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CHAPITRE XII

Les professions lointaines

Lorsque le jeune homme regardera l'avenir, lorsqu'il pèsera ses forces et lorsqu'il aunera son courage, lorsqu il dira : « Le monde est pauvre pour mon ambition », il songera maintenant aux pays nouveaux dont chacun lui vante les richesse vierges. Ces pavillons des navires européens qui flottent par toutes les mers, ne protégeront-ils pas son aventure? Le mystère de T Afrique sentr'ouvre comme une fleur close au matin de l'histoire et qui va s'épanouir à midi, toute éblouissante du soleil, de pollen et d'or. On lève le couvert de la potiche chinoise. Des flammes s'échappent; mais, on distingue les eaux bleues, jaunes, rouges de ses fleuves, les lueurs de ses carbones, le grouillement actif de ses multitudes.

« Je m'en irai donc, pense le jeune homme, tenter là-bas fortune. J'apporterai dans les Orients les bienfaits de l'industrie et de la

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science, el je rapporterai dans le vieil Occident des choses bonnes pour aider mes concitoyens au labeur de la vie. Je leur enseignerai des arts inconnus et délicats, quelques philosophies grandioses, d'autres religions simples et fatales. J'étudierai pour eux, l'âme des peuplades qui sommeillent encore parmi les obscures sensations des origines. Je détiendrai le pouvoir puisque j'aurai conquis l'argent Par moi, des villes se seront édifiées le long d'un chemin de fer africain, autour d'une usine asiatique. Des hommes souffriront et penseront différemment parce que j'aurai fondé une ère dans un lieu lointain. J'aurai créé avec ma force des forces. »

Ayant ainsi décidé, le jeune homme songe à la pénurie des moyens. Gomment gagner, par delà les océans, les pays d'espoir? Une fois parvenu, comment défricher, ensemencer, forer, construire? Voilà ce que demandent, dans leurs lettres inquiètes, ceux que persuade le goût d'accroître la vigueur de leur esprit et leur puissance individuelle.

D'abord, il faut savoir quelle région choisir pour y planter le jalon. En lisant plusieurs ouvrages géographiques, le:s récits de voyages

et d'explorations, on pourra se renseigner dans les bibliothèques. L'office colonial fournit les documents techniques et statistiques, le tableau des conditions commerciales et agronomiques, des transports, des prix de main-d'œuvre. Il conseille les hygiènes spéciales aux climats. Après ces études préliminaires, le jeune homme élit selon ses préférences, le continent où il exercera son activité. S'il est riche, il entreprendra simplement un premier voyage, afin de vérifier sur place, ses connaissances de la nature qu'il compte asservir. S'il ne dispose que du capital minimum, trente, cinquante ou soixante mille francs, cette excursion serait dispendieuse. Pour tourner la difficulté, certains jeunes gens préparent l'examen de Saint-Cyr. A la sortie de l'Ecole, ils prendront du service dans l'infanterie de marine, en demandant à être dirigés sur la colonie de leur choix. Aux frais de l'Etat, et jouissant de leur solde, ils visiteront leur domaine futur de Madagascar, du Tonkin. du Fouta- Djallon, du Soudan.

Les devoirs de leur carrière les habitueront au langage et aux mœurs du pays. Sous l'uniforme, ils s'acclimateront; ils feront des ex périences, ils observeront. Leur engagement fini

ils n'ignoreront rien du nécessaire. Quelques-uns. très modestes, prétendent s'engager comme simples soldats et faire ainsi leur apprentissage colonial. On sait que le général Galliéni favo risa beaucoup ceux de ses fantassins disposés à de pareilles tentatives. Chaque cercle militaire est devenu, à Madagascar, un milieu d'études. Le soldat isolé dans un bourg joue les rôles de maître d"école, ingénieur des ponts et chaussées, juge de paix, agronome, instructeur de milices, fondateur d'industries locales grâce aux indications adroites et précises de l'état-major. Tel caporal commande dans le Betsiléo. à la manière d'un baron féodal. Il reçoit du sergent inspecteur quelques instructions habilement libellées dans le bureau du commandant de cercle. Par leur moyen, il organise, il exploite, il multiplie la production indigène. Le jour où il sera libéré du service, rien ne manquera pins à son expérience de colon. Concessionnaire de l'Etat, il fera probablement fortune, et vieillira très doucement dans un pays que sa science et son activité auront rendu prospère.

