LA SENTIMENTALITÉ
Si le sentiment est, aujoard'hui, le mensonge d'un mot sous lequel se dissimulent des appétits très positifs, jadis, il fut, en soi, une réalité. Nos aïeules purent se dire sentimentales, sincèrement. Cela ne représente pas grand'chose à Tesprit contemporain. Il nous semble fort malaisé de définir ou d'expliquer la. valeur du vocable. Se tenir les mains à la lueur de la lune, dans un parc ; croire au bonheur durable, éternel et sans mélange parce que deux épidermes se vont frôler ; plaindre son cœur douloureux, un mouchoir sur les lèvres; s'enthousiasmer d'espérances puérilement chimériques ; pleurer sans causes ; s'émouvoir au son du piano, de la rame frappant Ja rivière : voilà quelques caractères extérieurs de Tattitude sentimentale. Nous
rêvons difiéremment. Le clair de lune nous enchante pour ses harmonies colorées que nous spéci&erons avec certitude. Nous croyons difficilement à 1 éternité du bonheur procuré par la seule juxtaposition de deux goûts sexuels réciproques. Nous ne plaignons guère nos cœurs, mais les blâmons, connaissant les motifs de la jalousie qui est de Torgueil outragé si notre besoin barbare de propriété sur Tamante parait contredît. Nous n'espérons plus sans imaginer la série des obstacles, des calamités adversaires, des impossibilités évidentes ou probables. Notre émotion devant le piano se quantifie selon des théories d'acoustique et d*art. Nous savons. Le Sentiment était-il de Tignorance?
Les sociologues et les psychologues prétendent que le concept d'une élite adopté par la foule, pais devenu, en celle-ci, une puissance et^ par Tatavisme de quelques générations, une manière d'instinct, d*appétit fort et irraisonné, se dénomme alors « sentiment ». Ainsi: quand il eut poussé le peuple de la première République hors des entières et à la conquête de TEurope, afin de défendre contre Talliance des monarques ridée des encyclopédistes, Tessor de la liberté se trass/orma en ce sentiment vague et maître du patriotisme, besoin de dignité nationale em-
pruaté par 1 éloquence des CooveaUoQoels au souvenir des Romains. Car, autrefois, la haine de Tenvabisseur répondait seulement à ses déprédations: le paysan s'armait par riposte envers qui déterrait son trésor, emmenait son bétail, honspillaitsa femme. Les milices des communes se formèrent dans cet esprit tout particulier de protection couvrant Tobjet de la richesse locale ; tandis qu'aujourd'hui, le patriotisme est un dogme dhonneur général dû à la coutume des triomphes qui consacrèrent la gloire de la liberté. Une philosophie de Télite est devenue le sentiment obscur du peuple.
Le sentimentalisme des bourgeoises, très puissant au milieu du siècle, doit dépendre, lui aussi, d'une idéologie modifiée. Laquelle?
Les romanciers du sentiment, George Sand, Lamartine, Feuillet, Charles de Bernard, n'expliquent rien. Ils se soucient peu d'analyser. Indiana se lamente dans son castel, s'ennuie, rencontre la passion^ sou&re, sans que rien de son âme intime se révèle. Nous la*voyons extérieure, agissante. Nous l'ignorons pensante. De même pour Graziella. Je néglige, évidemment, les motifs grossiers des adultères: le mari butor, accablé de maints défauts; l'amant divin, paré de mille vertus. Ce c6té simpliste de la dialectique passée
offre à sourire. Il ne faut pas chercher sur cette façade la beauté des œuvres. Les caractères nous intriguent mieux. Ils existent. On en respecte d'admirables, comme Jocelyn. Ils sont des types d'humanité, en dehors même de Tart qui les présente, et quel que soit cet art, qu'on Tapprouve ou non. Ces caractères s'expriment en action, en gestes, en pleurs, en rires, en mimiques enthousiastes. Leur âme demeure close. Ils exécutent les ordres du sentiment. Celui-ci commande, incognito.
Musset a fort bien compris ce vide de l'esprit romanesque. Il tenta de poser le problème dans une élégie célèbre : Lucie :
Nous étions seuls^ pensifs, et nous avions quinze ans.
Pensifs ! Voilà le mot qu'il fallait soumettre à la plus minutieuse et savante des analyses. Quelle splendeur méditaient ces pensifs ? S'en tenir à répithète fut commode.
Les naturalistes répondraient à la question en affirmant que ces deux adolescences imaginaient leurs délires à la minute prochaine de s'étreindre. Lepsychologuesupputeraitleursespoirsd'argent, de situation et de vanité. Le poète assurerait que Texcellence de leurs formes, de leur image, de leur geste plastique enchantait les deux âmes^ et qu'elles s'admiraient, artistes.
Telles seraient les principales explications du contemporain. Je les admets difâcilement. La Tolnpté amoureuse restait étrangère aux illes de la bourgeoisie. Les convents éducateurs de la Restauration les persuadèrent de concevoir la communion charnelle comme une incongruité. On se rappelle le mot d'Henri Becqu^ sorti de cette caste. Le manager d*un théâtre reprochait au dramaturge d'avoir, dans sa pièce, laissé ringônue céder au séducteur; et il alléguait que le public bourgeois, n'admettant point tant device, sifflerait la comédie. L'auteur ne transigeait pas. « Mais enfin, s'écria Tautre, votre ingénue est bien élevée, par conséquent très surveillée, jamais seule ; où diable voulez-vous que la chose ait pu se faire ? — Dans les water-closets, comme toujours I » répondit Becque. Je croi»
que cette riposte n'était pas une simple boutade. Paul de Kock et les chansons du Caveau mêlaient souvent le stercoraire à l'amour. L'exclamation qui protestait contre une parole leste ou une or. dure de langage, se proférait sur le même ton. Le nu, qui de nos jours semble indispensable aux jeux de Vénus, n'était point de mode alors, dans le lit conjugal ou adultérin. Une femme ne refusant rien s'indignait si la prière de l'amant Tincilait à l'abandon du dernier voile : « Me prenez-
TOUS pour une fille ? >» Oa cachait Tacte avec la même honte qui préside à d'autres humilialioBs naturelles. Les chansonfiettes, les vaudevilles, les romans comiques de Tépoque attestent continûment cette parité entre les deux fonctions.
Certes, je parle de la bourgeoisie, de ses mœurs propres. Courtisanes et lorettes s*exécutaient d'autre façon. Les grandes dames de Balzac aimaient à la manière de leur aïeules, celles des Percherons, celles habituées de la loge maçonnique du comte de Saint-Germain. Exactement se renouaient les fils d'une tradition rompue par le couperet de la guillotine.
Mes bourgeoises, préparées à la vie dans les eouveats, retrouvaient chez elles la même sévérité de la dévotion. Il était interdit de se baigner sans peignoir, de s'essuyer tout le corps à la fois. Point de vi^ge qui eût la vision de ses formes. Elle s'ignorait comme nymphe. L incongruité du désir demeura longtemps un dogme indiscutable, indiscuté. On se gardait de devenir malpropre en y songeant Ainsi fut parfatite l'innocence ange* lique tant rythmée par les élégiaques. Donc, les naturalistes se tromperaient dans leur disserta-^ tian moderne. Eugénie Grandet, Ëlvire, Lucie, Ursule Mirouôt n'imaginaient pas la réalisation de leurs désirs, quand elles se promenaient an
clair de lune avec le jeune homme en pantalon de nankin.
La solution des psychologues ne vaut guère mieux. Au temps de Charles X et de Louis-Philippe, voire même de Napoléon III, le père de famille gardait encore jalousement son autorité ; il ne tolérait point qu'une enfant la discutât. Le père Goriot et ses filles sont des personnages exceptionnels. D'ailleurs, il ne se laisse reléguer qu'après leurs mariages. Des manifestations de cette autorité, la plus effective, le maniement de la fortune, était sacro-sainte. Peu de parents mettaient leurs fils, et encore moins leurs filles, au courant de leurs finances. On ne parlait pas des choses graves en présence des enfants considérés encore comme des incapables, des mineurs et des niais. Au reste, ils Tétaient réellement, par suite de cette éducation même. Elvire ne calculait pas durant ses rêveries aux côtés du cousin doctrinaire, libéral ou carbonaro.
