L'ENFANCE ET SON DESTIN
Elle n'aurait rien modifié d'essentiel en leurs caractères. Devant qu'on les instruisît, ils portaient en eux-mêmes la nécessité de leurs existences.
En vain le Roi de Rome a-t-il dormi dans le berceau de formes élégamment, discrètement renflées, et suspendu à deux barres de thuya raide qu'ornent des cuivres minces, aux inimitables ciselures; en vain le Duc de Rordeaux, l'enfant du miracle fut-il couché dans mie lourde barquette sur laquelle se recourbent les cornes d'abondance en bronze massif profondément travaillé, abondamment feuillu de palmettes. Ni l'un ni l'autre ne devaient ceindre la couronne de Napoléon II, le diadème de Henri V. Le triomphe de leurs races était aboli avant qu'ils fussent nés.
L'ironie du sort ne permet guère aux enfants des élites de compter sur la perpétuation du legs matériel et moral que transmet T ascendance, L'homme doit valoir par lui-même, par l'énergie et le savoir. C'est le sens de ces deux facultés qu'il faut découvrir dans les faces de l'enfance contemporaine, si le peintre veut préjuger de leur félicité en les décrivant. Ainsi, dans son tableau, M. Albert Besnard montre l'en-
fant méditatif et frêle, debout parmi la lumière qui l'absorbe, comme l'absorbe la conception de l'univers même apparu dans le bout de la longue salle par la porte ouverte sur la montagne verdoyante. Nous ne sommes plus au temps de l'innocence et des fauvettes qu'on apprivoise. Plus grave apparaît la vie aux petits mêmes.
Le jeune Français de l'élite s'éduque au lycée. 11 apprend là des éléments de latin et de grec, parce que les races innombrables qui se succédèrent avec les invasions sur le domaine de l'empire romain conserveront seulement leur unité si l'âme des légionnaires et des prêteurs s'éternise en leurs intelligences diverses avec le culte du génie grec conquis par Mummius sur Athènes et Corinthe. Il faut habituer les enfants de 1 élite à penser en sloïques, à vivre ainsi que Brutus et Calon, avec loyauté. grandeur et amour de la dignité personnelle. D'où l'urgence de conserver, quoi qu'on dise, l'instruction classique apte à rendre frères le Provençal et le Breton, le Picard et le Basque, le Tourangeau et le Lorrain. Vikings, Celtes, Phéniciens, Maures et Teutons doivent s'unir par le culte de l'ancêtre latin qui
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forgea nos idées et nos mœurs, qui prépara nos aspirations libertaires. Mais, il est souhaitable que renseignement des langues mortes ne soit point poussé au delà du nécessaire. Comprendre Virgile et Homère, Tacite et Sophocle, Hérodote et Salluste, cela doit suffire sans qu'on s'obstine à vaincre les difficultés des textes philosophiques, à forger de médiocres distiques ou bien à composer des discours pour la clientèle imaginaire d'un forum. La science de la nature, la physique et la chimie, les langues anglaise et allemande doivent se substituer aux raffinements de la philologie antique. A cet enfant de France, il importe, en outre, d'enseigner un métier manuel. Le type de l'homme heureux dans l'avenir proche sera celui d'un mécanicien qui dirigera la locomotive électrique en se récitant des vers de l'Enéide sur la vitesse des cavaliers troyens. Le gentleman qui retirera ses gants pour ajuster les pièces d'une automobile en se rappelant la strophe d'Horace sur les courses de chars dans l'arène, aura de la sorte, réalisé le rêve d'être un homme complet, fort par les bras, et grand par l'esprit, grand comme la part d'univers comprise en sa mémoire.