Il semble que les obligations du service militaire puissent, ainsi comprises, aider l'esprit d'initiative particulier aux plus énergiques de

la jeunesse. L'exemple donné par le général Galliéni doit être suivi par les autres chefs de corps. Il l'est déjà. Les soldats de Marchand firent pousser des plantes potagères, on s'en souvient, dans les marécages de Fachoda. L'armée commence à n'être plus uniquement la force destructive; elle ohéit enfin à la loi moderne des agglomérations humaines, qui les transforme en forces productrices. Un jour viendra peut-être où les soldats de cavalerie cultiveront eux-mêmes les champs d'avoine et où, parmi les exercices du quartier, l'agriculture tiendra sa place. Déjà plusieurs députés proposent d'établir1 dans les casernes des écoles professionnelles, instituées pour l'éducation du paysan. Des ingénieurs lui enseigneraient les meilleures méthodes de culturc, d'élevage. Au lieu de rendre, après deux ans. un homme uniquement habile à manœuvrer dans le peloton, l' état-major restituerait à la patrie un citoyen plus précieux, enrichi d'un savoir lucratif.! Au bout de six mois, l'instruction du pousse-caillou est à peu près complète. Rien n'empêche que, dès lors, il apprenne l'art de favoriser la vie de ses semblables, avec celui de l'anéantir.

En cela l'infanterie coloniale donne l'exemple.

Elle se peut nommer déjà l'école pratique de colonisation. C'est dans ses régiments que les jeunes hommes possesseurs d'un petit capital ou décidés à l'initiative des commerces exotiques, doivent aller recevoir les leçons de négoce, de prospection, d'élevage. Les récents concours agricoles de Madagascar prouvèrent l'excellence de la méthode. Le bétail breton autrefois débarqué dans l'île, le bœuf zébu autochtone composent des troupeaux modèles. Le porc indigène, très semblable à notre sanglier, est un type parfait. Il se reproduit en nombre. Sa chair ne le cède guère à celle de ses frères métropolitains. On pense importer bientôt le bélier d'Australie. Croisé avec l'espèce locale, il engendrera des bêtes aux laines précieuses, après quelques années de soins. Maintes et maintes personnes millionnaires doivent leur agrément aux brebis qu'on fit paître dans les plaines de la cinquième partie du Monde. Le mouton australien a porté vraiment la toison d'or que cherchèrent jadis les Argonautes de la fable, sur les bords du Pont Euxin, aux pieds du Caucase, parmi les troupeaux de Colchidc. Madagascar peut aussi bien tenter les nouveaux Jasons. De toutes nos colonies elle paraît la mieux munie pour rece-

voir les possesseurs de capitaux modestes, qui trouveront des terres fertiles, une main-d'œuvre à bon marché et toutes les ressources utiles à la prospérité de la culture. Le Tonkin, les possessions en Chine conviendront mieux aux entreprise des riches. Annamites et Chinois tiennent les places de petits cultivateurs.

Aux Européens il est réservé d'y mettre en œuvre les capitaux importants pour l'exploitation grande et scientifiquement raisonnée des rizières qui devront fournir la nourriture de toute la Chine méridionale. Construire, établir et multiplier les moyens de transport, chemins de fer et bateaux de fleuve, diligences automobiles, améliorer la route, approfondir le chenal, établir les quais, draguer, baliser, instituer des compagnies de touage. jeter les ponts, installer les bacs et pénétrer par le Yunnan jusque vers les sources du Yang-Tsé-Kiang, en sillonnant cette région de chemins praticables, telle est la besogne au Tonkin. Tout l'effort français doit concourir à en faire un pays de transit peu coûteux et pourvu de moyens extraordinairement rapides. De la réussite ou de l'insuccès de cet espoir dépend notre fortune nationale. Quand la Chine aura été pourvue du machinisme anglais,

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germain, il y aura surproduction des objets de fabrique. Ceux-ci. les matières premières, charbons, métaux, soies et laines, devront être écoulés vers l'Occident par les voies les plus promptes. Or Saigon sera le premier port où les navires venant de Suez, pourront arrimer le fret chinois. Les terrains montagneux qui séparent la Haute-Birmanie du YuUnan occidental ne permettent pas la construction facile d'un railway britannique. L'Angleterre finira par renoncer à ce mode d'adduction vers l'Inde dos denrées mandarines. Saigon peut devenir, si la timidité de nos capitalistes ne compromet tout, le premier port du monde. C'est une affaire de millions vivement dépensés afin d'établir une large piste de ballast entre Tchao-Toung. à l'ouest du Céleste-Empire, et la capitale de la Cochinchine française.