L'argumentesthétique ne saurait prévaloir contre le dogme de Tincongruité, de la pudeur excessive ; et mieux encore contre Tignominie du luxe en vogue, de 1825 à 1850. A parcourir les journaux de modes féminines, on s'étonne de la hideur des toilettes. Les femmes y paraissent comme des cloches d'oripeaux barbares, gros-
sièremeot alourdies de soutaches, ballonnées de ressorts et de boudins, parfois flanquées de manteaux ridiculement romantiques, à collets monstrueux ettailladés, chargés de broderies pesantes. Le cou s'engonce dans les collerettes tuyautées et réche?. Les cheveux tirés en arrière, lissés par d'ignobles pommades, découvrent la rondeur niaise des visages, les font paraître quasi chauves, malgré les coques échafaudées à la cime de l'occiput, liées avec des tresses, des rubans, des chaînes en chrysocale, des ferronières en cailloux.
Cest le règne de l'horrible et du faux. La tapisserie en papier imite laidement le panneau de marbre, les colonnes. Un vert dur recouvre le plâtredes statues afin qu'ellessemblent de bronze. On se coiffe à la chinoise devant une pendule soutenant un Voltaire sous globe. Le gracieux mobilier du dix-huitième siècle est traité de ro'cQco, délaissé. Il encombre les chambres d'hôtel garni. Devant le foyer, un paravent de laine verte, muni de choux en laine rose régulièrement espacés, veut rappeler le gazon et les fleurs. La brique de la façade est plâtrée afin de singer la pierre. Et par toute cette hideur, la bourgeoise prétend évoquer le marbre des palais romains, Texotisme grec ou algérien marqués par des
glands multicolores aux embrasses des rideaux et sur la calotte du propriétaire. Cela péle-mèle. La cage chinoise, le fez turc et le fauteuil Empire Toisinent dans les meilleures maisons de Tarisiœratie bourgeoise sans offenser l'esthétique d'aucun. Un bahut romantique tient dans le salon éSL place d'honneur entre deux bergères Louis XVI dont furent soigneusement noircis et vernis les bois, parce que Tébëne est une matière coûteuse. On vit dans la crasse, très à Taise, par économie, pour obéir à la fameuse parole de Guizot : « Knrichîssez-vous I »
Comment soutenir qu'une enfant élevée dans ce milieu pût méditer l'esthétique et la plasticité de ses poses amoureuses?
La sentimentale ne pensait e^entiellement ni au vice de nos demi-vierges, ni aux intérêts de nos petites rosses, ni à Testhétique de nos femmes nouvelles. A quoi pensait-elle ? Qu'était sa méditation?
Si on l'eût interrogée, elle eût raillé celui qui cherche midi à quatorze heures. Elle eût dit : « Pour ça, comme ça I » avec un frisson gôné des épaules, un sourire gauche, une rougeur subite; et se fût dérobée.
On peut s'acharner à lire, à relire les œuvres de George Sand. Rien. Elle n'explique rien.
LA MORALE DE L AMOUft 81
Musset tente de savoir. Il se heurte, renonce :
Mais je croyais l'aimer comme on aime une sœur, Tout ce qia venait d'elle était plein de pudeur ! Nous nous tûmes longtemps ; ma main touchait la sienne, Je regardais rêver son frcmt triste et charmant- Mais sapristi, à quoi rêvait-elle? Â quoi?... A quoi?
SoA sourire semblait d'un ange : elle chanta,..
Peut-être ce chant va-t-il nous instruire... Erreur. II y a, dans le texte, deux lignes de points; puis une belle déclamation vide : « Harmonie I Harmonie!... y>
Cependant, il s'obstine :
Qui gait ce qu'un enfant peut entendre et peut dire, Dans les soupirs divins nés de Tair qu'il respire ! Tristes comme son cœur et doux comme sa voix ^ On surprend un regard, une larme qui coule, Le reste est un mystère ignoré de la foule...
Parfaitement, et de Musset lui-même ; et quil lui appartenait, comme à George Sand, d'élucider. On bien que signifie rœuvre du romancier, du poète?
Nos écrivains cherchent assidûment « midi i ^«atorze heures ». Us trouvent parfois ; et il en est gui travaillent au souci de la sincérité jusqu'à mourir ée leur tâche. Naguère, le livre poailittme de Maurice Léon nous apprit son con-
rage de surhomme pour découvrir enfin la véritable sincérité. Et ce fut une haute et splendide révélation du caractère nouveau de la conscience artistique, chez un enfant de vingt ans tué par ses travaux, mort au champ d'honneur de Texpérience littéraire.
Ernest Lajeunesse dans Y Inimitable, Charles- Louis Philippe dans Croquignoie, Hugues Rebell dans la Câiineuse, Eugène Vernon dans la Demeure enchantée, Eugène Monfort dans la Turque, Edmond Jaloux dans Y Agonie de V amour, Gaston Volnay dans Y Iris noir, Albert Delacour dans le Roi, Camille Mauclair dans YEnnemie des rêves, dans le Mystère du Visage y et dans ses belles épopées romanesques, tout une jeunesse merveilleuse peine afin de découvrir ce mystère de rame qu'elle ne se contente plus de mentionner à l'exemple des anciens poètes. On la veut savoir toute, elle et ses arcanes. Il faut regretter que les écrivains de jadis niaient pas eu la même conscience, la même force. Par leur faute, un type humain disparait qui ne sera ja* mais connu : la Sentimentale.
D'ailleurs, on comprend leur méprise, leur renoncement. L'homme n'était guère alors plus sentimental qu'aujourd'hui. Ce qui survivait de grandeur en son effort, il le devait à l'époque
révolutionnaire, à la magnanimité romaine ressuscitée par l'exemple latin, et qui produisit, de 1792 à 1810, des caractères copiant les vertus de Caton, de Cincinnatus. Les carbonari de Juillet possédaient encore Tâme cornélienne. Cette âme s'évanouit après les Trois Glorieuses. L'esprit du Nord, l'esprit pratique du Germain écarta la magnanimité. Bismarck est le prototype de la génération d'hommes qui multiplièrent Tindustrie, la spéculation, la puissance des Bourses et des Parlements, les guerres à résultats franchement économiques. Ce genre d'intelligence repoussa l'illusion, vit net et réel, agit en conséquence, dépouilla les masques d*héroîsme, rejeta les métaphores éloquentes, et donna pour idéal aux peuples l'aise sociale engendrée par les forces de production, et non par les gloires. Les amants de la Sentimentale ne la pouvaient pas mieux comprendre que son mari. Par le moyen de l'adultère, elle se retourna sur le gril rougi, mais elle demeura sur l'instrument de supplice. Musset ne la pouvait savoir. Mais George Sand est impardonnable de ne l'avoir pas révélée.
Les « ce'je ne sais quoi » et les « indéfinissables émotions » restent de piteuses défaites littéraires.
Dans les vers de Lamartine, cependant, émer-
gent des indications. La prestigieuse harmonie de la nature évoquée sur les eaux du Lac, n'est pas loin de signifier une partie de la vérité. La re- Migion de la nature, inaugurée par Jean-Jacques ei^ tant qu'idéologie, semble être devenue un des^lacteurs du sentiment. La dévotion envers les fovéts, la mer, les rocs, les parcs, les chênes antiques, 1«i,ciel et la douceur lunaire, illustrent abondammenKla phrase amoureuse. En outre, la maternité fut auSiSi la grande occupation des sentimentales. Elles mÎFçnt, inconsciemment et méi&e consciemment, le sâ[||.j}e la race à perpétuer dans la vigueur physiqueeNp orale de la descendance. Assiduité pour TintrigàiL avidité pour la richesse de la famille, pour le trwor, respect des honneurs officiels, du fonctionnarisme, astuce dans la « démarche », réinstallaftipû du népotisme monarchique, cul te des relations ditiles, fermeté pour la constitution des castes : tw'^s paraissent leurs qualités évidentes et ressenti^* de leurs existences conjugales. Mères, elles théh saurisent et préparent le meilleur destin de \ët lignée, sans dépenser en leur faveur rien que le\ strict nécessaire. Elles-mêmes jouissent peu et ] s'eai moquent. Elles subissent, dans leurs cœars, * Teflort de la nature qui perpétue Télan de la race par-delà les iadividus. Les sentimentales se sacri-
Googk
fient à l'avenir, sans héroîsme,sans conscience de leur rdie de victimes, sociales. L'idéologie de Rousseau a quitté la forme philosophique, verbale et déclamatoire pour animer le sentiment ohscur de trois générations féminines. Se penchant sur l'épaule du poète, Lucie pleure sans le comprendre, peut-être, ce dévouement fatal.
