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CHAPITRE XI

Les carrières utiles

Elevé par des parents à qui les idées ou la discussion répugnent, comme une marque de trivialité, et qui se confient paresseusement aux convenances traditionnelles, sentimentales de l'époque ancienne avec l'espoir vague d'un retour de monarque apte à remettre sur leurs socles l'autorité souveraine, l'Eglise et les preux, Henry de La Mare se trouve dès vingt ans, au milieu du « struggle for life » actuel. Il se débat. Il sombre. Lutte inégale de nos enfants bourgeois confits dans le bocal de la famille conservatrice quelle que soit l'étiquette de ses votes, contre

les fils des races pratiques, germaines ou saxonnes. Parallèlement à cette adolescence évolue celle de la jeunesse rivale et victorieuse. William a un père d'origine allemande qui, arrivé tout à coup dans la ville latine, change les conditions du marché par son audace, sa robuste foi en sa force, son activité et l'économie de sa femme Suissesse. On installe chaque matin le baby dans un plateau de zinc et on l'inonde d'eau glacée. « Les faibles périssent, les forts résistent seuls», dit le médecin consulté sur ce genre d'hygiène. La méthode a donc l'avantage de laisser vivre seulement les produits capables de santé vigoureuse, et par suite, d'efforts continus, d'activité inlassable, soit physique, soit mentale. Voilà le secret du triomphe anglo-saxon. La race élimine, dès la nursery, les rejetons de qualité inférieure... C'est l'application stricte, consciente ou non, de la sélection naturelle. A la sortie du régiment, Henry ne songe qu'à découvrir « un chic bien à soi;>. Il parle l'argot de la caserne, et se colle avec une vieille cabotine parce qu'elle satisfit, jadis, une heure, le duc de Morrry. William monte sur le paquebot, et entreprend un voyage d'études commerciales autour du monde. A Tins-

tant du départ, M. et Mme De La Mare déclarent, navrés que leurs amis les Hermann, « n'ont pas de cœur». Fier d'avoir procréé un fils unique qui conserve le majorât de sa fortune, le père féodal ajoute méprisamment : « Celte grosse Hermann a fait ses enfants comme des lapins; elle s'en détache de même. »

A la fin de la jeunesse, Henry, d'ailleurs pas bête, ni méchant, même sensible, aura ruiné ses parents en l'honneur de la cocotte. Alors sa mère ira demander au père de William, devenu député ministériel, une place de l'Etat poulie fils, afin qu'il puisse vivre pauvrement, avec sa maîtresse décrépite, dans une triste banlieue. Tel est le bonheur qu'elle lui prépara en l'entourant de foulards et de coton dans la nursery, en lui évitant les idées et leur discussion, en l'abusant sur les nécessités de la vie moderne, en espérant, aveugle, un retour impossible de ce passé, où les relations, la tenue, l'ignorance et la vénération des mœurs traditionnelles valaient mieux que l'initiative. William deviendra sans doute le rival de quelque Cecil Rhodes, et recommencera, selon des théories scientifiques, les triomphes dis anciennes invasions normandes Le nouvel homme posera

dans l'es déserts pour jalons de la nouvelle vie, des poteaux télégraphiques, intéressera nègres et Chinois à la vente de ses téléphones, et à l'extraction de sa houille, de son or, de son fer. Comptes faits, l'avenir devra bien plus à celuici quà celui-là. Ainsi, dans un très agréable roman, M. Hugues Le Roux établit avec une sobre fermeté, les termes rigoureux du problème. La solution décidera la fin ou la renaissance des races latines.

M. Hugues Le Roux prêche depuis longtemps, et avec excellence, la mise en valeur du domaine colonial par des familles à demi-fortune. Partout, il a rencontré les objections sentimentales que les personnages de son livre expliquent. Malgré tant de révolutions, l'idéal de nos aristocraties républicaines et nobiliaires est encore de se pousser à la Cour, comme au dixseptième siècle. Les fils sans argent ne cherchent plus une place dans la vénerie du roi, mais ils visent à en conquérir l'équivalence dans un ministère. A vingt ans, ébloui par les lectures du Journal des Voyages, convaincu par les explorations africaines de Paul Soleillet, Savorgnan de Brazza, je voulais, du moins, aller « faire du mouton », en Australie. Muni d'un avoir, j'au-

