CHAPITRE III Germains ou Latins
Quand il secourut avec promptitude et magnificence les incendiés norvégiens d'Aalsund, l'empereur Guillaume II sut accomplir un de ces actes symboliques qui lui valent une réputation méritée de politique à vues lointaines. Par l'envoi de navires allemands aussitôt armés, chargés de vivres, de vêtements, de tentes, il affecta de redire la parenté antique entre les Wikings Scandinaves et leurs émigrants de l'époque préhistorique, les Germains du Nord.
L'Empereur s'empara volontiers de ce prétexte pour tenter l'alliance qui prêterait à son gouvernement le prestige de la diriger, et qui, dans la suite, une fois l'Angleterre et l'Amérique contraintes, réserverait à sa race le rôle de sœur aînée, entre les nations nordiques.
Un rêve ardent travaille aujourd'hui les élites qui triomphent à Berlin, à Hambourg, à Dresde, à Dantzig. Il vise à reconstituer l'union des vieil-
les races nordiques, dont les fils, Normands et Germains, se précipitèrent sur le centre, sur le Midi de l'Europe, pour se substituer à l'anarchie slave, à la domination romaine et byzantine. Autant que la science actuelle nous permet de le croire, la Scandinavie semble avoir été la Mère Gigogne de ces navigateurs audacieux qui débarquèrent au Danemark, gagnèrent les Brandebourgs et les Meeklembourgs, pullulèrent en Saxe, détruisirent les légions de Varus, chevauchèrent avec les Visigoths jusqu'en Espagne. avec les Goths jusqu'à Rome, atterrirent avec les Vandales en Afrique, chassèrent les préfets et les stratèges, puis, Francs, imposèrent aux colons des municipes gallo-romains, le féodalisme héréditaire inventé dans le fond des fjords norvégiens. Ils firent pleurer Charlcmagne en remontant la Seine sur leurs barques garnies de boucliers. Ils coururent à l'appel des Slaves pour mettre le holà entre les hordes se disputant Kiev et .Moscou. Ils régnèrent sur ces villes, et fondèrent l'hégémonie russe. Ils conquirent la Sicile et la Calabre pour instaurer le royaume de Robert Guiscard. Angles, ils couvrirent les nuis de leurs flottes, et plantèrent leurs pavillons dans les cinq parties du monde.
Nous devons à feu Demolins une théorie fort claire et séduisante sur ce sujet. Elle semble justifier, en quelque manière, les opinions des pangermanistes, vraies pour l'évocation de l'ancien temps, mais fausses pour les conséquences saugrenues qu'ils en tirent avec cette jactance pétulante et coléreuse propre à leur atavisme de Barbares. Au cours de ses travaux ethnographiques, Demolins fut induit à rechercher les causes de ces migrations. Selon lui, le petit espace de terrain réservé par la nature au semeur et au pasteur Scandinaves, entre le fjord rocheux et la montagne boisée, fut, de bonne heure, trop étroit pour nourrir la nombreuse descendance de ces prolifiques. Or, la culture de terres morcelées par le partage n'est fructueuse que grâce aux subterfuges d'une science agronomique déjà développée. Aux temps primitifs, le système des jachères et des grands pâturages semblait exclusivement possible. On labourait mal les seuls endroits dont l'humus était extrêmement fécond. Une fois cette parcelle épuisée par deux ou trois récoltes, on l'abandonnait pendant une longue période. De là, l'obligation pour la famille patriarcale de posséder un domaine étendu, dont le rendement nourrissait peu de monde, en som-
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me. La postérité venait-elle à s'accroître, c'était la famine. Donc, il fallut établir la coutume de désigner un héritier unique. Les fils exclus durent ailleurs chercher fortune. Pécheurs, ils partiront sur leurs nefs à la conquête (1rs îles et des côles. Ils remontèrent les fleuves, parvinrent au cœur des pays riches, d'abord on pillant. Pins lard ils s'installèrent. Le Danemark, la Germanie septentrionale, la Finlande, et la Russie, d'une part; l'Angleterre, la Normandie, puis la Sicile et la Calabre, d'autre part, devinrent les domaines des Siegfried et des Sigmund, des Parsifal, des Roi Ion, des Rurik, des Robert Guiscard. Et, dans tous les lieux où ils triompheront, le principe de l'hérédité unique fut bientôt transformé on droit d'aînesse, tandis que les vaincus, asservis au travail de la glèbe devenaient les serfs. Le féodalisme agricole fut institué par les migrateurs vikings. Et, partout, il organisa les républiques ou les empires en comtés.
