L AMANT DE CŒUR
Certains jours très radieux de juin, les belles lumières renforcent la magnificence des courtisanes dont le troupeau, trié dans les capitales de toutes les patries, parade somptueusement sur les champs de course, à la Fête des Fleurs. Le soir, dans les restaurants d*été, parmi les feuillages éclairés de lunes électriques, l'adolescent a TU des gestes délicats voltiger entre les cristaux et les vaisselles, errer sur l'éclat des nappes semées de chrysanthèmes et de roses, se répondre entre les petits abat-jour de couleur voilant les discrètes clartés des bougies. Les musiques amoureuses tintent là. Tout ce que conçoit la civilisation la plus raffinée, ces filles de luxe se Tapproprient, vénérées par la dévotion de leurs entreteneurs et par Thumilité bienveil-
lante des maîtres d'hôtei. Idoles sans pareilles et savamment masquées de fards subtils ; réformatrices attentives de leurs prestiges physiques; créatrices de leurs teints, de leurs lignes oorporelies, de leurs ajustements légers, de leurs sonrires malins, de leur bagout cynique et tendre contestant tout, hormis la puissance de l'argent et la consolation de la volupté; Ironiques déesses qu amusent nos timides idées de THonnéte et du Juste, — ces gaillardes prouvent, à chaque heure, comment le mépris de tous les devoirs est, pour une jolie personne, le sûr moyen de gagner l'opulence, la joie, une voiture parfaitement attelée, des toilettes d'art, le respect des passants, Tarnoor des éphëbes et la protection des Lois.
Le jeune homme sans fortune, mais doué de goût pour la beauté, ne peut aisément se soustraire à l'admiration et au désir que lui procurent ces êtres d'élection. Il flaire leurs parfnms aphrodisiaques. Il devine les membres statuaires 4|ue recouvrent les souplesses des éto8es rares, des linons nuageux. Il /magine quelles virtuosités erotiques payèrent ces joyaux dont les étincellea soulignent les mouvements des doigts, les postures du cou et la re^iration du oœrsage. 11 -rêve des chambres palatiales où se prostituent ces bacchantes dignes des accouplements fabu-
leux. Il espère, quelque jour, posséder Tune, au moins, dans le luxe du décor supposé. Demain, il essayera d'y réussir. Il s'évertuera môme, si quelque élégance lui fut concédée par la nature, si quelque audace de caractère lui est échue, si le hasard Taide. A défaut de l'hétaïre souveraine, il s'accommodera d'une fille entretenue suffisamment. Après un triomphe facile, le jeune homme sera perdu : il deviendra Tamant de cœur.
Car les ivresses d'une première, d'une seule visite ne réussiront guère à calmer sa fringale. Il retournera chez l'amie de rencontre. Il l'invitera dans son modeste appartement. Il s'enorgueillira de lui plaire et de la croire amoureuse. Il s'acoquinera. Dès lors, commenceront, pour l'amant pauvre toutes les ignominies de la dissimulation. II lui faudra se cacher du commanditaire, mentir aux domestiques, se présenter chez la belle pendant les absences du mattre, avec la crainte de le voir rentrer, gronder, sévir. Le galant devra se faire hypocrite, se dire le commis du tapissier ou du maquignon. Cela nous amuse, au deuxième acte des vaudevilles. Dans la vie, c'est à faire pleurer. Que de braves garçons destinés à vaincre, à mener jusqu'au bout une existence noble et féconde, se sont, pour jamais, avilis en acceptant ce rôle ignoble I Rien
a'abaisse autant les caractères. L'habitude prise de mentir, de se cacher, de se dérober, de voler an baiser payé par un tiers, c'est Tapprentissage de rindélicatesse, de la malhonnêteté, parfois des tripotages, du vol et du crime.
 supposer que nous désirions vivement faire une agréable promenade en voiture, il ne nous arrive pas de séduire un cocher de bonne maison pour qu'il nous emmène, en cachette, dans la Victoria de son patron. Pareille ruse nous semblerait du dol et de Tabjection. Or, une maltresse est une personne à gages, dont le service consiste à favoriser exclusivement le locataire de son corps par ses complaisances sexuelles. Pourquoi donc agirions-nous sans bassesse en usant, par subterfuge, de ce corps que paye autrui?
Pourquoi nous offrir la volupté de sa maîtresse, lorsque nous nous refusons, par probité, de séduire l'adresse de son cocher et la vigueur de son attelage? Mangerions-nous son dîner à son insu ? Le monsieur paye pour jouir exclusivement des qualités particulières à son cuisinier, à ses palefreniers, à sa concubine. En morale stricte, il n'est pas plus honorable de débaucher celle-ci que ceux-là. Nous commettons un larcin identique mais dissimulé par de honteuses manigances, par de lâches attitudes.
}26 LA MORALE DE L AMOtTR
Quoi qu'en aient dit le dramaturge et Benjamin Constant, l'amant de cœur est un larron. Il commet une grivèlerie à l'égard do locataire, et une vilenie à l'égard de sa conscience. D gftte son âme et son honneur.
Avec une fille de luxe habituée à toutes les dépenses excessives, et qui ne comprend pas la vie hors du théâtre, des tavernes, des champs cte courseS; un pauvre garçon sans lortune en vient nécessairement à se laisser ofirir les distractions prises en commun et auxquelles une maigre bourse d'étudiant ne saurait pourvoir.
Ils sont mille et mille, les jouvenceaux que leurs familles envoient de province à Paris pour se dégourdir, pour terminer leurs études littéraires, scientifiques ou commercîalea, et qui, ffrrus d^ne gracieuse courtisane, commencent à slnstruire dans l'escroquerie au boudoir de leurs él)ats délicieux. Fredonnant un couplet de romance, répétant deux répliques de vaudevHle, même comparant Adolphe à Des Grieux, ils se permettent bientôt toutes les infamies réprouvées.