iais probablement réussi. Au lieu de salir du beau papier blanc dix heures par jour, l'estomac coupé en deux par ma table, la tête étourdie par la hantise des lignes imprimées, dont j'absorbe quotidiennement deux ou trois volumes, je voyagerais, aujourd'hui, pour mon plaisir de riche, dans les Indes et les Japons, les Italies et les Ecosses, en me chantant l'histoire épique des peuples, en me rassasiant de tous les arts. Ma famille ne le permit pas. Elle insistait pour que j'entrasse dans les contributions directes. Mon père avait voulu que je devinsse médecin militaire; parce qu'alors « on a deux cordes à son arc » : le traitement des civils et c.lui des soldats. Ma mère, lectrice merveilleuse des bibliothèques, rêvait de me voir écrire, peindre ou modeler, « Faire du mouton », leur paraissait à tous une besogne honteuse. J'eus la faiblesse de céder aux désirs de ma mère, veuve et seule. Je me fis littérateur. Hélas, que n'ai-je veillé à la multiplication des brebis dans les prés australiens!

Vers 1880, une famille qui gardait en province l'esprit de l'Empire et de la Restauration, considérait encore un commis expéditionnaire à tiouze cents francs comme bien supérieur aux

plus intelligents des banquiers, il avait une place à la Cour. Il était de la maison du roi. Tandis que créer la vie par la force de la spéculation, dans une région inculte et sauvage, faire jaillir du sol les sources de pétrole, bâtir les villes usinières, boulonner les rails de l'Orient à l'Occident, grandir Taise humaine avec les motifs de travail, cela était besogne de vilain, tâche ouvrière et marchande, œuvre de basse roture. D'ailleurs, mes trisaïeux étaient tous industriels ou vendaient quelque chose. Ils avaient d'abord organisé sur la Scarpc, la batellerie pour le transport du charbon. D'autres, fabriquaient du cuivre. D'autres, entretenaient des moulins à eau. On comptait deux évêques et quelques chartriers parmi l'ascendance; mais, jusqu'aux guerres de la République, tout ce monde négociait sans honte et participa vigoureusement aux réformes prèchées par le compatriote Robespierre. L'Empire advint. Tout changea. Militaire, magistrat ou fonctionnaire furent les seuls litres honorables. Officiers, mon bisaïeul fut tué à Wagram, mon grand-père fit toutes les guerres de l'Empire. Quant à mon père, il fut inspecteur des postes. Et il ny eut pas, il n'y a pas encore de

millionnaire qui ne prétende à travestir son fils en général, en procureur, en consul, à tout le moins en chef de bureau. Parmi les Sémites même, un juif officier ou magistrat détient un prestige non pareil. Fût-il hideux, ladre, immoral et pauvre diable, il cueillera l'héritière de son choix, sans peine aucune.

Je ne discute point les raisons de ce préjugé bourgeois. Je crois qu'il répond à un sens faux mais respectable d'orgueil national, se souvenant des origines, et leur rendant hommage. C'est presque un souci d'art.

Je constate simplement que cette erreur, pour sublime qu'on la veuille qualifier, rejette les races latines hors de la vie universelle. Si, pendant deux générations encore, nos élites françaises, bourgeoisie, noblesse, négoce, vouent leur descendance instruite au fonctionnarisme, au militarisme et à la magistrature, le monde latin, supprimé économiquement par la concurrence étrangère, disparaîtra comme patrie. Sans richesse, il deviendra bientôt impossible d'entretenir les armées et les flottes. Nous connaîtrons le sort de nos frères espagnols, certes. Car le politicien paye ses électeurs avec des fonctions.

On comprend très bien, au reste, que l'élan passager des jeunesses citadines vers un réveil du nationalisme fut la réponse à cette critique imposée par l'évidence des faits. L'adolescence des élites, et ceux qui gardent leurs esprits adolescents, malgré l'âge, nous prêchèrent de revenir au militarisme impérial. Cela signifie : « Ce que nous ne pouvons gagner, nous le prendrons les armes à la main. Puisque nous sommes des commerçants médiocres et des coloniaux incapables, redevenons des soldats. La conquête compensera le déficit de la caisse ».