Iphigénie pleure avant l'immolation.
Bernardin de Saint-Pierre décrivit le mieuK l'influence du Retour de la Nature sur Paul et Virginie. Cette idylle procura des impressions déterminantes à toute la jeunesse, jusqu'au milieu du XIX® siècle. L'auteur cependant n'avait rien expliqué de la crise amoureuse qu'il conta. Mais le résultat de cette lecture fut considérable. €e qui prouve, encore une fois, que les livres font les races, les caractères et l'histoire, depuis trois ou quatre siècles*
La religion de la nature, de sa fatalité, de sa dynamique, semble donc bien avoir, en slgnorant elle-même, inspiré le thème de la sentimentalité. La doctrine des couvents dicta de plus, aux écolières, cette pitié larmoyante à l'égard du faible, et qui rendit la mort, la maladie si pénibles, les deuils si douloureux aux sentimentales. D'autre part, le souvenir immédiat des gloires militaires et des reconstitutions romaines favorisa les
enthousiasmes, la conception du « généreux ». Ma grand'mëre répétait toujours, parlant d*une femme séduisante : « Noble et généreuse comme moi, à dix-huit ans^ »
Nous possédons trois facteurs de la sentimentalité, trois idéologies transformées en sentiment : ridée franchement naturiste de Jean- Jacques, ridée chrétienne de la pitié, Tidée romaine de la gloire. Je ne pense pas qu'aucun de cei facteurs soit le principal. Aussi, je fais appel à mes lectrices, en les priant de vouloir bien relire le Lac, de Lamartine; Luc/e, d'Alfred de Musset; Indiana, de George Sand, dans Tespoir que certaines consentiront,s'étant ausculté Tâme, à résoudre le problème : « A quoi rêvait la sentimentale?»
Cela n'est pas une devinette, mais une très grave question historique. Le type de la sentimentale disparaît. Il convient de fixer sa psychologie.
Beaucoup de femmes très modernes proposent déjà cette solution : « la sentimentale ne pensait à rien; c'était une bébête, une oie blanche ». Par là, mes interlocutrices admettent pour définition : Le sentiment est une ignorance. Je repousse cette thèse. Une force qui anima la société française entière, la littérature et le métier dramatique, pendant trois quarts de siècle, n'est pas une pure
négation. La sentimentale fut un type de puissance sociale et morale. Il s'agit de reconstituer son âme vraie.
Dans la correspondance que beaucoup de personnes voulurent très gracieusement m'adresser, à ce propos, certaines lettres expriment Fhorreur du temps actuel et Findulgence pour Tépoque antérieure. Réfléchir plutôt que s'enthousiasmer semble une déchéance. On assure que le calcul, la cupidité, la soif de luxe tuèrent les beaux élans. Une dame, fort avisée, écrivit que Ton est moins sentimental parce que les factures du tapissier et du couturier, maintenant considérables dans la classe moyenne, préoccupent surtout les femmes, ne permettent plus les loisirs du rêve. Nos grand'mères vivaient avec trois ou quatre robes, qui duraient chacune un lustre entier, pour le moins. Hors des palais, les meubles ne valaient pas grand'chose. Le logis était sordide et noir. On pouvait tenir son rang, dans ces conditions. Aujourd'hui, c'est impossible. Un extérieur inélégant et une demeure malpropre desservent les talents, le génie même. Cette opinion parait judicieuse. Nous souffrons bien davantage du manque d'argent. Le souci de nous le procurer remplit les heures. C'est une cause évidente de la disparition des sentimentaux.
L'Oriental qui s'épuce aa eoin d'une maison ea ruinés, dans Bagdad, au soleil, et qu une écuelle de lait rassasiera, produit du rêve à foisim. Cela vmut-il mieux ? Cela donne-t-il le bonheur qu'on imagine? Une preuve le conteste. La cruauté témoigne de la haine intérieure accumulée. Qui hait souffre. Or, les massacres d'Arménie signifient bien la cruauté d'hommes vengeant tout à coup leur douleur sur le type de Tennemi, type présenté au hasard par l'événement. En une bagarre, ils assouvissent les rancunes de leurs flonges insatisfaits. Ainsi ne saurait-on les dire heureux.
Je n'entends pas défendre l'Argent, si l'on attache à oette expression le sens défavorable, au lieu de l'tipercevoir comme une force de l'évolution sociale. Sans oublier les bassesses et les trafics qu'il conseille, les défauts innombrables, classés par les pamphlétaires, constatés par le roman, jugés par les tribunaux, j'hésite à condamner le besoin de luxe au bénéfice du besoin de rêve. Une femme élégante fait de soi une œuvre statuaire. Elle est artiste au même titre que le créateur de formes peintes ou sculptées. Concevoir les nuances qui s'adaptent au teint, les étoffes qui corrigent, par la souplesse 4e leurs plis, quelques tares de Tallure, c'est
ehéiir la beauté tout a«i8si biea que si l'oa mtéditt , devant la nature, sur la brièveté de Faraour et ta gramleur de linini. Ceei ressoii à la littérature; «ela dépend de la plastique. On peut dire que nos graBd'mëres furent plutôt des poêles, et que nos cocntemporaines sont plutôt des artistes. Voilà toute la querelle. Littérature ou plastique ? Puvis de Chavannes ou Victor Hugo? Quoi préférer?.*. On éerirait des tombes compacts sur le litiga* Et il subsisterait* « Ul piehzra poesis », notaient déjà les Latins.
Chacun fait du songe avec rien. Maû, pour construire une statue ou brosser une taîle, des matériaux sont nécessaires et coûteux* Parce que DOS aïeules espérèrent, nos femmes veulent réaliser ce que le sang nous légua de tendances inassouvies. L'atavisme leur passe la dette coutractée envers la narlure par des ancêtres qui lui empruutëreut du virtuel sans le payer par des actes. L^univers nourrit le corps et Tesprit, à condition de rendre ce prêt sous forme d'énergie croissante. Nos épovœes, nos sœurs et nos filles acquittent les charges de la successionL Elles iermulent, par les moyens de Tart cosmétique, tes splendeurs imaginées jadis. En sorte que les économies des parents sont dilapidées, selon leurs vices, peut-être autant que selon les nôtres-
Donc, il est inique d'imputer à notre temps le total des péchés.
Nous accomplissons une œuvreque loueraThistoire. Nous anéantissons rhypocrisie. Les sociétés usèrent de sagesse en la protégeant, tant qu'on put espérer convertir les peuples au culte sincère de l'ascétisme, tenu pour réel et général. Maintenant, l'impossibilité de cette tâche se marque. Le bien et le mal vivent en mêmes quantités dans toutes les nations, à travers les siècles, la diversité des coutumes, des politiques^ des religions et des climats. Dans le corps social , chaque vice oblige à sa vertu. La débauche développe le sens des arts, la cruauté celui du courage, l'avarice celui de la spéculation, de Tindustrie, de la science, de Taise augmentée, de l'altruisme social, économie bien entendue des forces productrices. La vanité engendre le sacrifice des héros, les travaux des philosophes, l'enthousiasme des patriotes. La paresse détermine les évocations du poète et l'appétit violent de la Beauté. Favorisant leurs vices avec intelligence, les peuples atteindront toutes les vertus et toutes les grandeurs. Ainsi parle le nouvel Evangile. Il ne le cède à nul autre^ pour la magnificence de ses conceptions ou la moralité de son but.
L'exemple d'une jolie femme, noblement élé>
gante, que sertissent les courbes eurythmiques d*une yictoria enlevée par de superbes chevaux, commuiiique à tous les promeneurs la convoitise de la posséder, à toutes les promeneuses Tenvie de régaler. Cela donne de l'éperon aux initiatives des unes et des autres. L'inventeur calcule avec plus de fièvre. Le négociant pense aux améliorations de ses échanges. Les jeunes filles modifient les défauts de leur gentillesse, afin d'être elles-mêmes de pareils motifs de séduction pour l'eflort des mâles. L'artiste cherche de nouvelles combinaisons de formes, le poète une harmonie suprême. Voilà l'utilité sociale du luxe. Il excite la ferveur des intelligences. Il est un merveilleux tonique de la mentalité.
