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CHAPITRE II

Le prestige de la race

Enorgueillis de leurs chances, les Teutons ne songent qu'à démontrer leur supériorité en niant, avec une simplicité puérile, toutes les vertus et toutes les sciences étrangères. Si, par hasard, leurs professeurs s'occupent de nos recherches biologiques, médicales ou philosophiques, c'est uniquement afin de relever les minimes erreurs qui se glissent dans toute œuvre d'envergure. Consciemment, ils taisent les résultats de nos labeurs, ou bien, ils attribuent nos découvertes, contre toute vraisemblance, à certains de leurs obscurs compatriotes qui n'en peuvent mais. Notre dix-neuvième siècle a produit Auguste Comte, Pasteur, Taine, Berthelot, après les élites où ces génies se formèrent. Les Germains n'ont guère à mettre sur le rang de ces créateurs que des spécialistes opiniâtres et bornés, incapables didées générales. Leur mentalité, à coup sûr. intéressante, est bien infé-

rieure a celle de nos génies. Exceptons Yirchow et, surtout, Mommsen, qui, dans son histoire, magnifiquement, réédifia la Rome antique, et selon les clairvoyances les plus louables. Certes, les autres sont des hommes patients, des exégètes méticuleux, des chimistes que ne rebute aucune difficulté de laboratoire d'excellents vérificateurs de faits. Ils accomplissent des besognes de commis ponctuels. Jamais ils ne produisent une synthèse, une théorie propre à transformer les conceptions acquises des élites humaines; tandis que Darwin et Spencer, par exem pie, doivent à nos Lamark et à nos Auguste Comte les suggestions de leurs pensées.

Cependant, et je l'ai déjà relaté ailleurs, le journal conservateur anglais, le Standard, remarqua combien il était injuste d'affirmer la déchéance mentale de la France, à l'heure où ses ingénieurs réussissaient, avant les autres, la première immersion complètement satisfaisante des sous-marins, expérience tentée vainement, depuis dix ans. dans tous les grands Etals, et qui exigea les connaissances les plus subtiles, les plus raffinées, les plus complexes en physique, en mécanique, en nautique.

Néanmoins, les personnages interrogés par les

enquêteurs de la revue Die Zeit qui se publie à Vienne, ont encore répondu dédaigneusement aux questions posées sur l'influence de notre esprit dans le monde. La plupart se vantèrent de ne savoir que nos vaudevilles, en assurant que c'était là vraiment la caractéristique de notre âme. Ainsi, les abominables comédies de nos boulevards ruinent, à l'étranger, le prestige du pays et nous font considérer comme un peuple de bouffons, de gourgandines, avec approbations officielles de nos ministres successifs, de nos Académies, dont fut Labiche, non Flaubert.

Cette injustice de l'étranger à notre égard se manifeste perpétuellement, selon une sorte de mot d'ordre partout entendu. L'année dernière, quand il fut question d'obtenir des journalistes allemands, leur avis sur la presse française, l'un d'eux résuma fort bien l'opinion générale de ses confrères, en déclarant qu'il parcourait seulement nos gazettes, pour se délasser, la lecture des autres ayant accablé son cerveau par la magnificence des pensées américaine, danoise, autrichienne et espagnole. Or, quand nous ouvrons, par hisard, une feuille publique de langue étrangère, nous sommes frappés de son insignifiance. C'eut une profusion de nouvelles faus-

se^, livrées en bloc, sans commentaires, de cancans officiels indéfinis, d'articles politiques sans argumentation valable, et dune partialité bizarre. Point de chronique pour tirer des événements une moralité quotidienne, utile et capable de forcer les esprits du public à réfléchir. Le reporter américain annonce comme une nouvelle à sensation le départ de Mistress Tartempion pour l'Europe, le nombre de ses toilettes, la race de ses affreux petits chiens, et la valeur de ses perles. Cela tient trois et quatre colonnes, avec titres, sous-titres, points d'exclamation, tirets. Puis, viennent une dizaine de canards invraisemblables; enfin, de petites histoires niaises, qui seraient déjà bébêtes pour nos écoliers de douze ans. mais que tolère la foule yankee. En Allemagne, ce sont des tartines pompeuses, d inépuisables rengaines mélodramatiques sur la mission historique du peuple allemand, vertueux, fort, prolifique, impérial, qu'encensent perpétuellement les phrases d'une rhétorique naïve et sentimentale. Point de critique, sauf à l'égard des autres nations, pourvues, à les en croire, de tous les défauts. A moins qu'un mot d'ordre n'oblige les plumitifs à chanter les litanies momentanées de la Sainte-

Russie, ou celles du sultan, selon les nécessités de l'heure diplomatique. Peu d'indépendance. Une discipline dictée d'en haut. Ailleurs, les sectes politiques s'accusent, se vouent aux gémonies, suscitent des scandales, ainsi que cela se passe chez nous, dans la presse politique de dernier ordre. Celle-ci ressemble assez exactement aux journaux étrangers qui mènent l'opinion des peuples, qui tiennent la première place outre mers et frontières. Nos derniers sont, làbas, les premiers. Evidemment, il faut mettre hors de pair l'aristocratie des gazettes, comme le Times et le Standard anglais, VEvening Post américain, La Gazette de Francfort et La Gazette de Cologne allemandes, la Neue Freie Press autrichienne, la Tribuna italienne, etc.. Mais encore ces différents organes ne sont que les égaux de nos meilleurs, sans contenir toujours la même variété d'idées, le même souci d'exactitude équitable. On sait comme la presse d'Angleterre, et la plus sérieuse, se fait allègrement adresser des dépêches tendancieuses de tous les points du globe, afin de servir sa politique exclusive. Or, tout cela saute aux yeux des personnes intelligentes. La plupart des directeurs des quotidiens étrangers n'en furent

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pas moins désagréables pour leurs collègues de France.

