CHAPITRE VII
L'Enfance et son Destin
Jadis, il y eut une enfance fraîche, joufflue, animée de rires, faite de corps potelés, d'innocence, d'enjouement, d'espièglerie. Berquin et les peintres des trumeaux en exprimèrent la grâce. Drouais surtout, l'éternisa par ses petites filles à figures rondes. Assises, vêtues, comme les dames, de corsets à longs buses, de jupes qui recouvrent à demi les bouffettes des souliers de satin, elles préparent la becquée de la fauvette en cage. A l'ombre de l'arbuste, elles regardent un bouquet de cerises. Deux tourterelles volent dans le ciel heureux de la petite toile rectangulaire. Enfance calme et avenante, sûre de sa félicité.
Les adolescentes bourgeoises de Greuze semblent déjà victimes de quelque sentimentalisme. Leurs yeux naïfs et sages s'attristent volontiers. Elles réfléchissent. De la morbidesse pâlit les nuances de leur teint, et il semble qu'il reste
aux mèches dorées de leurs coiffures l'humidité de larmes récentes. Parfois même, le regard tragique invoque le ciel. De la douleur oppresse la jeune gorge enflant le linon du fichu. Cependant, s'il décrit la fécondité de la famille, s'il assemble autour d'une nourrice riante et le sein nu. six ou huit marmots qui l'assaillent, l'embrassent, la tirent cl la tellcnt. il dirige une lumière de joie sur ces petites personnes dodues, sur leurs grosses jambes sanguines ; il les dessine avec un pinceau rose ; il les met en liesse : il dirige leurs doigts vers un bonheur immédiat, cetlc belle mère grasse et forte que salue le chasseur rentrant au logis.
Cette enfance essaima dans les collèges de l'Oratoire et dans les lycées de l'Empereur plusieurs générations d'écoliers optimistes. Devenus hommes, ils gardaient de leurs maîtres un souvenir affectueusement ému. Xi la très sévère discipline alors en usage, ni le manque de confort, de propreté, de nourriture, de soins ne laissèrent de fâcheuses traces dans la mémoire de ces élèves modèles. Quand nous lisons. aux vieux livres, les confessions de nos aïeux. cela nous surprend. Ils se moquent d'eux-mêmes
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et des pensums qui leur gâtèrent la vie dix ans. voire des verges ou de la férule qui les supplicièrent. Même Ganrobert, Jules Simon, Renan furent de ces prodiges. Ceux de mon âge et qui, de 1870 à 1880, s'instruisirent dans les pénitenciers universitaires, conservent de leur enfance, un souvenir affreux. Je ne puis encore songer sans dégoût aux odeurs du réfectoire, à la crasse de nos vestes et de nos culottes, à l'injustice des professeurs qui nommaient toujours les quatre mêmes en tête de la classe et s'occupaient du reste de leur troupeau pour le terroriser par les punitions, méconnaître ses efforts les plus sincères, nier toutes les bonnes volontés, abêtir l'enfant par un usage abusif de la syntaxe, de la règle et de la déclinaison, sans essayer de lui rendre attirante l'étude des idées, de l'histoire, des seules choses importantes et vraiment éducatrices. De la sixième à la rhétorique, le barbarisme et le solécisme formaient la seule préoccupation du maître. Virgile pouvait chanter ses admirables poèmes, Homère offrir à nos imaginations l'étrange réalisme de son épopée vivante, Sophocle montrer la relation directe entre l'humanité et les forces mystérieuses ou divines, entre la passion de
notre geste et l'action de la nature, cela comptait pour rien. Il n'importait pas de nous le faire comprendre. L'essentiel, pour ces maîtres, était que nous ne confondissions pas les aoristes, que nous sussions par cœur les formes contractées des verbes grecs et les exceptions de la règle. Poésie des idées, tragédies de l'histoire, merveilles des philosophies, splendeurs des civilisations antiques, morales sublimes des stoïques, des esséniens et des gymnosophistes, tout ce qui constitue l'esprit était absolument négligé au bénéfice d'une philologie maniaque. Le monde ancien disparaissait derrière les difficultés des conjugaisons et les énigmes cocasses delà grammaire. Ajoutez-y la sévérité d'une discipline hargneuse qui condamnait un rhétoricien à coucher deux nuits sous les plombs dans une mansarde dépourvue de feu, au cœur de l'hiver, pour avoir, sans malice, laissé son porte-plume rouler à terre et pour s'être étonné, par le regard, qu'on lui infligeât à ce propos le châtiment indu. Pendant la récréation de quatre heures, la plus longue, il n'y eut jamais dans la cour du lycée, plus de quinze à vingt élèves sur les deux cents qui devaient y prendre leurs ébats. Tous écrivaient dans la classe
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des retenues, sous la dictée méchamment rapide et confuse d'un pion; il faisait ensuite relire chacun et renouvelait la punition au moindre mot sauté. Elève moyen, plutôt docile, j'e ne crois pas avoir passé libre une seule de ces récréations, durant les dix années de mon internat.