Les maîtres de l'enseignement le constatent. A comparer les devoirs des lycéens éduqués aux spectacles des capitales, avec les devoirs des collégiens de province, les examinateurs notent une suprématie en faveur des citadins. Sans doute les enfants exceptionnels se développent également parmi les décors de la nature et ceux des grandes villes. Mais les esprits scolaires moyens sont très différemment incités par ces milieux. Le luxe captive l'attention de l'enfant, l'invite à désirer, à s'instruire des causes, des mécanismes, à soigner ses appétits, à poursuivre
i2 LA MORALE DE L ASDUR
ses réflexions curieuses d'apprendre. Tandis qu'il faut un orgamisme miraouieuK pour difiéreneier, par soi-même, tes aspects descftnpagne» où Ton vit d'tkiUtuâe, une intelUgâBoe douée de moyens simplement normaux s*enrickit qfuand elle recueille^ i la ville, ia moltiplicèté des sensations que vaiut la foule d'vn boulevard, q«e présentenit les trésors des vitrines marchandes, que renouveUieat les caraoltè^ras de mille êtres défilant, ridicules, magnifiques^ odieftix ou neutres. Sitr la page de ratmospkèore, cette kûmanité marchante trace d'innombrables hiéroglyphes que Ion peut lire, et qui révèleoi Les intimJléB probaides des âmes à Tobservation.
Le luxe n'est donc pas uniquement un £avtenr de mal, de bestialité, d'égoisme. Il éduque. Il tsurne plus de pajges au livre de la vie devant les yeux naïfs de TigiKorance. U e^œite puissammenrt à TefiorL II préteikl réalisa l'espoir som* noient des générations sentimentales. Il veut illustrer leor oMivre par de belles images dispendieuse. Pour ce besoin de plastique très ré* pandu dans la classe beurgeoise après avoir été réservé à de petites aristocraties, nos oentempiK rains hâtent l'intelligence de leur travail. Le goM de la iœrtune semble devenir im mofe du gofùtartistique au lieu dep^rsi^M'dsms la forowe
LA MORALE DE L AMOUft 4S
de l'âpre éoonoinie qui reBdaît le thésauriseur iéroee envers rinsolvable, el fier de et ricbeaw obscure, tout égoïste. L'amour de Targent s'eaftoblit sans cesse. Le maniemeat des banques modernes exige des aptitudes intellectuellee aussi magistrales que la pratique des bautes pkiloaephies. CertaînemeAt les maiHBuvres de la spéculation coneeotrëreat eji quelques mains iMureoses les capitaux des demi-fortunes ; mais l*bîstoire doit à ce phénomène économique le prodigieux déreloppement des voies ferrées, dn machinisme, de Tindustrialisme, de la production à bon marché, et de .l'essor colonial qui va déiricber les deux tiers du globe inconnus •encore il y a soixante ans. La haine des gens à demi-lortunes relégués au second plan social, amoindris, ruinés même, ne saurait établir la négation de ces immenses bienfaits.
Si les types sentimentaux disparaissent des capitales, avant de s'évanouir définitivement dans la province, imputons la faute cependant aux charges préoccupantes du budget familial* U n*est plus de vrais riches. Il n'y a que des pauvres. On ne connaît plus, dans la bourgeoisie, le ménage d'autretfois, sordide et content, sûr de son bas de laine. Tel qui possède un revenu de cinq cent mille francs est poursuivi
judiciairemeDt sur la requête du maquignon et du joaillier. Vingt-cinq mille livres de rente comblaient les vœux de nos pères. Cette somme ne permet pas aux fils de vivre en paix ; parce qu*il convient de se mettre à table dans un appartement palatial loué sept ou huit mille francs, d'être servi par un maître d'hdtel qui en coûte trois mille, d'allouer six mille à la toilette de madame, et huit mille au loueur du coupé. Il ne reste point de quoi payer comptant la nourriture, après ces dépenses essentielles. A chaque fin de semestre il manque trois cents louis, et rhuissier dépose la feuille verte. La peur du créancier remplace fréquemment Tappétit du bonheur amoureux dans les méditations des songeuses. L*art coûte plus que la poésie. Les peines du cœur se chiffrent.
Cette classe comprend la plupart des propriétaires, des négociants et industriels à chances normales, des fonctionnaires convenablement mariés, des magistrats, des notaires des grandes villes, des officiers supérieurs, des protagonistes favorisés de la littérature, nombre de peintres et sculpteurs, des coulissiers, quelques autres. Immédiatement après elle, et férue de l'imiter vient la foule des populations urbaines, commis et comptables, commerçants, professeurs, em-
ployés, dont les mères, jadis, formaient la multitude des sentimentales instinctives. Celles-ci s'habituaient à peupler savamment d'espoirs vagues, irréalisables le silencede leurs demeures que ne visitaient pas les amies de nos jours, entrées comme le vent, assises à Tangle de la chaise, pour conter vite les aventures récentes des filles publiques, humer une goutte de porto et s*enfuir vers une autre station de la tournée mondaine. La sécurité des vies médiocres et solitaires, mais sûrement rentées, encourageait les poèmes de l'imagination, au coin de Tâtre. En elles le sentiment fleurit.
Cl Nos aïeules d'alors^ constate à peu près, dans une très belle lettre, Mlle Judith Cladel, nos aïeules d'alors, ces filles de Napoléon chez lesquelles Théroïsme d'action se transformait en héroïsme de pensée, participaient à cette noble et séduisante qualité : Tamour du chevaleresque, c'est-à-dire du dévouement uni à la tendresse. Cest cet esprit généreux qui colorait les affections delà Romantique... Auguste Comte n'avait pas encore vulgarisé les règles des recherches scientifiques embrassant le monde extérieur et le monde intérieur... Mais le besoin de les pénétrer tourmentait toute l'humanité de l'époque. C'était une phase de l'évolution cérébrale an-
i6 lA HORALB DE L AMOUR
Doneée par J^&-laoque6 et Bernardin de Saint- Pierne, qui fieMireat et traduisireat éaais leurs eswres le besoiii de œ prc^rès vers la comnadis- Btnoe 4e la nature «•« »
Ainsi, Mlle Judiih Cladel reconstitoe parfaitement l'atmospiière mtentale delà «entivioitaltlé. Vaid Tatmospàère historique :
<c Sous Tancien régime, m'écrivît un autre eorrespondant, Tâme française et, en partkulier, rame de la beurgemsie française, est drooa- H^itede toutes paris : monarchie de droit divin, sycftème social des castes béréditaires, vie pm^ vinciale restreinte, esprit traditionnel, philosophie cartésienne, tout tend à enoadrer Tiadividu et k Tasservir. Partout il rencontre la certitude, parlost il se sent fondu parmi des collectivités dont Torigine se perd dans les siècles et qui sem- Ment sans fin. 1789 arrive et, d'ùa btoc, tout le IMSsé s'at^olit. La oioiiarchie s'est efiondrée, les casses se sont dispersées, les armées révolutionnaires et impériales se pre|etteat à travers l'fiulope, découvrant, d'un coup, tant de moeurs et de pays nouveaux, et, par la trouée qu'elles omt laite, coule la philosophie germanique, le dogme 4e rinstabilité universelle ;et du perpétuel devenir..« Tout s'est modifié à la fois... et l'individu ee trovved'aut^it plus seul qu'il avait l'hal^tude
d'être encadré... Qœ cette idée de solitude ait eogeodré IrientAt mn état afieotif , rien de plus kmnaia... Elle Ta lait d'autaai plus qu'elle s'aggravait de ridée de fatalité trop naturelle chez ceiix4im, après avoir suivi le prodigieux élan de répopée impériale et s'être imlNis de la toutepuifisanee de Ténergie individuelle, ont vu tout s'effondrer d'un ooup dans la ruine de César... Nos grand'mères lurent donc des « CKilées ». L'émotion néede leurexil produisit Texaltalion sea* timentale... »
Une dame ajouta :
« De quelque cêté que la sentimentale tournât sa pensée, tout lui devait être un sujet de trist6S6e,60it au spectacle des ruines de ce qui n'était plus, soit en face de Tabime d'où devait surgir ce qui n'était pas encore. De là, le vague et la mélancolie de ses rêveries. Elle fut un type de transition, c'est-à-dire un type douloureux. »
Un docteur expliquait :
a C'était, avant tout, une anémique et» de plus, une hypocondriaque, en un mot une malade dont le mal avait deux origines : i^ les terreurs et les secousses morales, les chagrins et les deuils de la Révolution et de l'Empire : 2^ et principalement la médecine de Broussais, qui a épuisé les sources du sang de deux générations, si bien que
n*ayaiit plus la force physique intégrale, nos mères vivaient dans un état d'âme flottant entre rhystérie mystique et la chlorose mélancolique... »
Rappelons, à ce propos, Tapothéose du poitrinaire qui intéresse tant les salons de 1835, et qui tousse élégamment parmi les batistes de ses mouchoirs. Goûts de malades pour le malade. Attendrissement des faibles pour le plus faible en qui souffre comme leur souffrance. Broussais, on 8*en souvient, soigna la société de 1810 à 1838. Il attribuait à Tinflammation des tissus presque tous les phénomènes pathologiques. Ses disciples puisèrent aux veines françaises des fleuves de sang, et débilitèrent la race des villes qui devait, par conséquent, vivre avec une intelligence passive de convalescents. De là cet apitoiement perpétuel, l'immense compassion de la sentimentale, le désir de consoler, de sauver, de réhabiliter.