On se dissimulerait à tort l'importance dilue pareille hostilité. Journalistes et savants rivalisent à l'envî pour déconsidérer notre race à la face du monde. Les infortunes passagères de l'Italie et de l'Espagne, justifiant peut-être la pitié qu'ils affectent à l'égard des pays latins, ils s'efforcent de nous englober dans la même catégorie de décadence. C'est une tactique, et la plus opiniâtre. Pendant que notre gauche gouvernementale semble accepter les belles théories humanitaires de l'internationalisme, pendant qu'elle affecte de répugner à tout conflit, de laisser notre marine dépérir, et de miner, par la loi de deux ans, la puissance de notre armée de terre, pendant cet essai généreux vers une paix universelle, les pangermanistes détruisent, charue jour, ce qui nous reste de sympathies fidèles sur la planète. Leurs docteurs nient notre science, leurs artistes notre talent, leurs journalistes notre' capacité à soutenir notre opinion saine et normale. Abusant de nos vaudevilles et de nos pornographies, ils répètent que cela seul nous désigne à la risée et au dégoût des hommes, comme si nous-mêmes nous efforcions

de représenter l'Allemagne, ainsi qnnne tabagie- pleine d'ivrognes, puant l'odeur grasse de la charcuterie, sans jamais nous entretenir de Wagner, de Nietsche, ni de Rœntgen. Ils s'emparent de nos railleries sur nous-mêmes, ils s'approprient les critiques sévères dont nous châtions franchement nos péchés, pour feindre de croire à nos seuls défauts, pour omettre les mérites que ces défauts supposent. Inconsciemment chez beaucoup, consciemment chez quelques-uns, ce travail de malveillance inique s'accomplit chaque jour.

La Revue des Idées rechercha quelles raisons instinctives poussent tant d'Allemands de l'élite à nous être désagréables. Fort perspicace, l'auteur attribue à notre scepticisme la cause principale de cette animad version. En effet, depuis Montaigne, le plus français des Français, notre esprit s'évertue à présenter tous les problèmes sociaux avec les deux paidoyers du pour et du contre, sans négliger aucun des motifs utiles aux diverses conclusions possibles. Cet exercice quotidien, durant plusieurs siècles, induisit notre race à l'impertinence. Elle sourit volontiers de qui se croit certain. L'immuable lui semble un mythe. Demain ne lui paraît pas de-

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voir être nécessairement l'apogée d'hier. Un Français instruit se défie des certitudes et des convictions. Ii n'assume que la responsabilité d'une préférence.

Au contraire, L'Allemand est un animal déductif. Il lui faut des base-; cimentées, et des dogmes très fermes. Il vise à des buts qu'il s'assigne, et qu'il entend bien joindre. Il construit, sur les principes pesants, d'énormes hypothèses philosophiques et morales. Ensuite, il les vénère sans les discuter. L'ordre établi se parc d'un caractère quasi-divin. Chaque exception à la règle est criminelle Le doctor » se méfie des intuitions par lesquelles se développa notre génie, même scientifique. L'Allemand est un architecte qui a foi dans la solidité mathématique de ses colonnes. Le Français est un avocat qui aime plaider contre sa cause, jusqu'à l'heure de discourir pour elle. L'architecte et l'avocat auront toujours de la peine à sympathiser.

En outre, l'Allemand exige que l'homme d'études soit tout d'une pièce. Il le veut muni de lunettes, babillé trop simplement, chaste cl candide. Qu'un historien français, marque les conséquences d'une passion amoureuse dans la vie d'un prince, qu'il les commente, qu'il en dé-

duisc. même évidemment, les résultats politiques, cela, sans doute, exaspère le Teuton. En publiant quelques travaux sur Byzance, j'avais relevé, d'ailleurs timidement, les habitudes sentimentales de la grande Irène et leur influence sur certaines manies de son gouvernement. Aussitôt, les byzantinisants d'outre-Rhin m'accusèrent d'avoir confondu cette impératrice avec Mme de Pompadour. C'est qu'ils connaissent bien mal Mme de Pompadour. Mais ils pensent, a priori, que nous sommes incapables de savoir, puisque les vices des femmes nous intéressent. Syllogisme vraiment téméraire.