Une telle vérité autorise les Allemands à prétendre que tonte la noblesse de l'Europe est d'origine Scandinave et germanique. Elle les autorise encore à penser que, dans le pays des Saxons, fut instaurée la première administration Féodale, que la Saxo germanique est l'aînée des
aristocraties, qu'elle a le droit ancien de leur commander. De fait, notre noblesse entière descend des Francs, tribu germanique.
Fils d'un émigré, le comte de Gobineau, né en 1816, et qui fut diplomate jusqu'à la fin de l'Ordre Moral, a soutenu cette tbèse. Hostile aux Romains et à la civilisation latine, dont la Révolution fut la revanche sur les Barbares, ce remarquable écrivain affirma que toute l'aristocratie française était de race germano-scandinave. Par conséquent, il était logique qu'en 1792, les émigrés se fussent concentrés à Coblentz pour combattre, avec le duc de Brunswick et les Impériaux, leurs serfs gallo-romains révoltés.
Gobineau fut l'intime de Wagner, dont le génie sut immortaliser la légende nordique où s'évertuent Parsifal et Lohengrin, les Niebelungen et les Valkyries, tous les héros qu'imitèrent les Rollon et les Rurik. L'entourage de Wagner admira profondément les idées du comte de Gobin«iu, les promulgua par toute l'Allemagne. Depuis la mort de ces deux hommes, les continuateurs de leur œuvre persévèrent dans le même apostolat. Des sociétés s'assemblent pour faire connaître l'œuvre de Gobineau. Le succès grandit chaque jour, au delà du Rhin. On comprend
pourquoi. Un diplomate français, mort seulement vers 1880. à reconnu que toute l'aristocratie, que toute l'excellence de l'Europe doit au sang nordique ses énergies, ses victoires, son affinement, ses élégances et sa mentalité. De cette thèse, une nation disciplinée comme la nation allemande, et très dévote à l'égard de son empereur, de sa noblesse, de ses traditions, déduit volontiers que si l'Occident moderne lui doit son aristocratie, il lui doit, par cela même, les avantages de son histoire. Autant dire que l'Allemagne, .depuis le temps de Clovis, gouverne la France par l'entremise de ses fonctionnaires mérovingiens, carlovingicns. capétiens et Bourbons. Notre pays, avec les autres, ne serait, depuis quatorze siècles, qu'une préfecture de cet empire qu'illustrèrent Frédéric Barberousse et les derniers Hohenzollcrn.
Pour audacieuse que soit la doctrine en ses conclusions paugermauistes. elle s'appuie suides arguments. Et, tout d'abord, (iobineau fut un ethnographe aux intuitions curieuses. Ses ouvrages méritent qu'on les étudie. Certes, la science contemporaine infirme quelques-unes de ses allégations. Depuis qu'il disserta sur l'Aryanisme historique, on a découvert que les Aryas
ne constituaient pas une race, mais une parenté de races civilisées à un même degré, et utilisant le sanscrit pour langue de transactions, comme les marins français, les nègres et les Chinois de notre temps utilisent l'anglais. D'autres critiques importantes diminuent l'œuvre de Gobineau sans détruire totalement son excellence. MM. Ernest Seillère, Morland et R. Dreyfus composèrent sur ce penseur et ses dogmes, des livres révélateurs. L'Allemagne lit, discute, commente, admire les théories du diplomate français. Elle en extrait avec enthousiasme mille raisons de se vanter. L'erreur tient à la simplification vulgaire des thèses scientifiques. Ainsi non seulement la foule, mais, les intellectuels mêmes sont disposés à croire que l'atavisme conduit la vie des hommes et des peuples, s,ans le secours d'aucune autre force naturelle. Il y a quelque vingt ans, on erra de même, lorsque les lecteurs de Darwin eurent répété l'expression de « lutte pour la vie », et celle de sélection « naturelle ». Maints et maints jeunes gens se crurent en accord avec la science, parce qu'ils jouaient des coudes sans scrupules, au milieu de la cohue sociale. Aujourd'hui, Nietzsche est le parangon de sots pareils. Nous venons de voir, pendant plusieurs années,
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les Benjamins el les Mathusalems du nationalisme déclarer que la France gallo-romaine fut gouvernée selon ses véritables principes, par la noblesse de l'ancien régime, autant dire par la conception allemande du gouvernement, conception qu'ils nous offraient comme la véritable ëfflorescencc du génie celto-latin. Contradiction monumentale !