Nos parents nous préparaient à cette atroce existence par des sévérités analogues. Quand il découvrait un troisième solécisme dans le thème grec qu'il me proposait le dimanche, mon père me jetait sur le tapis et me piétinait en l'honneur de Burnouf. '
Cette manière de traiter les aînés de la troisième République, les a rendus méfiants envers les aïeux qui chantent le temps délicieux de l'enfance. J'avoue que l'époque du jeune âge 'continue de m' apparaître comme la plus si- ' nistre de la vie. Harcelé par les observations des gouvernantes, giflé par les parents, puni par les maîtres, battu par les grands, houspillé par les camarades, mordu par les chiens, soumis à l'inexpérience qui le fait choir dans l'escalier, qui le laisse se couper le doigt en même temps que la tartine, qui l'invite aux indigestions, qui le livre à la terreur des fantômes, du loup,
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du diable, qui L'asservit à tous. L'enfant, toujours maladif eu outre, est. sans comparaison possible, la moins épargnée des victimes.
Fragonard semble l'avoir compris en peignant la figure douloureuse et ravagée du garçon aux cerises. Certainement. Le fruit que le petit maraudeur a dans les mains réjouit pour un instant sa gourmandise. Mais, comme toute la peine habituelle à son visage jaune et bosselé, demeure maîtresse de sa misérable vie, qu'éclairé pour un instant la certitude d'un proche plaisir. De même. Franz Halz. Son modèle rit, mais à travers l'instinctive peur des coups qui frappèrent sa face, tourmentée, inculte, sauvage. toute tordue par les grimaces et ses douleurs ordinaires. A vrai dire, l'enfant souffre tout ce que dut souffrir dans « L'état de nature » l'homme primitif en butte aux hostilités des rivaux poursuivant la même proie et aux appétits des fauves, guettant son passage. Tel l'homme des cavernes, il doit se défendre contre les forts qui le veulent soumettre à leurs caprices, contre les bêtes féroces représentées par les chiens, contre des égaux qui lui disputent les billes et les jouets, contre les embûches naturelles jue tend à sa sottise le destin des lois phy-
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siques, s'il tombe du parapet où il s'installait en faux équilibre, ou bien s'il se déchire l'épidémie aux épines du buisson. Le portrait de Franz Halz traduit parfaitement cette infortune. Son enfant est une façon de jeune anthropoïde mal dégagé de la série animale.
A celui-ci, particulièrement, s'intéressent les œuvres très nombreuses de l'altruisme contemporain. Nous ne concevons plus seulement l'enfance rose et bienheureuse de Drouais ou de Greuze. Nous pensons au pauvre môme né dans les miasmes des faubourgs, bousculé par le père alcoolique et la mère accablée d'infortunes. On écrit maints et maints volumes sur l'enfance coupable, sur la préservation morale des fillettes, sur l'assistance par le travail, sur les thérapeutiques des maux infantiles. On fonde partout des crèches et des écoles. On installe des sanatoria dans les montagnes et sur les grèves de l'Océan. A l'exemple de Mme Charpentier, d'admirables mères élargissent leur sollicitude naturelle et consacrent du temps au progrès des pouponnières. Quoi qu'on dise, ce ne sont point là coutumes de mondaines à la parade. Toutes les Françaises intelligentes et convaincues de la déchéance réservée à la race la-
Une par la dépopulation, sentent qu'il leur appartient d'y obvier. L'efficacité des lois vaut peu de chose contre les mœurs. On ne contraindra jamais les couples volontairement stériles à devenir prolifiques, soit en les exemptant de 15 francs d'impôt annuel, soit en leur attribuant d'autres avantages de cette importance dérisoire. Un seul remède semble possible. Il consiste à multiplier les efforts; puis, à en inventer pour réduire de beaucoup le chiffre de la mortalité infantile. Nous pouvons gagner sur le tombeau ce que notre égoïsme néglige d'engendrer.
