vaudeville, que toutes les exécutions des faits-divers ou du drame.

La nouvelle législation aidera les sincérités volontaires. 11 convient d y applaudir frénétiquement. Aujourd'hui le divorce est passé dans les coutumes. Le peuple et la bourgeoisie l'utilisent. Chaque année, la statistique note une progression énorme de cas. Alexandre Dumas, Naquet développèrent les centaines de raisons pour

lesquelles rinstitation fut restaurée ; et ces mo- ÛtB 11*011 rien perdu de leur vigueur. On regrettait souvent que la }eune femme impnidente, surprise dans une première faute, exclue de la situation régulière par le divorce fttt condamnée à une vie dégradante, parce qull lui demeurait interdit d'entreprendre une existence honorable en s'unissant à Ttiomme de son goût Maintes et maintes enfants, après trois, quatre, cinq années de mariage, lasses de Texpérience, changeaient de partenaire, par une curiosité fort naturelle aux Eves sottes. Souvent, elles s'en fussent tenues à ce seul exploit, ayant vérifié le pauvre résultatdeFescapade pour goâter mieux les qualités viriles et les raffinements de l'amour. Or, le serment illégitime negardait ramoureuxpr6sd*elles qu*un temps restreint. Quand son amie lui semblait vieillir, ou quand les charges de Tentretien kd pesaient, le volage, soumis à nulle sanction, disparaissait sans vergogne. Et la malheureuse de s*enrôler alors dans le troupeau des prostituées, par faiblesse et par nécessité, quand bi^i même elle eût été plutôt encline aux habitudes sédentaires du ménage. Après le vote de laloi, lesamants remariés institueront d'abord une vie conjugale flattant leurs manies et leurs goûts. Persuadés d'nneassociation étemdle, ils s'arrangeront pour

LA. MOBALE DE L*AMOUR Sêft

la rendre supportable. Ils s'étudieroot Tun Tau- Ire, se passercmt leurs défauts el s'obligeroBt à savourer leurs mérites» La ehaleur du poêle, la lumière ito la lampe, uae jolie figure riant en haut d'une robe fraîche, les gestes délicats» les attitudes élégantes, les prévenances et les gentillesses de la dame la serviront davantage auprès d'un ami déterminé à les connaître toujours, ou bien à ne s'en lasser que fort lentement. Le devoir de relèvement et de protection se précisera pour lui. Et Tamour, occupation un peu stupide, s'évanouira pour laisser la place à l'estime, à Tamitié vigoureuse, au réel désir de former, avec deux coirps, un seul être apte à soufirir de même, à se réjouir de môme, à se confier totalememt, à partager sans restriction les émœs de l'esprit et les satisfactions des sens.

D'avoir accompli o&e manière de stage chez le premier mari, d'avoir connu les péripéties d'un adultère et ses ridicules, l'épouse aura tiré quelque sagesse. Elle aura perdu pas mal de cette naïveté grâce à quoi les jeunes femmes tiennent les paroles des poètes pour véridiques et les soubresauts de la passion pour incomparables en ce bas monde, si Ton veut connaître l'apothéose humaine. Expérimentée, l'étourdie constatera la misère de cette opinion, et que ce n'est point l'ap^

position de deux spasmes qui constitue le bonheur, mais l'accroissement de l'être capable de penser plus, de sentir davantage, de multiplier, en les analysant, ses impressions et ses conceptions doubles. Il ne serait pas surprenant que ces mariages de la seconde étape fussent souvent heureux. Au retour de la passion, les amants chercheraient à savoir d'autres richesses, celles de leur intelligence, de leur bonté et de leurs courages pour lutter en Thonneur de ce qu'ils croiront supérieur.

Partout s'exprime un élan vers ce besoin de substituer aux variations de l'amour sexuel les variations de la spiritualité, comme but de la meilleure jouissance et de la plus complète vie. André Tourette, l'immortel serin, que l'art parfait de Lucien Mûhlfeld nous montre, André Tourette est encore l'homme d'aujourd'hui. 11 était surtout l'homme d'hier. Jl ne sera pas l'homme de demain. Quand, aux dernières pages du livre, il s*endort, puis ronfle, content d'être nul et à l'aise, ce n'est pas lui seulement qui meurt dans ce sommeil, c'est toute une génération qui descend aussi dans les limbes du néant.

Boire frais, manger copieusement, assouvir son sexe, sur l'air de la chanson en vogue, tra« Tailler le moins, dormir le plus, engraisser mé-

diocre et béat, c'était là Fidéal du siècle défunt, après que les désastres de 1815 et 1870 eurent déçu l*énergie des enfants nés alors et qui s*éduquèrent dans le pessimisme consécutif à la défaite. Confus de ne pouvoir être des héros, des vainqueurs et des maîtres, les jeunes Français songèrent à jouir» par compensation, dans l'obscur de leurs petits bureaux, de leurs petits cafés, de leurs tanières étroites comme leurs prétentions. Aujourd'hui la nation se r^ veille. Elle se secoue. Elle regarde ce que VAiàr glais achève, ce que l'Allemand établit, ce que le Russe espère. Elle essaie ses muscles. Elle s'étonne de les trouver forts et capables de conquérir. Chacun soupèse ses membres et jauge la valeur de son énergie. Pour des gars solides et nouveaux il y a mieuxà faire. Les désastres sont loin. Les fatigues se sont [reposées. La France a dormi trente-sept ans. Elle se sourit et regarde au miroir sa fraîcheur, comme une femiae qui sort du lit le matin. Tout à l'heure elle ouvrait la fenêtre et entonnait sa chanson. Bientôt elle coiffera son bonnet rouge ; eue mettra sa robe tricolore, et elle descendra vers la rue, toute belle et joyeuse de la santé récupérée, pour dire ce qu'elle apprit durant ses songes et conter au siècle nouveau une légende qui en sera la vie mentale. ^

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