Nous vous méprisons toujours un peu, parce que vous vous plaisez dans la société des daines », disait un Allemand de l'élite. La Revue des Idées consigne ce propos caractéristique. Nous sommes capables de volupté, et de profondeur à la fois. Incapables de cette double fonction, les gens du Nord ne la veulent pas connaître. Le jour où Parnell fut convaincu d'adultère, le monde britannique l'estima déchu de ses talents politiques mômes. Son parti sombra.

Or, depuis trente ans, l'Allemagne s'efforce à se particulariser. Le sens de sa victoire mili-

taire aussi bien qu'économique l'infatué superbement. Il y a de qimi. La Germania » s'imagine, comme l'Union américaine, être le plus grand peuple <lu monde, celui destiné à parfaire la synthèse des patries, soil par la persuasion et l'autorité de son intelligence, soit par la force de ses armes. Elle entend fonder les Etats-Unis d'Europe, au bénéfice de son prestige, comme le Nord puritain fonda les Etats-Unis d'Amérique, au bénéfice de New-York, de Boston, de Philadelphie, de Baltimore. Aussi prétend-elle justifier les violences possibles de celte œuvre par la précellence de son génie civilisateur. Et, pour faire croire à cette suprématie mentale, elle nie brutalement, simplement les facultés des autres peuples continentaux, en se donnant une allure d'impartialité par de vagues hommages rendus à l'esprit britannique.

Voilà comment l'élite des Teutons comprend l'internationalisme : une synthèse des patries continentales accomplie par son influence ou sa force, maintenue par la poigne de sa hiéra;chie militaire.

Bien ne confirme mieux notre appréhe^s'iM que le succès d'un livre publié là-bas. « l)cr

JWeltkrieg », la guerre mondiale (rêves allemands) : tel est le titre.

On y suppose qu'à la suite d'un conflit sur la frontière des Indes entre Anglais et Russes, les Français iet les Allemands s'unissent au tsar, afin d'anéantir la puissance britannique. Cette alliance triomphe. Mais... notre flotte et la germanique opèrent sous le commandement du prince Henri de Prusse ; et quand nos troupes entrent à Londres, mêlées à celles du kaiser, c'est Guillaume II lui-même qui les mène. Hambourg écrase Liverpool, grâce à la vassalité de la Russie et de la France, acceptant la seigneurie des Hohenzollern, c'est-à-dire dc3 hobereaux militaires agrariens. La paix faite, en ne nous restitue point, naturellement, l'Alsace ni la Lorraine. On nous adjuge la Belgique, moins Anvers, occupé par les Allemands, c'est-à-dire l'écrin moins le trésor, tandis que la Hollande, avec ses colonies, se résignent au protectorat de Berlin. L'Egypte nous est rendue, cependant.

Si l'on devine les intentions visibles de l'auteur, on aperçoit bien qu'il écrivit, dans ce volume, la première phase seulement de l'absorption «énérale à quoi se vouent ses rêveries. Le reste

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va de soi. Les Etats d'E»rope s'uniront sous l'hégémonie prussienne, après s'être alliés à l'occasion d'une guerre économique contre l'Angle- : terre. Ce sentimenl fut. une heure, celui de tous les «eus avisés qui boivent leur bière dans des pintes de grès, cuire Strasbourg et Dantzig. Soutenir les Russes dans leur expansion vers l'Extrême-Orient, accueillir leur nouvel emprunt dans les banques de Berlin, puis les pouss r doucement au combat contre les John. Bull détestés dans la steppe, maudits devant les icônes ; eut rainer la France, selon l'accord de la Duplice, dans cette bagarre, et en tirer une formidable victoire germanique, exclusivement germanique, préliminaire d'autres triomphes, ce fut le plan de la bourgeoisie qui pérore Sous les Tilleuls.

Je n'affirmerai point que les personnes très intelligentes, très averties, très mesurées, pensent de même dans les cabinets diplomatiques. Mais elles ne s'égosillent pas. afin de démontrer l'improbable dune pareille aventure. Car il importe que l'Allemagne puisse gagner, à son commerce, de sérieux débouchés coloniaux, et que son orgueil réalise le souhait du pouvoir européen. De là cette injustice tantôt inconsciente, tantôt cous-

sciente a l'égard de notre mentalité française, injustice imitée par les autres races. De là ce souci de justifier une prédominance définitive, en nous déniant toute supériorité mentale, toute égalité même, tandis que l'on attire, par de rares politesses, notre confiance diplomatique. • '. " ■ De 1A cette série de manigances qui nous interdit de traiter avec l'Angleterre seule, de nous allouer, au Maroc, les avantages achetés par le sang de nos pères répandu à la bataille de Tlsly, de 1844. De là cette hostilité manifeste dans Algésiras, et si menaçante pour l'Europe entière que toutes les nations, sauf l'Autriche, se coalisèrent selon les conseils d'Edouard VII persuasif à Carthagène et à Gaëte comme à Paris. De là le meurtre plus allemand que maure de notre docteur Mauchamp, et des ouvriers de Casablanca. L'allemand va jusqu'au crime quand il s'agit de dominer, de soumettre à son pouvoir des races récalcitrantes et des énergies rebelles. Tel est l'ennemi contre lequel il faut armer l'esprit de notre jeunesse.

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