« Son type de beauté, — enregistre une excellente observatrice, — était la plus excessive maigreur. L*Hercule Farnèse, Apollon en frac, s'il eût été gras, eût fait horreur à la sentimentale... On n'engageait, chez nous, les filles de service qu'enceintes, ou pires : des créatures perdues. Car grand'maman avait la passion de réhabiliter. Les amants s'introduisaient par le jardin. On recom-
mençait de nouveaux essais... Rodolphe était yieux, un grand vieux osseux, ankylosé, avec des cheveux en calotte de loutre, des yeux bleus et clairs dans un teint noirâtre. Maisgrand'maman, son ancienne fiancée, le jugeait beau d*une beauté distinguée, »
Griiius est le pseudonyme d'un signataire (Grillas laiei ut quiescat) qui conclut à merveille de ces précédentes missives inconnues pour lui :
« L'état sentimental résulte de la comparaison le plus souvent involontaire et presque inconsciente, mais puissante et obsédante, qui se fait entre nous, Tindividu et la nature, c'est-à-dire entre la brièveté lamentable de chaque partie en lace de la durée immuable du tout. La Tm/e^se (TOlympio, voilà le poème que se disent à ellesmêmes les âmes sentimentales. L'extase mélancolique est faite de cette idée que, dans le bonheur dont la grandeur écrase, il y a malgré tout quelquechose de fluent, de provisoire, d'horriblement rapide comme la vie... Le bonheur doit fatalement finir... Et cela,alors même queFamoureusele dit, elle s'imagine, peut-être, qu'il durera toujours... Avez-vous aussi remarqué que l'état sentimental se manifeste justement en face d'une nature paisible et qui semble, par cela même, comme arrêtée dans son cours ? Ou encore, au bruit mono-
tone des rames dont le rythme cadencé el régu- Uer évoque aussi une idée d'arrêt et de durée ? L'impossibilité de s^arrôter {stare) dans le bonheur cotoquis ou espéré, rimpuissaoce de l'être fini qui rêve rinflni, sans p^Hivcir l'atteindre, la tristesse d'être seuls à souffrir au milieu des oiioâeB heureuses (on du moins qui semblaient rètre), et insensibles à nos maux ; voilà ce que )e Tois au fond de la rêverie de Lucie ; voilà ce qui fait qu'elle est pensive, et que sa tète appesantie &iit par s'abattre sur Tépaule de son ami. »
Le oensde la faiblesse nationale, et lapearde la mort expliqueraient donc le vers de Musset :
Nous étions seuls, pensifs, et nous avions quinze ans.
Il semble mieux éclairé déjà par les commentaires qu'on vient de lire.
En 1899, les Boers suscitèrent en Europe an enthousiasme presque semblable à celui qui, par la voix de nos aïeules, acdamaii les Grecs de Botzaris et d'YpsilantL Comme au temps de Byron, plusieurs de nous allèrent r^oindre le peuple combattant pour sa liberté. Un coIoimI d'étatmajor français guida la stratégie des répnbli* cains, et infligea même aux Anglais des éciiecs. Allemands, Autrichiens, Russes fuxifflit renforcer les rangs des fédéraux. De toutes parts, on sous-
lA MOBALE I>£ L AMOUR il
cmiÈ oûL iavenr de kur TicUHre. Seul, wa XIX* siècle, ie Napoléon de 1813 excita une réprobation aussi graade qm celle hostile à rAnjpkèerre de 1900. Au Soudaa méoie.ies soldats égyptîess le •OMtôtatèreat et menacèresit de leur révoUe la saprëiaatie brhaimiqtte. Sans difficultés, les troupes du tsar aTaBçaieal vers la frontière indoaighaae; ses dipiomateaobtraaientlelibre passage de leurs bataillons à travers le territoire persan. OnagissaitpartoutconLiBesilie^olosseaDglo-aaaLQn gisait déjà sons i*ipltaphe de Thistoire. Méae ou assura que Fallianca continentale allaiise parlaire, parce que TopinioB des peuples virait entièrement, parce qu'elle abandonnait les problèmes de ses tenaces rancnnes et de ses poliiiqnes consacrées, afin de vouloir le châtiment de Tîmpérialisaae britanniqiie et la tiberté des Boers.
QuelqnesHms répètent que notre caractère est iacapable des élans et des générosités anciens. Cet enthousiasme donna le démenti le plus clair. L'homme do Transvaal nous séduisit ainsi que le type de Topprimé. Il fut une manière d'abstraciion. La plupart des gens l'ignoraient en 1^95. La foule ne savait rien des questions économiq-ues ^pabies de motâver les hésitations des gouvernements contiiientattx : elle ne devinait pas la lutte occulte entre les commerces de Liverpool et de
Hambourg, ni les appréhensions des porteurs de titres miniers dans les bourses de Paris, de Vienne, de Berlin. Et, cependant, l'entreprise contre l'Angleterre parut, un instant, l'objet de toutes les approbations, car la foule estima simplement l'autre cause juste et digne de sacrifices.
L'humanité ne vaut pas moins que jadis. Nos femmes logiciennes pensent à l'unisson des aïeules sentimentales. Canaris et Krûger les séduisent, de même façon, encore que pour des idées différentes, et à des dates espacées. L'héritage moral des ancêtres oblige à des enthousiasmes analogues les contemporaines. Donc, il importe de connaître un peu la teneur de ce legs, en terminant notre réflexion sur la sentimentalité.
Il ne faut pas la confondre avec le sentiment en général, c'est-à-dire avec l'idée philosophique, vulgarisée par la connivence approbatrice de plusieurs générations^ admise parmi les autres maximes traditionnelles, dépouillée de ses raisons premières, et devenue une sorte d'instinct, comme le patriotisme, la soif de liberté, ou le goût du luxe de caste. L'état sentimental fut une période relativement courie de la psychologie française, 1816-1860. Lamartine et George Sand, entre leurs imitateurs, en sont les types.
A tort, certainement, beaucoup de mes amies affirment Téternité de l'état sentimental. L'une invoque le témoignage même de Lucrèce et de Vii^le. Je regrette d'y contredire. Les anciens ne concevaient de Tamour que la passion très vive et très naturelle. Didon, par exemple, désire Tembrassement d'Enée. Nous avons vu qu'Elvire et Lucie éludaient le rêve de Tamour charnel. Le paganisme accédait à la sollicitation des forces divinisées. La chose est établie solidement. Vénus et Priape eurent des autels révérés par les vierges mêmes. Passons aux temps français. Le roman de la Rose renferme les indices d'un état sentimental analogue à celui de 1830. Cependant, je ne crains pas de lui attribuer une vision exclusivement artistique et intellectuelle de Tamour.Ce poème personnifie les vertus, les vices, les dogmes, en apparences de déesses philosophiques. Que cette mentalité diffère du symbolisme actuel, je ne le nie pas. Mais la tendance d*inscrii*e des dogmes sous des symboles forme Tessentiel de Tœuvre médiévale.
Peu de traces de sentimentalité chez Rabelais, Montaigne, Ronsard ou Marot, adorateurs de plastique et de volupté. Auparavant, les dames des tournois ne concédaient leur tendresse qu*à rhomme fort, au vainqueur. Idée brutale et
simple. Corneille perpétue cela. La femme aime le fort, Chimène aime le Cid. L'amour est 1»
récempesse du citoyen irertoeux ou Jiéroique* L'amante reste le butin du triompbatear. Racine excuse la passion fougueuse. Hermione et Phèdre « iirûlent » ardemment. Esther s*offre pour la délivrance d'un peuple.
On pourrait sans doiate objecter Tav^tare de Tite et Bérénice. Toutefois la vicdenee des don* tours animant la tragédie, est Topposé même de la méditation passiye propre à Tétat sentimental du dix-neuvième siècle. Quant à la princesse de Clères, elle désire nettement se livrer à Thomme qu'elle distingue. Le devoir et rinstinct luttent.