En dépit des poètes et des vaudevfflîstes, berner, au nom de Tamour, le maître d^une eotrrtî* sane, f ût-îl vieux, laid, ridicule et grincheux, c'est un vol. Le preneur aloué un corps à bail. La pro-
LA. UOMALE DE. L AMOUK 127
priétaire de ce corps a canseoti ce marché. Pourquoi BOtts permettre d'embrasser ce corps, quand BOUS BOUS abstenons de pénétrer indûment au lops de ce monsieur, s'il oe nous j convie?
Cette simple logiqve n'est pis entendue par ta jeunesse. Dès que le mot d'amour est prononcé, elle s'imagine que tous les crimes et que toutes les abjections, par magie, deviennent choses exifoises. J'aime, donc je vole, donc je tue, donc j'accepte l'argent de la prostitution. Morale facile et que les jurys encouragent d'ailleurs en acquittant les auteurs d'assassinats passionnels, alors qu'ils condamnent, sans preuves, les malheureux soupçonnés de meurtre à l'instigation de la pauvreté. On a le droit d'escoffier quicoBqi»e échangea le baiser avec nous; mais si la misère nous accnle à la faim mortelle, point de pardon. On a touché à l'argent II faut une viotime expiatoire, innocente ou non, peu importe.
Nos mœnrs latines demeurent trop indulgentes envi»^ les déloyautés et même les délits perpétras dans le commerce amoureux. Il semble que si deux êtres de sexe différent ont provoqué en leurs corps une agréaible épilepsie de quelques minoles,. cette action les a sanctifiés. Ils sont indemnes. Nous blftmerions celui qui suborn^ait le watman d'un chauffeur pour triompher au Boss
gratuitement, dans une automobile de dernier modèle. Nous jugerions mal le monsieur qui s'installerait spontanément au domicile du voisin en voyage. Nous qualifierions durement le parasite qui, par des mensonges et des ruses, obtiendrait des domestiques un bon repas en Tabsence de leur maître. Mais nous sourions avec malice et douceur au célibataire qui nous avoue profiter gratis de la fille entretenue par son ami« Pourquoi? Quelle difiérence est-ii entre cette dernière grivèlerie et les autres ? Je mets au défi lecteurs et lectrices de fournir à cette contradiction de nos avis une raison vraiment logique.
C'est rendre à la jeunesse le pire service que de la choyer en ses défaillances morales. On la convie, de la sorte, à se commettre avec des fripouilles. L'étudiant, le lieutenant, le commis de banque, Tartiste qui se prévalent de succès galants et gratuits auprès des courtisanes, sont contraints daccepter leurs caprices et même les amitiés de ceux qu'elles protègent. S'il est amant de cœur et s'il adore la femme dont le luxe et les vices le réjouissent, un honnête garçon ne pourra guère éviter de voir les gens qu'elle protège. Il coudoiera bientôt des aventuriers douteux, de jolis hommes qui tirent de leur plastique trop
d'avantages, des aigrefins brillants qui s'entremettent dans les combinaisons louches. A Tcrdinaire, les courtisanes sinquiètent peu de choisir leurs assidus. Les nécessités de leur commerce obligent même ces sortes de femmes à utiliser les bons offices d'adroites canailles qui les chaperonnent, les promènent, les conseillent, trafiquent avec le tapissier, le bijoutier, le maquignon, l'huissier ; et qui, sous le veston, sous Thabit, arborent des attitudes nobles. Les Pranzinis et les Prados abondent autour des femmes entretenues. Il paraît douteux que leur voisinage puisse développer le sens de la droiture dans les âmes de la jeune élite trop fourvoyée en ces milieux maintenant.
A vrai dire, pour Thonnéte homme sans opulence, l'amour franc et noble n'est guère possible avant le mariage . Tout autre moyen est soumis à mille contingences honteuses. Les romans nous enseignèrent les cruelles catastrophes du concubinage, et comment sont sacrifiées les existences de malheureuses filles qui livrent tout le charme de leur jeunesse pour être ensuite rejetées par l'amant qui les abandonne ; à moins qu'elles ne l'abandonnent d'abord, attirées par les chances des véritables courtisanes. Trahir ou être trahi, c'est le sort commun des concubins.
180 LA BtOBALE DE L AMOUR
Depuis des siècles, la litlérstnre ressasse cette vérUé, réttye dec<»fefi8ioQS ei^e documents kiaedibrables.
Peiir<|ui fte reut ai trahir, m soulfrir de trahisous» sente la yeinpté savaote de Toi^e pe«A valoir des loies putssaAtea, ea leaqueUes e*exerosra la lorce 4e rûnaginatiom.
C'esiao mariage qu'il iaut de«iaiider ruoien ejfttièfe, parfaite, karmenieuse de deux Yîes se»timealales et conila&tes. Il est rrai qu'eu multipliant le Bemtere de leurs frasques, ies épouses réuesîroftt bien à persuader ies jeuBes gens de vivre célibatsires. A lorce de faire <sraindre les ridicules qu'elles infligent à leurs maris, les mères finiront par ne plus trouver de aaifs pour épouser leurs filles. Oei se marie de moins en moins. Les éoonomisles et les socialegiies s'ea iodignent vainement. Le jeune homme ne veut plus être dupé pat les asiges du loyer qui jetteal Imts candeurs au ruisseau après quelques années de sagesse précaire. U devient amant de coeur. Ge qui esi une autre duperie, et ncm moindre*