CHAPITRE VI
La Maison des Étudiants
« A son espoir, la Patrie l'a donnée ». Telle est l'inscription qui brille, en Finlande, sur la Maison des Etudiants. Il n'est pas de meilleure sentence à graver sur le fronton de l'édifice dont la Ville de Paris et le Parlement vont pourvoir la jeunesse des facultés. Ils sont notre espoir aussi, les adolescents préparés par l'éducation latine à régir l'évolution des lois, les progrès du savoir et l'amoindrissement des maux dans l'avenir du vingtième siècle. Nous leur remettons le trésor acquis de nos disciplines et de nos croyances afin qu'ils l'augmentent au moyen de leurs esprits en accord et qu'ils épargnent aux descendants nos humiliations, nos souffrances, nos déboires. Dans cette demeure, des caractères s'affronteront, des pensées se combattront, et, de ces antagonismes courtois, de ces heurts intelligents, la nouvelle lumière ne pourra manjquer de jaillir.
Paris est le lieu où les initiatives des Français conçus par les races diverses de nos provinces viennent se mesurer entre elles, se comparer, discuter leurs vigueurs et leurs sagesses et former, de ces éléments, une âme, celle de l'élite nationale, qui. durant une trentaine d'années, guidera les foules vers leur sort. Les étudiants représentent le meilleur de ces forces mentales engendrées aux cimes du Dauphiné, de l'Auvergne, dans les plaines de la Beauce, aux bords de la Loire, de la Seine, du Rhône et de la Gironde, sur les grèves de l'Atlantique, sous les oliviers de la Provence et dans les forêts de Lorraine. Consacrant une maison à leurs propos, la Ville et l'Etat la dédient à l'espoir de la grandeur Française.
Rue de la Bùcherie, le Conseil municipal à découvert le terrain propice. Lieu historique pour l'université. Là même il fut. en 1369, décidé « qu'on achepteroit des Chartreux une vieille maison sise en la rue Buscherie, moyennant le prix de cent escus d'or... auxquels lieux on commença à bâtir les dites Escholcs en l'an 1472. Et ont été constituées petit à petit de l'argent qui devoit être distribué aux docteurs pour leur assistance aux Actes. Et aussi des bienfaits d'au-
cuns d'iceux. » La salle des Actes a subsisté depuis le quinzième siècle. Judicieusement, la commission du vieux Paris recommande à la jeunesse contemporaine de conserver pieusement ce vestige de l'antique monument où fut enseignée la médecine, ainsi que la rotonde, construite en 1744, et où le Danois Winslow, converti au catholicisme par Bossuet, professa ranatomie. Depuis la Révolution, la Faculté ayant émigré vers des bâtiments plus spacieux, l'ensemble des vieilles constructions : la maison des Troys-Roys, la maison de la rue des Rats, à l'enseigne du Soufflet, celle à limage Sainte-Catherine, celle des Bedeaux, aménagées, de 1519 à 1744, en manières d amphithéâtres, furent insoucieusement abîmées. La dernière abrita jusqu'en 1896 les prêtresses de la luxure vénale. Des blanchisseuses tordirent le linge dans la salle des Actes, attribuée à un lavoir, comme nous le conte l'érudition de M. Campinchi, président de l'Association des étudiants, qui réalise enfin un projet longtemps voulu par ses prédécesseurs.
Enfin, les membres de l'A comme ils se nom- ■ ment, pénétreront bientôt dans l'immeuble que lus architectes vont, je pense, édifier en har-
monic avec la rotonde Winslow et la maison des Bedeaux. Ils discuteront pour les échos de la salle des Actes, où. du fond des Allemagnes et de l'Angleterre, les émissaires des nations venaient jadis entendre la parole des maîtres, qu'ils propageaient ensuite dans leurs universités propres et fondées à limitation de la nôtre. Car ce fut de notre culture médiévale que la Germanie tira la sienne. Les Italiens de la Renaissance aimèrent briller sur la montagne de Sainte-Geneviève, devant l'auditoire le mieux réputé pour comprendre les philosophics subtiles, pour s'intéresser aux innovations de la science et à la restauration des arts. Dans la paille de notre rue du Fouare l'Europe entière a reçu trois ou quatre siècles, les principes de ses raisonnements, de ses opinions et de ses enthousiasmes, une logique capable de les justifier en chaire, sur le trône, aux camps II a fallu Savonarole et ses disciples, les inspirateurs de Luther : il a fallu les guerres de religion et celle de Trente ans pour changer le centre du rayonnement intellectuel. L'Angleterre, la Hollande et l'Allemagne obtinrent, après l'Italie, ce prestige dont les escholàtres et leurs docteurs avaient muni la France d'abord.