Il y avait eu la carte de Tendre. Voilà que protestent Honoré d*Urfé, Mlle de Scudéry, Le duc de Saint-Simon démasque, en montrant les gros appétits de là Cour^ cetfte parade littéraire toute factice. Goût italifflOL, pairenu en France, dans les cofrets des Médicis, avec la vogue des loups de velours, des comcetti, de la pompe byzantine. C'est du fard.
Fard que les descendants se mettront sur rflme jusqu'à ce qu'elle en sdt imprégnée an point de vivre tdle dans le naturisme de Jeas- Jacques , de Bernardin de Saint-Pierre, dans r « Homme sensible » de Mackensie.
LA MORALE DE L'iUllOITR »
Et c'est l'originede la sentimentalité véritable* Une iiMde mensongère, une aUitaâe 4e rkétoiiq«e, un rythme de maérigal, à iorce de se oontÎDiier, à force de se ré^tier,oeiis(3toent, dans la snUtt, une puissante vérité psydbiqne et nationale. Aux leintises littéraires de MUe de Scudéry, vous devrec, Elvira, Lucie, votre sincère douleur, et dont vons êtes mortes.
Un mensonge mondam répété trois siècles peat devenir la réaUté ée TiiDe sociale. Aussi, FEglise pensait-elle que lliypeeriBie prépare la vertn. De la littérature ta meilleure ou la pire, tout ie psychisme aational naquit, niait, naîtra.
Le lecteur n'astlend pas que J'épuise la sérieras arguments et dm objections. Un gros volamre contiendrait, à peine, cette kisteire d'une mode et de son idée. J'essaye de osarquer le somntaire.
L'état seoftitteaftai ne semble doftc pas éternel. En tant que philosophie il prend oonseienoe de soi vers le milieu du dix-huitième siècle, après être apparu, en tant qoe mode, auK seizième et dix-septième* fi n'atteint l^pogée qu'au moment cAiaRévolvtioneutà demi sanctionné tes théories de Rousseau jusqu'à les servir par l'élan des gteires impériaies. Alors, les rumes consommées, H constaite sa puissance e^ sa faiblesse, ses
grandeurs et ses désastres. Il se médite dans les cerveaux alanguis des jeunes fenimes,tandis que les énergies des mâles le traduisent par les actes généreux qui se nomment Tindépendance de la Grèce, les révolutions de 1830 et 1848, la fondation de l'unité italienne, de Tunité allemande et de la République française, espoirs des Carbonari, espoirs de la Jeune Europe, dès 1820.
Distinguons la Sentimentale de la Romanesque. Celle-ci cherche les aventures. Si elle rêve c'est à Tenlèvement. Sa pensée n'est point chaste. La Romanesque demeure une façon de rouée, fille des salons du Directoire. Elle aime les officiers, les pirates, les brigands de la Calabre, et les drames à poignards. La Sentimentale utilise mieux son esprit. Elève du classicisme jacobin et de la religion du Père Loriquet, elle imiterait cette Eloa d*Âlfred de Vigny, Tange quittant le ciel, afin de descendre jusqu'à la peine de Satan, du déchu qu'elle veut consoler, relever, réhabiliter. Elle admire le sacrifice de Decius et la pitié de sainte Radegonde. Tous les martyrs la séduisent d'abord. Quand on exécute les conspirateursde la charbonnerie,elle se croirait libérale, malgré Téducation du couvent. Car voici les suppliciés de l'heure : le général Berton, les quatre sergents de La Rochelle, les victimes de
Juillet, celles de la rue Transnonain. A moins que la famille royaliste n*oppose à ces images, celles rappelant Téchafaud de la Terreur, la mort d'André Chénier, de Marie-Antoinette, le dévouement de La Rochejaquelein et de ses Chouans.
Silencieuse, la Sentimentale tait les motifs de ses préférences cornéliennes ou catholiques.
Cela fait elle engendre son Idéal. J'emprunte à une lettre remarquable de Mme Renée d'Ulmès, la romancière, les lignes qui suivent :
« Un idéal c'était « lui », un type fait de Hernani, de Lafayette, de tous les « Fred », de tous les « William » des romans anglais, de Maxime, le (( jeune homme pauvre ». Que faisait-on de ridéal ? En voiture, on fermait les yeux, on s'accotait aux durs capitons qui représentaient « son » épaule, et si d'aventure une de vos boucles effleurait votre joue, on songeait à « sa » moustache, avec un frisson rougissant. A table, dans la fumée du pot-au-feu familial, en évoquait « le dtner à deux ». Chaque fois qu'on entrait à l'église, on sonnait à toutes volées sa messe de mariage avec « Lui ». Enfin on vivait maritalement avec un fantôme. Cela semble puéril ? Songez à l'existence recluse de la Sentimentale dans l'appartement meublé de palissandre. Une broderie occupait les doigts et les rêves éclo-
£g LA MORALE DE L' AMOUR
saieBt en fleurs fragiles sur la toile. De Tamour propremei^t dit ou plutôt salement dit, elle ne ae doutait pas. Les romans d'alors n'y faisaient que de vagues allusions : « Ils écliangèrent leurs âmes dans un baiser ». Pour la sentimentale c'était tout. Les très voluptueuses, parfois, contemplant leurs bras blancs, se figuraient des lèvres les effleurant ; mais elles éloignaient vite cette pensée... »
« Une vieille femme » témoigne: « Il n'était pas rare que les jeunes tilles ignorassent très longtemps la différence des sexes. Â dix-huit aas^ chargée d'habiller un petit cousin, bébé de deux à trois ans, j'appelai ma mère un peu effarée : « Viens donc voir, lui dis-je, ce pauvre petit, commeil est infirme I » Une autre personne as^ sure que pour un baiser, elle se serait crue enceinte. Une troisième prétend que, mariées, bien des femmes répugnaient à l'amour, et restaient à demi vierges dans un sens opposé à celui que consacra le célèbre livre de Marcel Prévost.
La romanesque ne pouvait certainement pas conserver le réel de cette pudeur. Difl'érencions les caractères :
De tout cela, concluons que la sentimentale était, bien autrement que la femme moderne, saisie par les fièvres mêmes de la nation. Elle
r^léchifisait moins à Tamour qu'au type d'héroïsme sacré ou militaire, dont elle ferait soit Tezemple de sa vie, soit l'objet de sa compassion, de son admiration. Ce type, elle le composait selon les données de la religion ou de This-toire. Elle ne cberehait point à se séparer de la race, pour affirmer son individu, but évident des existences féminines nouvelles. Anémique silencieuse et passive, gardant à la mémoire le souvenir immédiat des catastrophes révolutionnaires et impériales, elle ne distrayait pas sa personne des intentions collectives. Tantôt consciemment, tantôt inconsciemment, elle subissait toute rinfluejAce des accidents sociaux.
Aujourd'hui la femme, éprise d'art et non plus de poésie, choisit le fiancé pour sa prestance qui promet des vigueurs voluptueuses, ou pour une situation qui leur créera le décor estimé nécessaire au Beau. L'individu se distrait de la masse et de ses aspirations.
La contemporaine veut.
La sentimentale espérait.
« Cœur altéré, coBur lassé d'espérance », chanta justement Musset en son honneur. Oui. Elle espérait le bonheur après les ruines, le bonheur généraL L'amant devait être le modèle d'hé^ roîsme moral, un type martyr pour les pessi-
mistes, c'est-à-dire pour la plupart, exténuées de contemplation, et comparant Tétemel de la nature avecla brièveté des satisfactions humaines. Le bonheur c'était la fusion de deux chagrins égaux, de deux émes-cœurs s*alliant pour un espoir commun perpétué, puis un jour, réalisé par la descendance. Ainsi la sentimentale produisit la mère catholique et cornélienne que connut la bourgeoisie de Louis-Philippe, la mère économe, riche en prévoyances, préparant le triomphe des générations égoïstes, les nôtres.
Lamartine fut le poète de la nature éducatrice. Musset fut le chantre du pessimisme intérieur qui concevait sa faiblesse. Tous deux révélèrent les deux pôles de Tâme sentimentale.
Cependant, Victor Hugo exalta Tespoir humain. Son poème-dieu, le Satyre, invoque la fusion spinoziste de FHomme avec TEnsemble des Forces.
