CHAPITRE XV
L'équilibre moral
Etudiants, officiers, poètes, fonctionnaires, ingénieurs, nos bacheliers imprimeront sur l'avenir le sceau de leur mentalité. Si la première rencontre avec le réel des choses leur plaît, ils formeront sans doute une élite d'optimistes. S'ils se trouvent déçus, le pessimisme rongera leurs âmes moroses et critiques. Cette expérience préliminaire durera quelque dix années. Après quoi toute cette jeunesse, venant à la trentaine, opposera son esprit fait, son influence acquise, ses espoirs définis aux idées antérieures et régnantes. C'est à vingt-sept ans ou vingt-huit ans, d'ordinaire, que l'homme devient une force sociale. Ensuite la France, lentement, se modifiera selon les désirs de cette génération et selon les souhaits que la nôtre formula. Apparemment, ces deux volontés collectives se mêleront pour constituer une moyenne qui sera le fonds mental de nos races, alors.
Lorsque notre génération quitta le lycée, vers 1880, elle avait appris, de ses professeurs, le scepticisme et l'évo'lutionnisme. La première méthode niait la possibilité logique d'une certitude; la seconde offrait, comme vraisemblance acceptable, comme pis-aller, la loi de la lutte pour la vie et celle d'un transformisme éternel métamorphosant les êtres, avec leur physique et leur moral, d'après les conditions du clinat, du décor géographique, des atavismes accumulés, des aliments fournis par le sol. On aimait l'hypothèse d tc spécifiant que le
nombre de vieilles filles protestantes, de leurs chats enclins à croquer les insectes destructeurs de la luzerne, assure au bétail des comtés cette nourriture abondante, munie de tous les sucs, donc une chair très saine, une viande réparatrice et stimulatrice de l'énergie humaine, capable de triompher, dès lors, par le monde. Ce déterminisme qui attribue aux minets du peuple insulaire, et par suite à la plus modeste vie, le succès des amiraux, des colons et des négociants enchanta nos âmes d'écoliers. Réduisant à rien la volonté de l'individu, déclarant la valeur égale de tout ce qui respire, cette théorie rendait plus évidente l'urgence de la soli-
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darité civique. Ajoutez que le pessimisme en vogue de Schopenhaiier nous défia de savoir le bonheur, que le naturalisme parallèle de Zola, nous indiqua les hypocrisies, le vilain, l'envers des existences honorables. Orgueilleux de pouvoir nier tout principe, mais humblement soumis à la fatalité des forces, nous nous liâmes à la plus proche: la force qui se manifestait par les revendications adversaires de la bourgeoisie que tant de livres admirables condamnaient. Libéraux par scepticisme, socialistes par naturalisme, indulgents par pessimisme, humanitaires par déterminisme, nous allâmes vers nos fins.
Aujourd'hui, le bachelier subit l'influence de Nietzsche comme nous subîmes celle de Schopenhauer. Il a la volonté de puissance et le goût de se faire surhomme. Il cultive les sports, afin d'exercer son caractère au risque, à la vaillance, à l'opiniâtreté. Il révère son individu. Il croit au bonheur. Pour le savourer, il s'émeut avec Jean-Jacques et l'école naturiste qui perpétue cet esprit devant les fruits, le soleil, la forêt. Tous les opuscules des nouveaux poètes contiennent cette litanie qu'eût lue Bernardin de Saint-Pierre, les larmes aux yeux. Autant
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qu'on en peut juger par ceux qui s'expriment au moyen de l'imprimerie, le rêve de l'adolescent vise à se paraître l'Homme robuste au milieu de la nature plantureuse et sentie.
Notre pessimisme, notre déterminisme cherchèrent dans la magie symbolique les motifs de comparer entre elles, les idées lointaines, de les apparenter, de montrer par quelles faces le oui et le non se ressemblaient. Sceptiques, nous fîmes fraterniser les contraires. Et nous adorâmes les arts évoquant le rare, le complexe, l'inquiétant.