Il importe que les petits Français ne meurent plus en foule. Préoccupés de cette obligation nationale, les Parisiennes applaudirent jadis au succès de l'exposition de l'enfance. Le salut de la nation dépend de cette idée et de son triomphe.
Elle paraît avoir été comprise partout. Dans la section sociale, au Petit Palais, une école libre, gratuite, d'économie domestique et d'hygiène que dirige, à Bordeaux, Mme Weiss, fut représentée par quelques excellents témoignages de son efficacité pédagogique: « Tout s'apprend, même l'amour maternel », écrit la fondatrice de
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l'œuvre; et elle s'efforce d'inspirer aux filles du peuple, les idées et les principes qui seconderaient le développement normal de leur progéniture à venir. On leur enseigne assez de médecine pour qu'elles puissent établir le diagnostic élémentaire des maux particuliers aux nourrissons. On les instruit des notions indispensables au choix d'un logis humble, mais complètement sain. On les avertit de tous les périls que colportent les miasmes de l'évier et du ruisseau. On forme leur orgueil de telle sorte qu'il se plaise plus tard à une maternité féconde et ingénieuse. Notre réalisme ayant su découvrir les malheurs de l'enfance que nous cachait jadis l'éloquence de l'art, de la littérature et des sentiments, nous sommes mieux pourvus afin de parer aux catastrophes. La jeune épouse, d'abord instruite à Paris et en Province, par les leçons de Mme Weiss et de ses émules, sera mieux adaptée à sa fonction sociale. Elle s'alarmera plus vite du malaise affligeant des petits; elle appellera le médecin avant les phases mortelles de la fièvre, de la diphtérie, de la faiblesse infantile. Elle bavardera moins chez la fruitière par crainte de retrouver au logis le baby noyé dans la lessive, brûlé par le poêle ou dégrin-
golé d'étage en étage. Elle évitera de l'envoyer trop jeune faire des courses dans l'avenue encombrée de voitures rapides; elle ne lui commandera plus de mener paître la vache qui renverse et piétine, ni 1 âne qui rue et blesse. Elle saura qu'obliger l'enfant trop jeune aux besognes des serviteurs, c'est le condamner aux accidents et aune attitude capable d'affaiblir tous ses organes, de préparer le terrain pour le triomphe des maladies.
Mais on aura peu fait encore pour réduire la mortalité infantile tant qu'on ne considérera pas la femme ou la fille enceinte comme des bienfaitrices de la nation à qui tout le meilleur de la patrie reconnaissante est dû. Chaque personne espérant une maternité prochaine devrait immédiatement être accueillie dans les propriétés domaniales de l'Etat, puis hébergée jusqu'au sevrage du poupon. Il faudrait qu'elle s'}T estimât heureuse, au point de vouloir user, chaque an, de cette villégiature, repos, aise, halte dans la vie de misère, de labeurs ou d'infamie. Les conseils généraux sauraient facilement s'entendre avec 1 administration des domaines pour qu'elle mit à leur disposition les bâtiments inoccupés, des bois, des terrains. Que de mères seraient hé-
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bërgées dans un château comme celui de Pierrefonds où se prélasse actuellement l'ennui de dix gardiens inutiles! Lorsque le fait d'engendrer, loin d'être un sujet de détresse pour le ménage pauvre et de honte pour la fille-mère, deviendra la cause d'un honneur civique, la population croîtra naturellement. Surtout, l'enfant sera dérobé aux influences délétères de la mauvaise hygiène qui, dans les demeures étroites des ouvriers, dans les chambres sales de la ferme. exécute 10 pour 100 des nouveau-nés.
Peu nombreuses sont les œuvres qui s'occupent de se substituer à la famille incapable et dénuée. Hormis les crèches où l'on garde les petits durant l'absence des parents retenus par leurs travaux à l'usine, il reste beaucoup à créer. jMais l'on a des centres établis déjà : les écoles. Au lieu d'innover, la sollicitude philanthropique rendrait plus de services en améliorant la situation scolaire, en multipliant les dons aux instituteurs. Longtemps le maître de telle bourgade bretonne, à Crozon (Finistère), fit la classe dans un grenier où gelaient l'hiver, étouffaient l'été soixante-dix élèves, alors que le local semble juste assez grand pour en contenir quarante. Ce professeur reçoit un traitement de soixante et
onze francs par mois ; sa pension lui coûte, pour la nourriture seule, cinquante francs; il lui faut deux mois d'économies avant de réunir le prix d'une paire de chaussures. Comment cette homme peut-il s'occuper avec amour des petites âmes? Il songe d'abord à ses tourments propres. Notons que souvent cet instituteur est une manière de savant réel, qui lit tout, qui passe des examens difficiles, et qui s'estime avec raison très supérieur aux paysans pan- l'intelligence et la moralité. Ceux-ci narguent sa pauvreté. Ils en font un rebelle.