A se souvenir d'un passé tel, entre les murs
qui l'encadrèrent, nos étudiants du vingtième siècle, pourront goûter l'orgueil de ressusciter cette gloire devant les élites de l'Europe, maintenant nos égales et parfois nos supérieures. Mais il importe que, moralement, matériellement et pécuniairement, nous tâchions tous de seconder leur effort. Effort tout aussi fructueux sans doute que celui de leurs aînés, les inventeurs de la synthèse organique, de la microbiologie, de la radioactivité, de la chirurgie aseptique, de l'automobile, du submersible et du dirigeable, de la critique historique, du nouveau droit international, et de la sociologie. En cette maison des Etudiants, la gloire de notre mentalité latine se perpétuera. Il n'est pas homme de France qui se puisse désintéresser de cette espérance.
La sévérité relative des mœurs qui régnent au quartier latin, de nos jours, promet une jeunesse laborieuse et grave, promptement créatrice de miracles. Ses grands-pères se promenaient sous le second empire, en pantalon à carreaux, la pipe à la bouche, sous la tignasse coiffée d'un béret, d'un gland de soie. Mimi Pinson pendait à leur coude. Déjà, notre génération, plus sérieuse, se tenait rigide dans les carcans
de ses hauts cols, en ses costumes collants de « boudinés », puis en ses longues redingotes à taille. Dignement, nous acceptions les sourires des bébés mamelues qui montraient leurs chignons roux et leurs tabliers de batiste à k porte des brasseries. Ces plantureuses courtisanes ont elles-mêmes disparu. Depuis longtemps, grisettes et verseuses émigrèrent à Montmartre. Le Luxembourg n'abrite plus, sous ses arbres, les idylles de Murger, ni celles de Banville, ni celles de Goudeau. Très peu de bachelettes semblent mêlées aux groupes imberbes d'anatomistes, d'économistes, de philologues et de jurisconsultes qui déambulent en dissertant sous les statues des reines. Avec le temps, les candidats se sont multipliés devant les tables d'examens. Les professeurs purent exiger davantage, pour les titres, de ces concurrents très nombreux. Bien plus de travail est nécessaire à qui prétend gagner ses diplômes de licence et de doctorat. Mimi Pinson était trop jalouse des livres. La servante de brasserie retenait trop avant dans la nuit ses amoureux grisés de chartreuse et de fine Champagne. Le lendemain, ils manquaient le cours. Aussi toute celte joie dantan s'en est-elle allée. Les familles bour-
geoiscs se promènent sur le « Boul'mich » sans avoir à réprouver les mascarades ni les scandales si chers à la tumultueuse adolescence de nos aïeux.
Les étrangers que Paris garde un certain temps s'étonnent volontiers du prodigieux travail qu'y fournit l'élite. Quoi qu'on ail dit, l'Anglais ni l'Allemand ne s'évertuent dans la même mesure. Spécialistes opiniâtres, ils s'acoquinent chacun à une seule recherche et n'ont point ce goût de connaître l'au delà qui nous tourmente, nous autres Latins, qui sans cesse nous contraint d'élargir nos programmes et de totaliser les connaissances voisines et lointaines avec la préférée Autrement nombreux . se comptent ici les chercheurs dont la mentalité avide trouve son expression tantôt dans un Pasteur et un Berthelot, tantôt dans un Poincaré, un Gustave Le Bon, un Le Dantec, un Dastre, un Izoulet, un Bergjon. r.
Ce besoin d'unir les acquisitions diverses du savoir se trouvera satisfait le mieux quand la Maison des Etudiants leur offrira son asile spacieux, hanté d'impérissables échos Dans ce club historique, les jeunes gens, tout férus de leurs spécialités, droit, médecine, lettres, phi-
losophle, etc., se communiqueront leurs trouvailles entre des propos gais Chacun ouvrira la porte de son trésor à la cupidité d'autrui. Probablement, de ces conversations familières s'engendreront mille curiosités qu'on assouvira le lendemain dans les bibliothèques. Le jeune Français de l'élite apprendra la juste corpulence du inonde et la multitude infinie des idées, des forces, qui, perpétuellement, évoluent à travers les peuples inconscients.
A connaître plus, notre jeunesse créera forcément davantage, et cela dans une -ère où la science devient le principal facteur du triomphe. Puisse, en cette Maison des Etudiants, se préparer les revanches spirituelles qui nous dédommageront un jour, selon l'espoir de la patrie encore saignante, encore humiliée.