DEUXIÈME PARTIE
La formation des hommes futurs
Pour tumultueux que soient les mille instituteurs syndiqués et réclamant le droit de s'affilier à la Confédération du travail, trente mille autres se tiennent cois ; moroses et résignés Ils se dépitent.
On prévoit, en effet, l'époque assez prochaine ou le recrutement des instituteurs deviendra difficile. Bien moins nombreux sont les candidats à l'admission dans les écoles normales. De ce fait, le niveau intellectuel des examens fléchit. N'ayant à choisir qu'entre -peu d'esprits, les juges doivent préférer les moins ignorants au lieu d'élire les plus instruits. Comme le disent avec
logique les gens de l'opposition, les maux de la patrie demeurent imputables au suffrage universel. Depuis 1830. il soumet la France au triomphe des médiocres. Les fondateurs de la j Troisième République espéraient que le maître d'école éduquerait les électeurs. En deux générations, pensaient-ils, l'intelligence du peuple se serait accrue suffisamment pour voter en faveur des citoyens remarquables par leurs facultés mentales ou morales. Il n'en a rien été. Les Parlements, ceux de l'étranger comme le nôtre, se constituent avec les éléments inférieurs de l'élite bourgeoise. Alors que des hommes illustres des Sciences, des Lettres, des Arts, de la Philosophie, de l'Armée, de l'Industrie, devraient tenir les deux tiers des sièges, nous ne nommerions pas aisément trente députés ou sénateurs connus pour autre chose que leur habileté à se dégourdir entre les hurleurs de réunion publique, et les tripoteurs finauds des campagnes. L'instituteur n'a point accompli toute sa tâche. Au lieu de laisser dépérir le corps de l'enseignement primaire, il importe, par tous les moyens, de le vivifier.
Il semble fort certain que l'obligation du service militaire imposée aux instituteurs, détourne
les jeunes gens de briguer ce titre. On a fait une lourde faute en les envoyant à la caserne pour une année, afin de pouvoir enrôler aussi les séminaristes. Un garçon habitué à l'élude, s'arrange mal de vivre dans la chambrée bruyante ou retentissent des facéties trop naïves. Il ne comprend pas le plaisir de ses camarades rustiques; il n'y participe guère. Son goût et leurs goûts se heurtent péniblement. Pour éviter la rudesse d'un tel choc, beaucoup d'adolescents épris de lecture et de méditation se destinaient à l'éducation des écoliers. Une fois pourvu de son diplôme, installé dans sa commune, le maître appréciait peu à peu la joie de dresser les enfants, de cultiver leurs mémoires, d'y semer les graines de connaissance élémentaire. Il cultivait amoureusement le jardin des âmes. Cette horticulture passionne assez vite les hommes de moralité saine. Puis des ministres adroits renforcèrent le prestige de l'instituteur. Presque partout, le bâtiment scolaire fut la belle maison du bourg. On vint discuter des intérêts de l'Etat, dans le préau. Les cours d'adultes furent établis pour donner au fonctionnaire de l'enseignement une influence, et la mieux justifiée, sur les habitants. Il pouvait se dire leur con-
sciller, leur ami. Il leur apprit des procédés agricoles. 11 les fournit de recettes chimiques et médicales- de prescriptions vétérinaires. Il aida ses disciples à combattre le phylloxéra et le mildew, à fumer les terres au moyen des phosphates et des nitrates, à s'associer pour l'achat des machines, à former des Syndicats agricoles crédités par les Banques régionales, à constituer des Sociétés de secours mutuels. Les éditeurs envoyèrent à l'école de superbes images. On lui loua des lanternes à projections lumineuses pour faire apparaître les pays lointains et les magnificences des villes devant les assistances. Secrétaire de la mairie, l'instituteur prit quelque influence sur les décisions municipales. L'école parut se substituer à l'Eglise, et le maître au prêtre de l'ancien régime. L'ampleur de ses connaissances pratiques rendit son œuvre précieuse. Et c'était là une position respectée, enviable.
Malheureusement, les politiciens n'eurent point de repos avant d'avoir transformé le maître en agent électoral. Préfets et députés contraignirent les inspecteurs de renseignement primaire à le punir s'il marquai L de la répugnance pour la besogne propagandiste. D'autre
part, radical on favorisa les pires sujets, s'ils mettaient bruyamment au-dessus de leur mission scolaire le souci de faire triompher un nom Le succès ou l'insuccès des partis fut imputé à l'entregent ou à la mollesse de l'instituteur. Luimême ne sut bientôt où donner de la tète entre les candidats représentant la môme couleur politique, sinon les mêmes nuances. Il ne sut qui soutenir, du socialiste, du radical, du progressiste, pour conserver sa quiétude et sa place. Le radical battu le dénonça, le poursuivit de sa haine dans les antichambres de la préfecture, et le fit blâmer dans les vestibules du ministère. Le socialiste évincé agit de même. Mais, le progressiste élu ne disposa point d'un crédit suffisant pour garantir son protégé contre tant de sénateurs et de députés ennemis, se vouant aux rancunes de leur clientèle. Le pauvre maître d'école pa}\a tous les pots cassés. Il se vit privé d'avancement, parfois déplacé brutalement, ou même révoqué. A ce spectacle, les paysans oublièrent tout respect; ils le menacèrent de votes contraires aux vœux du Pouvoir, s'il ne tolérait pas que leur progéniture s'absentât de l'école pour aider aux travaux du ménage, à ceux des champs.