' Dans l'école pauvre, autour de ces hommes, il faut aller chercher l'enfance. Il faut léduquer là, la secourir là, lui apprendre les éléments de la bonté nécessaire. A quoi s'intéresse l'Etat? Aux pénitenciers, aux colonies disciplinaires.
En l'exposition du Petit Palais, rien ne fut mieux ordonné que les prisons du jeune âge. A condition d'avoir volé, le petit garçon est logé, nourri convenablement, instruit, pourvu d'une éducation professionnelle. Il revêt un uniforme propre. Il est interné dans une cellule confortable, aérée par un grillage peint en bleu. Il a pour ses récréations, des cours ombragées, spacieuses. On apprend aux filles la couture, au?
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garçons la serrurerie. Cent photographies renseignaient sur les magnificences des édifices, la splendeur des dortoirs, la hauteur des ateliers clarteux. Cherchez les mêmes choses autour de l'école. Rien. Seule l'enfance coupable mérite qu'on la sauve. L'enfance innocente est abandonnée à l'exploitation de- sa famille qui la retire de l'école pour l'envoyer aux champs sarcler la betterave et pousser la brouette à fumier, pour la rouer de coups dès la moindre objection et la mettre en l'état de ces petits martyrs, incontinent célèbres dans les journaux à faits divers illustrés.
Perdant l'illusion de l'enfance bienheureuse, nous avons également perdu celle de l'enfance angélique. Nul n'ignore que tous les vices croissent rapidement aux cœurs des petits. Leur force torture les animaux trop faibles, opprime le camarade qui ne peut résister. Leur astuce dérobe ce que leur gourmandise convoite. Les gamines des rues et des ruelles expérimentent leur pouvoir de séduction, bien avant l'adolescence, et, parfois, en tirent profit. La petite marchande de lacets nous offre son éventaire et l'équivoque promesse de ses yeux malins. Gavroche joue volontiers au cambrioleur, dès que ses jambes
lui permettent la célérité de la fuite. Chaque an, les statistiques judiciaires affirment la précocité des criminels enfuis de l'école. Si la police arrête un vieux satyre des faubourgs, innombrables se comptent les fillettes qui se plurent à le réjouir moyennant quelques gâteaux ou quelques bonbons. Sur ce point, les champs ne le crdent guère à la ville.
Je sais bien que nous. Français, avons coutume de souligner nos défauts, alors que les écrivains d'autre race mettent en vedette leurs qualités. Aussi, pensai-je qu'à l'étranger, la corruption de l'enfance est égale. L'Angleterre et l'Allemagne livrent quelquefois des secrets de leur hypocrisie. C'est toujours bien plus ignoble que chez nous. Il ne faut donc pas nous préserver de notre franchise qui nous porte à nous amender, qui finira par nous assainir.
Franz Halz et Fragonard ont raison contre Greuze et Drouais. L'enfant n'est pas un ange radieux de la félicité céleste. C'est une victime que la famille exploite, que les parents torturent, que les vices dégradent et que la maladie extermine. Voilà pour la progéniture du peuple en général; voilà le terme positif de la discussion.