Venu d'Allemagne dans les bagages de Mme de Staël et les fourgons de l'étranger, le romantisme transfusa dans la résignation nationale le sang victorieux du Tugend-Bund ramenant les Bourbons, leur catholicisme et le goût du moyen âge. De cette littérature la Restauration fit un moyen politique pour exalter, en « style troubadour »,. le pittoresque de Tancien temps.
Après les Trois Glorieuses, Auguste Blanqui, ivre de la victoire libérale, rentra dans sa famille» le fusil fumant à la main, pour crier d*abord : « Enfoncés les romantiques! » Donc les poètes du moyen âge étaient les gens du roi, tandis que les classiques jacobins servaient toujours Tidée romaine de la liberté populaire.
Si Ton se demande pourquoi peu de ces choses paraissent dans les héroïnes dues aux écrivains du sentîment,ilconvientd'écoutercetteréponsed'une romancière célèbre. Ayant constaté le plaisir des femmes à se créer un théâtre intérieur où elles s'occupent de mener à la catastrophe ou à l'apothéose ridéal qui un moment intéresse leur imagin<ition, l'observatrice remarque : « Si pourtant on interrompait le déroulement de. leurs imageries mentales en leur posant une question bien nette sur la nature du sentiment qu'elles éprouvent à l'endroit des personnages dont elles regardent les gestes in the mind^s eye, on pourrait être à peu près certain de n'obtenir que les plus confuses et même les plus contradictoires explications : et sans qu'elles y mettent ni mauvaise foi, ni goût de secret. On croit généralement que la femme a du plaisir au mensonge et que, se sentant faible, elle désire se cacher, point • elle ne pense pas précisément, et elle a une dif-
fiooUé infinie à se servir de la netteté, du direct, de& mots précis.
« Geia s'aperçoit singulièrement dans sa eoiàre, quelles bizarres raisons elle en va ebercbar & droâte et à i^mche... ailleurs, hors du sujet ; et quelle explosioa recrudeseen&e marque le mo»ment où, après des tâtonnememfis éperdtis sur toute la surface de sa sensibilité, elle a enfin mis la main sur son moti{ réel et sur la parole qui rexprimeelaireoient... »
A ce diéfaut de verbalisme facile^ ajoutez la puh deur extrême acquise pendant Téducatioa con^ ventuelle qui n'autorisait point l'échange des pensées intimes.
« Pas plus que sa tai]le,note joliment une darne^ l'âme, de la jeune fille ne devait paraître sans corset. » La nudité de l'âme semblait auasi indé*cente que la nudité du corpa^ affirme une aiitre>. Tels sont lesmotifs du silence qui nous interdit d« savoir, par leurs bouches, ce qu'elles appelaient religieusement le « cœur ». D'antre part l'instruc^ tion très insuffisante n'avait pas habitué les femmes à l'observation» à la docummitation, U pouvait fort bien arriver ceci qn'assure Tauteur d'une lettre : a La sentimentale ne savait pas plus ce qui se passait en elle que le miroôr ne saât les images qu'il reflète. »
LA MOBALX DK L AMOUR 8»
L'appât setentifiqoe nous a raMlus-autrement iikdiaereto. Qu'elles ik>us excueent !
Unie tFè8 BAdenneamte que je trouvai lisant près do preiBier fou de novembre, sous la douce loeur de ra[faai-)<Mir en soie p&ie, répondit à mes queetrâBsiM)n sanfiraillernosjeases filles audacieuses par Imirs tàiiA : « Certes,de non temps, vers 18^9, on se fûl gardée en prorince, d'écrire aux jeunes gens.depeadantmres pefciteS'aimies^tnroiBousiail- Hmes envoyer des missives imprudentes au noUe Alexandre Andryane, le compagnon de Silvio Peilico, el qui avait soufiert dans les cachots, pour l'indépendance du PiéoMttt aoaiiieau }oug de rAutriche. Mais aokib n'osAmes point expédier k message^ ie ne ^me rappelle plus si nous apprimes jamais l'adresse de sa réôdence. Nos descendantes «oU moins d'hypocrisie ou de retenue. Elles ne reculent pas devant Topinion du monde. Sans parier des demi-vierges, qui sont, tout de même, des exceptionnelles de caravansérail et de villes d'emix, il semble que la liberté des mcrars modiAe les âmes des écoUèree définitivement. En intelUgence^ elles gagnent ce qu'elles perdent en pudeur. Personne de nous n'aurait, eh 1859, écrit avec tant de fadlité psychologique ses lettres de pensionnaire. Nos parents n'avaient point de bibliothèques garnies de
même sorte que celle rassemblée chez vous.
L'une de nous eût-elle péché, je crois que la splendeur du paysage, la santé de l'air océanique, l'instinct d'un tempérament fort, ne l'eussent pas moins conseillée que les sollicitations précises d'un séducteur. Mais nous étions toutes des Eugénie Grandet, dociles et peureuses, craintives du confesseur, remplies d'orgueil secret pour nos vertus. Nous acceptions, simples, le sacrifice à un idéal pieux et sain, à l'honneur familial, au sens de la race. Mlle de La Môle était déjà grand'mère alors; et ce plat Julien Sorel nous eût difficilement persuadées de chérir son vice à calculs. Moins intelligentes, nous ne manquions pas de finesse intuitive. Nous méprisions la jouissance individuelle. Nous voulions la pureté du sang filial. Gela nous semblait valoir largement toutes les abnégations. Ni les gourmandises de l'instinct, ni les déclamations des opéras ne nous eussent portées à faiblir. Nous avons sacrifié à l'avenir nos appétits passionnés. Voilà quelle fut l'élite féminine éduquée sous Louis-Philippe. La reine Marie-Amélie donnait ' l'exemple ; et, trente ans, la province Timita. Est-ce à dire que nous fûmes insensibles ou bêtasses? J'ai vu souvent ma pauvre mère verser des larmes en jouant, au piano, les mélodies
de Clapisson, en levant des yeux humides vers le Chateaubriand de bronze qui, les cheveux au vent, et le pied caressé par les vagues, dominait le cadran d'émail. Elle souffrit. Mais elle accepta la douleur de la médiocrité afin de consolider^ par le témoignage d'une vie probe, le caractère noble de ses enfants.
« De telles mères offrirent à la bourgeoisie française bien des âmes stoîques, malgré le ridicule, les Ames qui formèrent les libertés en 1848, et les imposèrent.
. « Malheureusement la frivolité du second Empire succéda. La joie de Tortoni, du Café Anglais, les excentricités de la Metternich, la haute situation des cocottes acceptée, vantée, anéanti! les intentions peut-être géniales du Hollandais flegmatique que fut Napoléon III. Quand les suivantes de l'impératrice, les <« Cochonnette », les « Salopette », comme elles se dénommaient entre elles, eurent mis en loques, à force de sauter dessus, les meubles du palais de Saint-Cloud, elles eurent fini de déchirer en même temps l'honnêteté solide de cette bourgeoisie économe, un peu sordide, dédaignant de paraître, et récitant les phrases vertueuses de Robespierre à peine bénites par les prédicateurs de la Restauration« Là-dessus, Alexandre Dumas fils survint
ei lA MOEULB DE L AMOUR
(fai réhabilita la fille^mërei la confrrtkaiàe amoureuse et radultère aympatkiqfue. Obéôr à rtnstinot pATUt €0<i2rageux. An tbéAire^ toutealea iogémteapiéférèreoit, deraut les braros des loges, «a gaillard râblé à l'iiomm iâieHigent nvà, par son aoUvifeé, eût agrandi le domaine familial dt l» prestige du nom. L'instinct remporta «ur le devoir de la race à parfaiire; l'ittdividu sor la ia- Hiii}e,et9«rrEtat.