En vérité, les eboses de la sociologie semblent autrement complexes. Les influences de l'atavisme peuvent entrer pour une part dans la somme des forces qui déterminent les destinées d'une nation; mais les influences du climat, celles de la géographie, celles des religions, la combativité indispensable aux besoins dans un pays pauvre, les attractions et les affectivités produites par la quiétude dans un pays riche que défendent des montagnes, un fleuve, la mer. ce sont là des laideurs non moins importants, chacun, que l'atavisme des origines. La venue des messies, de conquérants, de financiers, de poètes, modifie encore la matière dévolution. Au retour des croisades, toute la société française se transforma, parce que ses chevaliers avaient parcouru des régions nouvelles, connu d'autres
civilisations. Quand les Sarrazins et les Turcs eurent chassé les Grecs des Balkans, ceux-ci, réfugiés en Italie créèrent l'esprit de la Renaissance, qui prépara la révolte de Savonarole et le protestantisme de Luther, son disciple indirect. Jusqu'à la victoire de la Réforme, le clergé catholique libre, sensuel, artiste, curieux, vivant, fournit des penseurs et des créateurs sans pareils. Pour répondre aux reproches de Luther, les pontifes fixent le dogme, châtient les mœurs des couvents, surveillent le célibat des prêtres, maudissent la lecture, la science; et, tout à coup le clergé français perd son intelligence ouverte. La religion se renfrogne, rebute les esprits libéraux. Les Jésuites voient le péril. Les jansénistes l'appellent. Les libertins se multiplient. Voltaire va naître, et le prestige catholique décroître avec une stupéfiante rapidité. Voilà des influences très différentes de l'atavisme originel; et qui, cependant, ont agi profondément sur la conscience de notre peuple.
Au contraire, les féodaux conquérants ne purent jamais imposer leur idiome à leurs serfs. Le clerc et l'évêque maintinrent parfaitement les patois latins, conservèrent le code Justinien mal-
gré la loi Scandinave. Los municipes gallo-romains récupérèrent assez promptement leur vitalité particulière en se nommant communes, en opposant aux seigneurs le Roi qui centralisait, selon la mode augustale. Communes, états généraux, révolution, et voilà l'esprit du forum vainqueur de ses maîtres. L'influence de l'atavisme franc disparaît sous la puissance de la culture latine. C'est le légionnaire Caius Gracchus qi a guillotiné Louis Capct. barbare.
La Révolution nous donne le droit de réfuter toutes les tbèses pangermnnisles. Nous somme les gens du Forum, parce que nous l'avons faite en décapitant l'usurpateur, fils des Vikings et des Germains. Lorsque l'Espagne et l'Italie s'un's- . saient à l'Autriche, elles trompaient tout le v( m de leurs ancêtres ; elles livraient la Séville de Trajan, et la Rome d'Auguste aux convoitises des Goths. Il est douloureux de rappeler ces ( défaillances de nos frères latins, alors que toutes les races nordiques, déjà si liées par le protestantisme, s'efforcent vers la cohésion prochaine. Notre individualisme nous a dissociés. Nous avons été rivaux au lieu de fraterniser. Quel pape de génie saura faire pour le catho-
licisme latin, ce que Guillaume et son élite tentent pour le protestantisme nordique? Quel messie opposera le rêve latin au rêve germain?