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Certes les fils des ouvriers à l'aise, des commerçants, des bourgeois, ceux des castes élevées échappent à ces misères. Poupées merveilleuses pour les jeunes mères qui les parent de jolies robes, de dentelles précieuses, ils avancent roses et titubants, le rire entre les fossettes de leurs joues. Pour leurs pareils furent inventés les miracles des jouets anciens, et ce peuple de statuettes en bois merveilleusement sculptées qui orna les crèches de Noël, au XVIIIc siècle. Sous une vitrine, un orchestre de nègres souffle dans les instruments, cogne sur le tambour de basque, bat la caisse, heurte les cymbales. Pas une des figures, qui n'ait sa psychologie propre, complètement marquée dans les accidents de la grimace, la crispation des doigts et le port de la tête. L'un écoute le son qu'il provoque. La rage joyeuse d'un autre s'acharne à précipiter le tintamarre. L'art de celui-ci savoure ce qu'il module, le front penché, à l'oreille tendue, l'œil vague. Celui-là triomphe évidemment par toute l'âme avec l'harmonie dont il croit atteindre la sublime apogée. Vêtus d'étoffes véritables et de tissus 1res souples, d'épaisseur proportionnée à leur taille, les musiciens paraissent entraîner avec leurs gestes des plis naturels. Ce genre de
sculpture peinte a produit, pour chef-d'œuvre, les cent figurines, ou plus, destinées au Noël de 1750 que fêta Charles de Bourbon à Naples. On y voit les rois mages descendre par un sentier rocheux sur leurs montures et accompagnés de leur suite. Un peuple de gens grouille autour. Au seuil de la taverne, des paysans boivent, attablés. Des marchands poussent leurs mules chargées de fardeaux. Une voyageuse trône sur son palefroi. Des mendiants saluent. C'est une foule italienne entière. Et chaque statuette vaut l'impression d'un portrait peint excellemment, costumé de manière exquise, et qui se cambre sans moins de grâce précise qu'une danseuse de Tanagra.
Nous ne connaissons plus de ces jouets royaux même auprès de nos princes, qu'aucun minuscule carrosse soigneusement fini, • doublé, clouté, ne traîne plus à travers les parcs. Il n'est plus de ces délicieux traîneaux, de formes légères et stables, vernis en vert, et qu'habille un beau velours d'Utrecht cramoisi. Les chevaux de bois manquent aujourd'hui de l'art que l'ouvrier d'antan dispensait afin de créer une bête quasi-naturelle, à la crinière onduleuse, a la queue tordue par le geste de s'émoucher la
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croupe. Aujourd'hui, un tel ouvrier s'intitulant artiste mépriserait la tâche de construire un jouet capable d'habituer l'enfant à sentir la beauté d'une forme.
Du XVIe siècle, on a tel biberon de verre simulant un oiseau creux et dont le bec introduisait le lait dans la bouche du nourrisson. Les ailes sont basses autour du corps, et la queue relevée, comme à l'instant où la bête en vie ingurgite dans les becs tendus de sa nichée la miette conquise pendant l'essor. Peut-être, un biberon semblable nourrit-il ce Charles-Quint enfant que Cranach représenta sous les apparences de l'un de ces bébés portant, à l'avance, le teint jaune de leur vieillesse future. Les bajoues larges et flasques, le front déjà volontaire, sous la toque, il regarde l'avenir sans joie et sans illusion, par ses yeux nébuleux. Auprès de lui, sa mère, Jeanne la Folle, comme chauve, dame laide, sèche, et le ventre en pointe, très droite, maintient, de sa tête maussade, l'échafaudage d'un hennin à pans lourds. Un fourreau en drap d'or sangle ses épaules osseuses et sa poitrine nulle, mais s'amplifie sous les hanches en énormes plis roides qui enveloppent à demi l'impérial enfant au visage de vieillard bilieux.
Etrange aussi est le portrait du roi de Rome par Lawrence. Tête de triste avorton, au crâne ovoïde déjà pourvu de la mèche napoléonienne qui recouvre le triangle renversé d'une face laiteuse à menton pointu. Deux yeux azur pourrissant fixent leurs regards hébétés dans le vide.
En sa face brune, épaisse, le Louis XIV de Mignard semble déjà fier de son arrogance, à quatre ans et demi. Toute une famille de qui Philippe de Champaigne perpétua les traits, montre des faces nobles et sereines, un peu niaises toutefois, bien différentes de celle qu'anima l'orgueil du roi-soleil.
Tl est curieux de voir comme, dans ces trois portraits de princes, leur destin semble inscrit dès le bas âge. Charles-Quint y paraît en vieux devin calculateur à la fois craintif et prévoyant ; Louis XIV en maître impérieux ; Napoléon II en être sans vie et sans intelligence. Cranach, Mignard, Lawrence, semblent avoir préconçu l'exact destin des enfants qu'ils peignirent longtemps avant l'heure où se détermina leur sort historique.
S'il fallait conclure de cette remarque, leur éducation royale n'aurait donc servi qu'à développer les tendances innées de ces princes