* Ensuite, le ttatucalisme a pourauifi Tceuvre que la philosophie anglaise consacrait. Partout rinditids s'émancipa ; homme« femme, fiUe»
E8i>*6e un Men, eat-on mal ? L'aveinir éiucideia. Bu dépouillant le pirdtre, le finaw^r, le magia*ttat> le général de leurs prestiges, bm roBUa»ciera naturalifOes abolirent, en outre, la sanotioa morale de l'opinion. On ne radouteplflisi^èie I^is do l'entoiirage. « Faire parier de eoi », n'eal plus, ^)omme de mon tempe, un mauvais ({BaUficalif . Noos jagem» très mail, pent-^étre avec équité, peut^ttfe arec exagéraâon, les gens 4o notre moodA, et ceuxdes autresgncNipemeiifte. Pou importe d'oi^ieirir leur approbation. Dans mon enfance, le préfet, le dhattoiine, le procureur et le oolon^ imposaient to«|o«rs leur e&emple de probité oortatne. Mâdntomattt te voleur sorti 4e prison mtrowre, dans les quartiers populidres et même
lA MORALE I>E L AMOUR €7
au fcoaleimd, les syi^pathies 4% ses anciens ca- BUrades. Voyez ce déçuài tpai fut, pour iquelques centaines de mille francs, anaistre ooncus^ aiOAnaireau temps da Panama, qui l'avoua, que n^excosaient ni ia sottise du prolétaire, ni la paurreté, si le manque d'affeottons, ni Tamep* tome du raté. On le traveatit en martyr touchant. Je n'approuve ni ne désappronve. Je constate. lAais comment ma petite fille, naïve, craindra-telle de iaiUir à Thonnéteté « les pereosnes q«i s*en passent font bonne figure dans le monde trompeur, «d altère ou voleur ? Voilà pourquoi les jeunes filles ne sont plus des Eugénie Gran* éét. Elles f râlent trop l'âme un peu brutale du boidevardier, les singuliers iUegismes des Parineonee aventureuses. Enee milieu de la grande capitale, se ruent tous les êtres avides de lomr, ssdss délicatesse excessive, de l'amour, du cirque, du théâtre, de la notoriété, de Targent qu'on dépensepsteasiblement aux côtés des « aoteuses »> dans les cabarets illustres, aux côtés des élégants qui savent tout «t des avocats spirituels. Milieu de médiocrité brillante, tumultueuse, un peu stupide et nM>utonnière. Milieu qui fait la mode et le succès. Milieu un peu navrant oà se fussent plus, ressuscites, Gil Blas, Casanova, Figaro. « C'est cela qui gâte la morale, ee Tout-Paris
des Premières, borné et interlope, crapuleux au besoin, chemineaux en habits noirs ou en jaquettes anglaises, catins mariées ou libres, troupeau de porcs à demi éveillés vers le savoir et qui grogne des calembours. De lui dépend votre réputation, la mienne, celle de la cocotte, de la danseuse, du recordman, aussi bien que celle du génie le plus pur.
« Et puis que sait-on de ses amis, desesproches, même de ses enfants ? Qui peut se vanter de pénétrer leurs esprits ?
« J*élève très soigneusement mes petites filles. A leur naissance je les ai reçues dans mes bras. Pas une m'est connue autant que la Chérie de Concourt. Vingt-cinq ans mon mari a fait de la politique réactionnaire. J'ai tenu salon pour les électeurs, les conseillers généraux, les députés, les ministres, les ducs de FAcadémie. La gigantesque épopée de Catulle Mendès, Gog^ m'a plus instruite sur leurs menées que toute mon observation. De même, V Assommoir^ Germinal^ la Terre et Travail m'apprirent entièrement le |teuple de France que de longs séjours à Paris, à la campagne et en province m'avaient permis à peine de soupçonner. Dans la Guerre et la Paix^ Tolstoï entasse plus de vérité, de vie et de leçons que, dans leurs récits personnels, n'en assemblé-
reot jamais mon beau-père le général d'Empire, ni ses fils valeureux en Afrique, en Crimée, àRezonville. Grâce à la Peur de la mort et à François de Nion, j'ai compris les raisons de toutes mes angoisses. Madame Bovary, se démenant dans le bourg dTonville, m'a fait connaître rame véritable de la petite bourgeoise provinciale, éprise du médiocre et satisfaite de sa pauvre vanité. La Tentation de saint Antoine m'éclaire sur la beauté des religions, bien autrement que le catéchisme de persévérance. Manon Lescaut et les Liaisons dangereuses ont rassasié d'abord mon appétit du vice, et je suis restée honnête pour cela. Mon esprit s'est enrichi de toutes ces trouvailles d'écrivains. Avec les Moralités lé* gendairesde Laforgue, j'appris à riredélicatement des forces fatales. Rémy de Gourmont a peuplé mes songeries défigures savamment belles. Aussi je ne m'ennuie jamais seule. Les livres causent avec moi. Quelle conversation vaut un livre ?... Oui, il y a des causeurs ; et, par ce mot, j'en* tends nontpas les anecdotiers, ni les faiseurs de calembours, mais ceux qui parlent avec génie. M. de Boisjolain, le poète Gustave Kahn, le peintre Hawkins, le voyageur Jehan Soudan savent montrer, sous leurs propos, le lien qui noue l'univers à l'homme. Mais, ceux-là exceptés, quelle
TO LA MdRIlLE DE L AU OU»
visite nous apporta jamais la distractkin et l^eiiseigneflieist d'on volume, sinoaa leUsena HneuoL Qu'i^n 4e par?emr aux pages oà les amatts* a'embrafiBMit.
« Penses^YOUB que 8ifav«si*efieDiit£éceiit fcw Mtme OervmMais^ j'aurais appris sur sou Ame te centième de ce que Goncourt uous eo révéla ?
^< RésignOBâ-no«8 tdono & découvrir la mtthiptioité delà vie paries livres seuls «
« D'aïUeurs quelle volupté plus jr-ande qui^^ d'être aiusi, daas^n vêtement eoimmede, sur s» (diaiae*longue, entre «es jolis meubles Louis XVI^ au milieu de imes pastels. Le parc obscur se dépouille dans les perspecftives de la lenéire. \a ieu pétille activement. Je ferme un instaat le- Uvre, j'idnagine la figurede l'héroïne. ËUe parait ;^ je la plains. Nous bavardof&s mollement. Voîcl les trois et les princes iftquietâ, d'I^emir Bourges, de Robert Sch^er ce peuple èarbare de Zola, latvive société de Balzac, les débauoMs 'do- Laclos, les seigneurs affairés de Saint-SimOA, les philosophes spadasaîus de Montaigne, iesjoyeux OKrinesde Rabebis.... Tonte rhumanidd^ déftle. iQu'ai-je besoin de relatios», ou ^es sorneltes^hèrssauxconiteurs <depDti«s ? «Que m'impca«e l'adullèns de Mme X..^la fii«iue de MUe ¥..« ot la couardise de quelques bruyants parlemrenb-
Ui M0BA1.B BE L AHOVR 71
tiires dcTani Tarroganee allemande? LaleçMi des rejnaBAproTi te mieux à mon intelligence. Asseyez^ TOUS, mon cher ami, prenet, dans la bibliotbècpie^ ce volume, un des ehapîlre& de la Comédie hmmaint. Amuaons-nous des luunmesb ^
Or, contre la rêverie du sentimentaUsme et contre le splendide caucbemar du romantisme, maintenant le naturalisme a combatta. Gontre l'école grandiloquente du> sentiment, Técole observatrice de rinstinct s'est dressée. Ckintire la poésie se lère la franchise. Le docteur Pascal rit au nez d'indiana qui cachait Mme Bovary. Protestation peut-être trop violente, trop simpliste, trop bornée. ETolution nécessaire puisque BalEac et Stenu:: .! ont marqué Timportance de Tintrigue et de l'ambition dans la vie des élites ; puisqu*Menri Beoque a gravé sur un airain immortel la tragédie de Targent, et remis le sentiment au point en traçant le caractère de La Parisienne; œuvre de scepticisme moqueur qui berne la songeuse définitivement.
Nous pouvons dire maintenant d'une façon générale que rélite intellectuelle française pense à la manière de Stendhal, de Flaubert et de Becque, SUT Tamour sentimental du monde, que Ton s'en tient aux leçons de Balzac, pour le considérer comme moyen de briller ou de parvenir. La bour-
geoisie nouvelle, séduite par le gros mot de science, aime selon ce que Zola lui apprit. Elle cède à rimpétuosité des instincts avides, tandis que le peuple adore ses maîtresses d'après le goût romantique, un couteau dans la manche, les yeux en boules furieuses, et la bouche pleine de refrains languissants. Quant à la crapule, pour elle, la femme vaut une marchandise précieuse que Ton accapare, que Ton défend à coups de surin et de revolver, qu'on loue et qu'on vend, selon la mode antique des marchands d'esclaves. Eclairés par la transformation d'Indiana en Emma Bovary et en « La Parisienne », souhaitons que notre jeunesse ne se laisse plus leurrer par les fausses amoureuses des salons, ni par les maîtresses sentimentales. Tout a été révélé^ sur le mensonge actuel du cœur, par les romanciers du XIX« siècle.