CHAPITRE I
En face de l'Allemagne
Le petit-fils qui vient de naître à l'empereur Guillaume atteindra l'âge de gouverner soimême, en 1940. Si M. Jules Guesde ne se trompe pas, la révolution sociale, vers ce temps, aura bouleversé les mœurs, universellement. De longues guerres auront mis aux prises les états capitalistes et les états prolétariens. Car, aux premières secousses graves, et de partout, les riches auront émigré dans le pays comptant le plus de fidèles à l'actuel contrat. Grâce à l'argent, ils auront enrôlé des troupes et mobilisé les multitudes paysannes furieuses de perdre leurs lo-
pins. Les capitalistes aisément auront accaparé les flottes de combat et de commerce pour affamer, ruiner les patries du collectivisme. Faute de matières premières exotiques, l'industrie de ces régions aura périclité. Faute de transports au delà des mers, la surproduction n'aura pu trouver dissue. Les foules communistes se seront d'ailleurs partagé les marchandises en réserve. Pour s'assurer le vivre, les ouvriers vainqueurs s'adonneront alors tous aux travaux de la terre, dans l'intervalle des combats. Tandis que le capitaliste accaparera le monopole de la création usinière et des travaux maritimes. On peut imaginer que la Prusse, l'Angleterre, l'Autriche, la Hongrie, et les pays des Balkans deviendront alors les forteresses du capitalisme refoulé, comprimé par la victoire des socialistes français, rhénans, westphaliens, saxons, bavarois, russes. La force militaire des conservateurs allemands aura pu, certes, endiguer le flot de ses ennemis, de telle sorte que. de Stettin et Dantzig à Constantinople et Athènes, elle aura constitué un ensemble cohésif, solide, exclusif de toul esprit collectiviste. Menacé par la République slave à l'Lst. par les Républiques françaises, rhénanes, bavaroises et saxonnes, à
l'Ouest, cet empire du Capital s'armera terriblement, se disciplinera sévèrement. Après avoir reconnu à ses travailleurs certains avantages, comme la journée de huit heures mais avec travail aux pièces, le minimum de salaire, le devoir pour le patron de loger, d'assurer et de soigner sa population ouvrière, un gouvernement ploutocrate. appuyé sur l'aristocratie des hobereaux prussiens, sur celle des magyars hongrois, sur celle des boyards, sur toute la noblesse franque de l'Europe, élira comme souverain le Hohenzollern signifiant la puissance des armes et le principe de hiérarchie. A cette époque, en effet, le tsar aura perdu la vie dans les convulsions politiques très prochaines; ou bien, exilé en quelque lieu, il dépensera bourgeoisement ses rentes. Le besoin de forces très unifiées aura contraint ces ploutocraties et ces aristocraties à demander, puis, exiger l'abdication des divers monarques trônant à Vienne, cà Belgrade, à Bucharest. à Constantinople et Sofia. La famille impériale des Hohenzollern recueillera, comme la plus apte au commandement, toutes les successions. Voilà, sans doute, quel nouvel Etat le petit-fils de Guillaume II devra s'apprêter à régir, en 1937, si les événements confirment la prophétie de M. Jules Guesde.
Cet empire sera baigné au Nord, par la Baltique, au Sud, par la Méditerranée ; à l'Est, il sera borné par la Vistule ; à 1 Ouest, par l'Elbe. La Bohème sera sou camp retranché, Vienne sa capitale: Hambourg et Salonique, ses ports; l'Asie Mineure, sa belle colonie et l'exuloirc de ses productions industrielles expédiées vers la Perse. l'Inde, la Chine. Ses lois interdiront le séjour aux agitateurs. Un code draconien, une justice martiale supprimeront toute velléité d'indépendance économique, tout apostolat oral, écrit. Mais, la littérature cl les arts floriront. Ce sera le régime turc actuel, réalisé par des gens plus habiles et plus instruits, accepté par des populations pieuses, dociles, laborieuses, sévèrement stylées, entretenues dans les idées de soumission par des instituteurs. Comblée d'honneurs, favorisée de tous les privilèges, l'armée dominera d'autant mieux que tout civil notable par l'intelligence, la richesse ou l'hérédité, en fera partie avec épaulettes, galons et panaches. Les emplois des fonctionnaires seront remplis par les officiers d'âge mur. mais demeurés sur les cadres de leurs corps. Le cantonnier lui-même, sera un caporal. Nul n'occupera de fonction rétribuée par les ministères
s'il n'est soumis à la discipline d'un régiment. Ainsi, dans le centre de l'Europe, une monarchie autoritaire, ploutocratique sera vraisemblablement constituée par les capitalistes, les nobles, les clergés, les paysans qui n'auront pas accepté la formule de Proudbon. Une nationalité se formera sur les principes d'intérêts matériels et de traditions survivantes. Déjà les détenteurs de la fortune française qui placent traîtreusement leur bien à l'étranger, préparent cet exode et cette agglomération. Le petit-fils de Guillaume II aura cet empire à gouverner, lorsque le tumulte des guerres sociales s'étant apaisé, cette puissance aura conquis sa vitalité normale et définitive, avec son oligarchie de banquiers, son aristocratie de généraux, son peuple d'ouvriers européens et chinois trimant le long des voies ferrées, dans les usines jointes sur des milliers de kilomètres.