Le raisonnement est dangereux. Car, la bataille dépend du hasard. A supposer que la victoire nous flatte durant quelques années, et que nous en profitions pour rétablir la prospérité de nos affaires, les peuples soumis à nos intérêts économiques, attendront l'heure de la revanche; finiront par la faire sonner. L'histoire ne relate guère d'Austerlitz, d'Iéna, et de Wagram qui n'aient précédé quelque Leipzig et quelque Waterloo. Réveillant des énergies un peu somnolentes de la défense, rendant au pays la conscience trop obscure de ses vigueurs réelles, le nationalisme accomplit une œuvre utile à la perpétuité de la culture française. Il

n'apporte aucun remède. L'exagération des thèmes politiques, les démences naïves des partis peuvent enthousiasmer les cœurs simples ; elles ne remédient malheureusement pas aux maux essentiels. Quels plus admirables soldats que les Osmanlis ? Quelle race plus homogène que la leur ? Quelle foi unifiante et ancestrale plus solide ? Le marchand grec ou arménien leur demeure esclave. Et, cependant, ils ne persisteront que si l'Autriche et la Russie briguant leur succession, hésitent encore à livrer la grande bataille terrible et coûteuse, la bataille du règlement d'hoirie. Cette existence dépend d'un hasard diplomatique.

D'autre part, la Prusse, au dix-septième siècle est un pauvre duché qu'accroissent malaisément, depuis deux cents ans de petites guerres et des achats. Soudain Louis XIV révoque l'édit de Nantes; et les artisans du protestantisme français y affluent. D'autres causes analogues jettent les étrangers dans le Brandebourg, qui devient agricole et industriel. Par l'ingérence de races différentes, la Prusse s'enrichit, développe ses commerces, peut entretenir mieux ses armées. En 1814, son roi entre à côté du tsar Alexandre dans Paris; en 1871, il coiffe, à Versailles, la

couronne de l'empire allemand. Voilà, semble-til, une nation dont la grandeur ne fut pas amoindrie par l'accueil des négoces étrangers.

Certes, les protestants et les juifs teutons envahissent notre vie latine. Mieux qu'aucune gazette antisémite, les enseignes des magasins et les exergues des factures nous renseignent là dessus de façon, péremptoirc. Ils indiquent à l'antimilitariste, comment, après leur victoire guerrière, les Allemands le chasseront de l'atelier, de la boutique, pour accaparer ses bénéfices, ses appointements, son salaire. Mais cela nous affirme plus encore de l'urgence qu'il y aurait à devenir des commerçants supérieurs. Cela ne nous est pas impossible puisque nous semblons maintenant les premiers banquiers du monde. Soyons soldats, oui. mais soyons boutiquiers aussi pour repousser l'invasion par la concurrence avant de la repousser par les armes.

Aussi bien ne paraît-il guère possible aujourd'hui, de s'opposer à cette intrusion, même par la force. La vapeur et l'électricité modifièrent extrêmement les faces de la vie. Certes, nos élites, par bon ton, aiment toujours se croire au temps du coche et des courriers. Quelle que

soit la rubrique de nos gouvernements, l'aristocratie républicaine et noble pense comme sous Louis XV ou sous Charles X. C'est peut-être élégant. C'est à coup sûr puéril.

Or tout dépend des élites. Sous l'ancien régime tout dépendait de la cour déjà, non du roi. Les politiciens de 1848 crurent à la souveraineté de la masse. Maintes observations sur la psychologie des foules, les études historiques plus sérieuses nous avertissent. La masse est incapable. On la mène. Elle se groupe en troupeaux selon le hasard du cri qu'elle entend. Un village est réactionnaire si les cinq personnes qu'on y respecte, pour leur richesse, leur langage ou leur ruse, sont réactionnaires. Il deviendrait anarchiste si elles le devenaient ellesmêmes.

A notre époque, l'individu génial est un mythe. Quelqu'un exprime plus ou moins totalement l'esprit de son milieu. Les circonstances, le sort, l'aiguillon et la pauvreté, de bas instincts vaniteux mettent soudain en vedette, l'un parmi les cent qui lui sont égaux ou supérieurs. Il devient grand homme. Plus l'élite sera pourvue d'intelligence, et plus le grand homme aura de valeur réelle. Le devoir est donc de favoriser