Les jeunes gens de cette heure préfèrent le simple et le clair. Ils cherchent la beauté dans l'apparence quotidienne des choses. Le mystère semble pour eux sans attrait. Bien que les découvertes incessantes de la biologie suscitent des problèmes extraordinaires, multiples et bizarres, bien que les thèses bâties sur les mouvements des atomes, des ions et des électrons, sur la radioactivité, sur les colloïdes, révèlent de surprenantes probabilités, il n'en résulte pas, dans les âmes neuves, cette inquiétude ni cette tristesse dont nous fûmes empreints devant les phénomènes qui reculaient infiniment les limites de notre gnose. C'est que déjà sont admises les
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différenciations extrêmes entre le savoir de naguère et celui de tout à l'heure. Les commotions que nous reçûmes en écoutant Taine, Pasteur, Berthelot ne peuvent être ressenties par ceux élevés dans la période où ces paroles se vulgarisaient de jour en jour. Le miracle scientifique est devenu banal. Cette génération ne s'étonnera Sucre si, demain. M. de la Yaulx enlève un paquebot sous le moteur de son aérostat dirigeable, tandis que nous demeurâmes slupides d'émotion lorsque la première automobile roula sur l'avenue du Bois. Que de fois ai-je lu, lors de ma vingtième année, des articles ou des chapitres vilipendant le vieux monsieur décoré qui suit les modistes dans la rue. Maintenant, ce menu ragot éga}'e et ne révolte pas. On ne défend plus avec de grands mots l'ingénuité de ces fillettes. Et le fait d'être décoré n'implique pas l'obligation de paraître solennel, chaste, pur, impeccable. Ce qui, vers ce temps-là, était tenu pour abomination, n'excite plus notre rire. Nous admettons que chacun satisfasse ses passions, comme il l'entend, s'il ne nuit pas. Et ce que nous nommions l'hypocrisie s'appelle la tenue » tout simplement, chose estimée nécessaire comme la cravate.
Aussi la génération nouvelle ne peut sentir de la même manière. Nous pensions, au collège, que la société se divisait en deux castes très distinctes et qui ne se mélangeaient pas. Nous pensions que les amis de nos familles étaient tous des personnes irréprochables, que les adultères, les tripoteurs, les courtisanes, vivaient dans un autre groupement, qu'une frontière idéale, mais infranchissable, séparait les deux sortes de gens. À notre grande surprise nous découvrîmes que le mélange se consommait toutes les minutes. A cause de leur fortunc.de leurs fonctions, de leurs parentes, les plus compromis frayaient avec les plus probes. Je me souviens du coup que valut à ma morale stoïque la rencontre d'une femme légère et connue pour ce, dans un salon collet-monté. On allégua qu'on la recevait pour ne pas désoler les siens, par pitié. Or, chacun fêtait la jolie personne. Ses aventures allumaient la curiosité des petites épouses pudiques, qu'elle choquait un peu, qui l'enviaient beaucoup. Les messieurs rivalisaient autour d'elle. Elle était la reine des galas. Je l'avais vue. pour la première fois, dans un pavillon de chasse, où son amant la traitait en ma compagnie, par trop secrètement.
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Quel jeune homme d'à présent ressentirait le trouble intellectuel dont je fus affligé, de longs mois, à la suite de cet incident? Aucun. Chacun sait que le monde a englobé dans ses groupes, pêle-mêle, le vice et la vertu, que même ce rapprochement est souhaitable, qu'il donne du piquant aux réceptions, que d'ailleurs les conséquences ne semblent pas autrement funestes, la vertu demeurant vertu, le vice se gardant bien de s'amender.
Il est donc à présumer que cette jeunesse nouvelle ne souffrira point de ces heurts qui nous 'désolèrent. Le drame lugubre du désastre militaire, ses rancunes, ses désirs de revanche ne l'ont pas obsédée non plus, comme il nous obsédèrent, vingt ou trente ans. La défaite de Sedan afflige cette adolescence juste comme nous affligea le récit de Waterloo. L'ouverture des continents vierges à la chance des Européens, la facilité des longs voyages, tout cela promet Taise que les contrées tropicales offrent aux âmes es du naturisme inauguré par Jean-Jacques, uscité noblement par Francis Vielé Griffin, par Saint-Georges Bouhelier, par Madame de illes, par Francis James, par Abel Bonnard. La nouvelle jeunesse saura goûter la vie. ses
opulences et ses voluptés sans le remords que l'éducation stoïque de jadis nous prodigua. Gageons que l'optimisme guidera ces volontés hardies, simplistes et franches.
Dans cet optimisme et ce. noir pessimisme, un esprit va s'engendrer qui sera tout d'équilibre, Dans une dizaine d'années, la France aura quelque peu rajeuni mentalement. Cette phase de vieillesse, d'anxiétés et de lassitude où elle se complaît, depuis un quart de siècle, prendra fin. Elle jouira d'une audace avertie, non aveugle. Elle connaîtra des heures de force mûre et d'enthousiasme éclairé. Saluons cette adolescence qui sort aujourd'hui des collèges, sous de si beaux auspices, et qui préparera sans doute de la gloire au nom latin.