Le Tonkin est un champ d'expériences réservé aux spéculations de la banque, à la science des ingénieurs. La Tunisie, qu'on cherche à peupler de paysans provençaux et languedociens, satisfait déjà les appétits ambitieux. Belle région destinée à valoir des revenus importants au cultivateur dénué d'esprit aventureux, elle rendra dix ou quinze pour cent

des sommes dépensées, au lieu de deux, quatre et six pour cent que paie le sol métropolitain. Possédant deux ou trois centaines de mille francs les familles qui bénéficieraient des baux à long terme offerts sur le domaine de la main-morte musulmane pourront tripler la valeur de l'argent au bout de vingt années. Les personnes frileuses à la recherche de propriétés sanitaires, agréables, esthétiques, découvriront en Tunisie la réalisation de leur rêve. Mais l'activité fébrile du chercheur de toisons d'or ne peut actuellement s'y démener avec fruit, quelle que soit l'obligation du gouvernement, forcé à l'invention d'un système pour substituer la prépondérance de l'élément fronçais à celle de l'élément italien. Si le principe de solidarité n'élait pas seulement un mot de réunion élecra1û les Chambres voteraient une loi obligeant tout ancien officier ou fonctionnaire à résider en Tunisie huit mois sur douze, pour toucher les arrérages de sa retraite. Les bourses accordées aux lycéens devraient leur être servies dans les établissements d'instruction publique appartenant aux villes du protectorat et Bans ceux de l'Algérie. Les retraités, comme les collégiens, entraîneraient avec eux leurs fa-

milles. Au bord méridional de la Méditerranée, la prépondérance de l'élite française serait définitive, l'an prochain, si l'on prenait soin de désigner aussi, pour les postes de ces régions, les officiers et les fonctionnaires les plus riches, les jeunes soldats appartenant à des familles aisées. Cette merveilleuse contrée ne manquerait pas d'atteindre, en peu de temps, une prospérité unique. Malheureusement l'économie politique ne sort pas de la librairie. Que de protestations comiques et naïves susciterait une telle loi ! Au nom de la liberté chacun obtient aisément de nuire à l'ensemble des Français Cette trahison est servie par les députés. Pour combler, en cette même région de Tunisie et d'Algérie, les vides produits dans les garnisons par le départ des troupes expédiées au Maroc, pour ne pas désorganiser sur le territoire de la métropole, la mobilisation de l'armée aclive, capable de parer au péril des complications européennes, au danger d'une attaque allemande, très possible toujours, selon le vœu pangermaa niste. un ingénu proposa d'inviter les territoriaux à former un corps de volontaires qui. pendant quelques mois, irait à Oran. Constantine. Tunis et Mostaganem. On ferait appel

aux disponibles des arrondissements parisiens et provinciaux qui, lors des élections témoignèrent de leur vive sensibilité patriotique. Il suffirait de retourner la pièce au bureau de recrutement avec mention négative pour demeurer chez soi, ou bien de se présenter à l'heure dite pour être enrégimenté, puis dirigé sur Cette, Marseille, et le pays d'Abd-el-Kader.

L'expérience serait décevante et honteuse. Pfu de patriotes accepteraient la mission. Le chauvin aime mieux boire frais dans l' arrière-boutique, en dormant sur le livre de caisse, quitte à menacer l'Europe de son fauteuil dès la lecture des gazelles énergumènes.

Le peuplement français de la Tunisie restera le problème difficile. Elle n'offre point de chances extraordinaires à l'esprit d'aventure ; elle ne rémunère pas exagérément le capital ; elle attire à peine, par ses réels avantages, les demi-fortunes.

Le ïonkin aux financiers; la Tunisie aux familles françaises méridionales; la Nouvelle-Calédonie aux condamnés, exclusivement ; le Soudan à notre commerce d'exportation pour les colonnades, la quincaillerie, la tabletterie, au commerce d'importation pour les huiles d'ara-

chide, l'ivoire, le caoutchouc, et Madagascar à l'initiative de la jeunesse énergique et munie d'un peu d'argent : ainsi, d'une façon très générale, doivent, semble-t-il, se répartir entre les diverses catégories de citoyens les richesses de l'empire colonial actuel.