non pas les masses ou les individus, mais les élites, l'ouvrière, la financière, l'intellectuelle et la politique. A elles doit s'adresser l'enseignement. Le livre de M. Hugues Le Roux est, par excellence, une de ces leçons nationales. Il montre à l'aristocratie bourgeoise comment elle détruit le monde latin, en retenant ses fils dans les sangles d'une tradition contraire à toute la nouvelle vie des peuples. Créer des fils uniques pour conserver le majorât, élever l'enfant loin de tous les risques idoines à développer sa résistance, son énergie physique et morale, lui donner l'instruction exclusivement littéraire du collège, le vouer à un emploi de l'Etat, lui cacher les .aspects exacts de la lutte sociale, l'halluciner sur l'importance des conventions mondaines, l'empêcher de courir au loin développer son initiative : ce sont les crimes de lèse-patrie. L'espoir certain du majorât donne à l'enfant trop de confiance en l'avenir. Il ne l'habitue pas à la prévision de devoir le pain, le confort et la fortune aux seules ressources de l'initiative. Cet espoir atténue donc en lui les qualités d'élan et d'ambition. Les soins maternels excessifs empêchent le corps de s'affermir, de s'immuniser contre les maladies; l'habitude du cache-nez et

du manteau rend les poumons sensibles aux moindres changements de la température, et condamne à la chétivité, les organes. L'instruction exclusivement littéraire permet au bachelier de se croire intelligent parce que sa mémoire n'ignore point ; mais cet enseignement lui procure une confiance injustifiée dans ses mérites. Cela le détourne de l'étude supplémentaire, des idées, de la discussion. Cela le moule dans les sentiments communs et sans puissance. Au sortir du régiment le jeune homme mal appris, ayant heurté les hommes reconnaît la piteuse vigueur de son être. Il perd l'estime envers soi. Il se résigne au scepticisme du boulevard qui « ne coupe dans rien». Avide seulement de triompher par le « chic » non par la beauté, il consume les heures dans la nonchalance et la parade. Il est l'odieux «fils à papa», celui qui restitue mal à la circulation, les biens amassés par les ancêtres, au lieu de faire servir ces biens, cette instruction, et une énergie à l'accroissement de l'aise humaine.

Et il ne se juge pas heureux. C'est l'avertissement terrible du livre. Cet égoïsme se trahit lui-même. La mère imprudente en sa tendresse

extrême ignore la récompense de savoir son enfant près du bonheur. Car le bonheur réside à peine dans sa perception brève. Il vit surtout de continuité. Nous atteignons souvent une minute de bonheur. Le difficile est de la perpétuer. Or, si l'homme a su placer dans le triomphe de ses idées ou de ses prophéties son exaltation suprême, la variété des efforts et l'obstination de vaincre l'obstacle peut fournir cette continuité, du moins une fréquence. Si les motifs de l'effort se renouvellent peu. il ne tarde pas à devenir monotone et lassant. Le fils à papa, veule, ricaneur et malheureux, s'abêtit dans un bureau devant une besogne de vieillard, pour rentrer le soir, sous le joug de la maîtresse surannée qui satisfit le caprice de M. de Morny. Gloire et magnificence!

Ainsi en est-il. Ces jeunes gens ne possèdent même pas l'esthétique de la débauche ou du costume, prétexte de leur mission commode. Loin de faire valoir par la splendeur des ajustements certains corps et certains visages impeccables ils s'acoquinent à de très anciennes hétaïres, à des ballerines quinquagénaires, parce que des élégants illustres, dans le temps passé, favorisèrent d'une attention ces vieilles dames. Nous

ne devons même point aux Fils à Papa la gratitude de modes acceptables. Depuis quatrevingts ans, ils ne nous délivrent ni du chapeau cylindrique, ni du hideux pantalon. Leur devoir strict ne serait-il pas d'essayer la restauration du costume Louis XIV et Louis XV? L'habit d'Alceste est une redingote à col droit un peu ample, ses chausses ressemblent aux culottes de cyclistes, et le chapeau d'ecclésiastique imite son couvre-chef. Réunis sur un même corps, ces trois vêtements modernes nous rendraient en une certaine mesure l'aspect d'Alceste et ne nous conserveraient point, jusqu'à la consommation des siècles, celui de Joseph Prudhomme. Les Fils à Papa ne peuvent même point se hausser jusqu'à ce goût de la forme. Ils continuent à entretenir des duègnes et à nous imposer l'apparence la plus affreuse.

Aux mères françaises de régénérer la race. Le meilleur moyen de chasser l'étranger, c'est de lui faire par notre intelligence et notre activité une concurrence insoutenable. Les factures ni les magasins ne porteront plus de noms germains ou anglo-saxons, lorsque nous aurons acquis les équivalents français des énergies anglo-saxonnes et germaniques.

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