En ce temps-là, les destins de la République russe, constitutionnelle et parlementaire seront déterminés par les intelligences d'une sorte de bourgeoisie morale à demi confiante dans ses professeurs, ses médecins, ses avocats qui la représenteront à la Douma, sous la condition de servir exclusivement les appétits des
fi MORALE DE L'ÉDUCATION
cultivateurs, avec mandat impératif. La politique électorale consumera les forces et les intelligences comme elle les consume chez nous aujourd'hui. Les partis se déchireront. Les courroux et les enthousiasmes prompts du caractère russe susciteront des espèces de guerres civiles, à la suite desquelles s'établira peut-être une fédération des provinces autonomes. Un royaume du Caucase aura pu se fonder sous l'hégémonie de la noblesse militaire. La Pologne industrielle et juive procurera tout l'argent nécessaire au Trésor, protégera de ses influences les Syndicats de financiers cosmopolites qui exploiteront les mines, les chemins de fer. le commerce des villes. Et. de Varsovie, Israël dominera le monde russe.
En France, le joua des collectivistes ayant été secoué après deux ou trois années d'expériences contraires à l'individualisme extrême de nos races, les groupements sympathiques se révéleront dans les provinces. Ils tendront à réaliser l'anarchie des Reclus, des Kropotkine. Ingénieux, nos fils pratiqueront la culture intensive et une douce existence villageoise. Ils auront aboli les entraves des lois pour ce qui concerne les choses de la sensibilité. Plus de
mariage, plus de famille. L'union libre donnera le goût des voluptés, des libertés indéfinies. Et, pour les obtenir, pour affranchir l'homme du travail, on développera rapidement le machinisme agricole dans les casernes, seul endroit où l'on consentira sagement à peiner. Labourer, semer, sarcler, récolter, demanderont quelques semaines d'attention par an. Le sol produira trente fois ce qu'il enfante aujourd'hui.
Le Français désertera les villes et leurs ateliers pour la vie fainéante de la campagne. Ce sera la bucolique éternelle, la pêche à la ligne, l'amour vautré dans l'herbe. Le rêve de Jean-Jacques se matérialisera. Quarante millions de prolétaires émancipés, dédaigneux de l'opulence inutile, rechercheront leur moindre effort en toutes choses, puisque les riches étant partis, le désir de les égaler n'incitera plus les désirs. On rira dans les chaumières délabrées. La jeunesse triomphera.
Méprisés pour leur déchéance physique, les vieux devront accomplir les besognes serviles et fâcheuses. La romance atteindra des beautés sublimes. Le génie lyrique se développera. Il y aura des tréteaux à tous les carrefours.
L'art du vaudeville excitera les intelligences. Chacun sera mime, acteur, baryton. Et peu à peu, les ténors prendront sur la foule un ascendant. Elle leur attribuera la direction politique. Une nation de villageois buveurs, sensuels, danseurs et chanteurs sera menée par des artistes. On aura vite chassé les savants qu'auront attirés les pays industriels. Le dédain que nous marquons déjà pour les choses de l'étranger finira par nous forcer à vivre uniquement de notre terre. Nous n'exporterons ni n'importerons. Le commerce aura cessé. Sous des toges en lainages médiocres, nous vivrons de la pitance distribuée par l'Assistance universelle. Et cela paraîtra délicieux.
Cependant, le goût développé des sports, cl l'orgueil ambitieux d'innombrables individus, fe- 'ront que l'armée, victorieuse des guerres sociales, se maintiendra dans les cités, comme une élite applaudie, mais prudente, très soigneuse de ne pas exciter les défiances d'une masse rebelle à toute loi. Ecole de mécanique et d'agronomie, la caserne sera fréquentée comme nos universités modernes. Les soldats exécuteront les besognes des champs et des ateliers où se rendront les réservistes du travail ap-
pelés plusieurs mois dans Tannée. Car, l'esprit d'indépendance excessive aura répudié tout labeur que n'imposera point la baïonnette. Hors des périodes militaires, chacun se prélassera sans effort, dans une aise peu décorative. La race épaissira davantage. Elle n'en demeurera pas moins redoutable à l'empire du centre qui, menacé par les paysans de Russie, se tiendra sur la défensive, comme le sanglier dans la bauge.
Si M. Jules Guesde a prédit juste, si la révolution sociale s'accomplit vers 1910, on peut augurer que l'Europe offrira cet aspect au petitfils de Guillaume II, lorsque, vers 1937, il apprendra tout son rôle de monarque afin de savamment défendre un empire sans autre appui que l'Angleterre et l'Italie, demeurées seules en l'état présent. Cet avenir nécessite une éducation particulière du Hobcnzollern nouveau-né. '; Mais, il nécessite aussi pour notre jeunesse destinée à connaître les secousses des guerres sociales, une éducation virile et très instructive. Car l'aristocratie prussienne prévoit, dès maintenant, le probable d'une semblable évolution. De là cette série d'attaques contre la France de socialisme fervent et opinLâtrc que l'on
voudrait réduire avant l'explosion révolutionnaire du temps prochain. On nous prépare la guerre. Il convient d'avertir nos écoliers, nos adolescents, et leurs pères.