Au cours d'un bon livre. M. Louis Vignon analysa les fautes de la régie financière dans les possessions exotiques. En général, les banques pèchent par excès d'indulgence à l'égard de l'emprunteur qui les entraine dans ses opérations téméraires, dans sa ruine? D'autre part, le gouvernement exige trop de discipline étroite pour l'application des règlements aux actes des grandes Compagnies. Le fonctionnaire est jaloux du succès échu au négociant heureux. Le résident qui touche dix mille livres d'appointements voit sans plaisir l'administrateur d'un comptoir encaisser trente ou quarante mille livres de bénéfices, jEt la tracasserie administrative sert cette jalousie. Selon l'auteur de l'« Exploitation de l'empire colonial », le plus sérieux adversaire des colonies françaises est la politique protectionniste. Un tarif métropolitain y favorise exclusivement ou presque les importations françaises au détriment des importations étran-

gères. Certainement, la vente de nos produits industriels augmente là-bas; mais, tout y coûte trop cher. Les conséquences du système aboutissent en fin de compte à rendre l'existence pénible. Obligé d'acquérir selon les prix majorés d'un négoce dont aucune concurrence sérieuse ne limite l'avidité, le colon pâtit. Ce dol formidable empêche l'accroissement de 1 immigration. Il est la cause, principale du moindre peuplement. L'industrie métropolitaine y perd, puisqu'elle ne vendra qu'à des colons et à des indigènes appauvris d'abord par sa faute. Elle tue la poule aux œufs d'or. La vie commerciale intérieure des colonies ne se développe point à cause de cette erreur. Ainsi, le commerçant de Paris, de Rouen, des Vosges, tarit les sources mêmes de sa richesse prochaine, par l'exaction présente. Et cette sottise est particulière à la France: «Notre politique douanière est en opposition avec les idées libérales partout admises en Europe... Obligeant les Africains, les Malgaches, les Annamites, peuples misérables ou pauvres, à consommer des produits chers, on restreint leur faculté d'achat, si étroite déjà par elle-même, et on diminue l'intérêt qu'ils auraient à produire en vue d'échanger ». C'est l'étouffement absolu.

Mais, dira-t-on, à quoi servent les colonies sinon à secourir le commerce métropolitain ? Et quel avantage en tirer si nos colons et les indigènes achètent des marchandises étrangères ? M. Vignon démontre que, même dans ce cas, le bénéfice existe, très réel. « La France, pour alimenter les industries de Lyon, de Marseille, a besoin des soies chinoises, des arachides et des amandes de palmes africaines. Ces produits, elle devrait en acquitter le prix avec des cotonnades grossières ; mais son industrie ne les fabrique point. Alors, elle se tourne vers l'Angleterre et la prend pour intermédiaire. Des navires britanniques portent en Asie et en Afrique, pour acquitter les dettes des Lyonnnis et des Marseillais, maints ballots de fils ou de tissus fabriqués à Manchester, tandis que nos commerçants expédient d'Outre-Manche, en paiement de ces transports et de ces marchandises, les vins, les étoffes de soie et de laine, les articles de Paris, spécialités de notre pays. Les statistiques témoignent de cette opération. « En 1898, les importations de l'Angleterre en France, n'ont été que de 505 millions et demi, tandis que les exportations de la France, en Angleterre atteignaient 1 milliard 24 millions. Ce serait un écart

de 518 millions et demi à notre préjudice, s'il n'avait son explication naturelle, d'une part dans les retours que déterminent les placements de capitaux anglais en France, d'une autre part, — assurément la plus considérable, — dans les paiements et les transports exécutés, pour nous, par l'Angleterre, chez les jaunes et les noirs. Pourrait-on nier, en présence de pareilles constatations, que nos colonies sont pour les industriels français des « débouchés indirects » très importants ? A l'heure où, sous le cabinet de Jules Ferry, l'expédition du Tonkin était l'objet des critiques les plus vives de l'opposition, nous avons entendu M. Clemenceau dire à la tribune : A quoi bon aller au Tonkin ? Nous exportons des pianos, cène sont pas les Annamites qui nous en achèteront !» Les faits et les chiffres font jus- . tice de cette boutade ; lorsque les négociants français ne pourront payer directement en marchandises métropolitaines les soies et les riz Indo-Chinois, ils en feront solder le prix par les Anglais en cotonnades, puis les rembourseront à Londres avec des pianos ».

Les intérêts commerciaux totalisent les patries d'Europe. S'il achète un tricot de Manchester à Hanoï, le colon rembourse par l'intermédiaire

du négociant britannique amateur dœufs français, le cultivateur normand qui fait emplette au Tonkin d'un cocon de soie transformé en cravate et ainsi vendu dans un magasin de Caen.

En aucun livre peut-être celte vie entière de la colonie française ne fut comprise ni démontrée comme dans l'ouvrage intitulé : La grande île de Madagascar, par Marius-Ary Leblond. Ces auteurs célèbres du Zeijèrc et de la Sarabande, ont parfaitement établi la synthèse de l'expansion exotique pour un peuple.

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