Encore mieux que l'imminence du service militaire, tels récits de leurs infortunes faits par un vieux maître aux jeunes gens, les dissuada de se vouer à une pareille profession.
La fureur des politiciens a détruit la plus belle idée de la République.
Et, d'abord, il faut obtenir qu'on l'exempte du service dans la caserne. C'est une absurde manie de prétendre que l'égalité, pour le jeune homme désireux de lire en paix, durant le repos, dans le dortoir militaire, consiste à subir le jeu d' « imbéciles » qui soufflent la chandelle par le moyen de l'autre figure, ou qui, les dimanches au soir, éclaboussent chaque lit de leurs vomissements. On a dégoûté les bacheliers des obligations patriotiques en les soumettant à ces abominables promiscuités. Ce n'est pas la peine de priver, en outre, la France de ses instituteurs en les obligeant par avance à subir les insultes d'un caporal ivre et les plaisanteries de braves gars tout à fait immondes, à l'instant de leurs joies. Ce que demandent les bacheliers et les instituteurs, ce n'est pas de se soustraire à l'impôt du sang, mais de ne point vivre deux années parmi d'honnêtes gens trop amis de l'absinthe et des godailleries. Rien n'em-
pêche que, dans les Ecoles normales, l'instruction du soldat soit donnée régulièrement aux élèves. Là, même, un sergent saura leur apprendre le démontage du fusil, le service en campagne, et l'école de compagnie. Loin de vouloir supprimer cette indispensable leçon, je pense, au contraire, que chaque instituteur devrait, ensuite, jouer dans sa commune, un rôle d'adjudant, entretenir, quelques heures par mois, la saine mémoire des réservistes et territoriaux, en les appelant à une courte manœuvre. Il devrait, en quelque sorte, commander, avec le secours du gendarme, la garde nationale du bourg, et conduire les adolescents au tir. Mais, pourquoi le forcer à conquérir cette science sportive dans la caserne ? Une telle promiscuité fatalement répugne à la jeunesse studieuse. L'instituteur souffrit tellement dans la chambrée qu'il devint un antimilitariste hargneux. Trop cultivé pour ne pas savoir l'infamie de la guerre, il est trop simpliste encore pour concevoir l'effroyable péril d'une propagande de désarmement lorsque la barbarie des pangermanistes augmente sans cesse le budget de l'offensive allemande, et renforce ses moyens de lancer brusquement par dessus notre fron-
tièrc d'innombrables armées; Voilà le danger
que créa le politicien. L'instituteur livre la nation pieds et poings liés à ses ennemis.
Comme le soldat, l'instituteur aurait dû être éloigné de toute la parade électorale. Là n'est point son affaire. A notre époque, la politique vit de mensonges, de calomnies, d'affirmations téméraires et de haines bestiales. Pourquoi le citoyen commis h formuler devant la ieunesse l'illusion de la vertu triomphante, de la bassesse punie, serait-il justement désigné pour paraître, en qualité de protagoniste, dans la caste unanimement reconnue la plus vile de la société française, dans la caste des politiciens?
Et, comment, après une campagne électorale, où tous les crimes moraux auront été mis cil œuvre, pour assurer les défaites des adversaires, cet homme pourra-t-il venir parler de franchise, d'héroïsme et de grandeur à un auditoire d'adultes, qui l'aura jugé selon les diatribes des gazettes et des affiches?
En un temps où. comme l'indiquent les sanctions des jurys, la morale des Français s'affranchit de toute logique, le prestige des instituteurs doit récupérer une force qui prête à leurs leçons une autorité sans conteste. Nous
avons besoin que le peuple apprenne les éléments de l'hygiène sociale. Il les ignore trop. En lui rabâchant les détails des assassinats, des viols, des crimes, en calomniant ses adversaires, le journal démoralise l'esprit national Ainsi croissent les forfaits commis par les adolescents dans une proportion terrifiante. C'est a mission de l'instituteur que de parer à ce péril. De sa parole ardente et respectée dépend le salut de notre avenir. Jusqu'à présent, et depuis trente-huit années de République, il ne nous a donne que des électeurs imbéciles en leurs choix, des éphèbes plus voleurs et plus assassins, des conscrits traîtres à la pairie latine et près de la livrer aux soldats allemands, puis aux ouvriers allemands dont la concurrence chassera les nôtres des ateliers, enfin aux boutiquiers allemands, de qui l'économie, la sobriété, l'activité ruineront nos marchands chez eux