CHAPITRE XVI
Le génie de la langue
Haïssons le parti pris. Il est l'adversaire de toute sagesse, de tout progrès, de tout harmonieux équilibre. Donc, et si pénible que paraisse aux yeux du lettré le dessein de réformer l'orthographe en un coup, de changer le visage familial de nos pensées françaises, il sied pourtant d'examiner cette entreprise.
Assez brutalement, les philologues patentés en assument la mission. Ils ironisent à l'égard de l'Académie dont ils narguent les goûts traditionnels; et ils déclarent à grand vacarme qu'ils vont opérer scientifiquement — eux! Loin de nous l'idée de mettre en doute le savoir des chartistes copieusement diplômés. Néanmoins, le premier mot que défigure M. Paul Meyer, rapporteur du projet devient, par là même, un solécisme, une faute grave contre la logique, contre l'étymologie: « Les fâmes sont extrêmes:
elles sont meilleures ou pires que les hommes ». « Fâmes » au lieu de « femmes » !• Nul n'ignore que le français, l'espagnol et l'italien sont des patois, ou plutôt des dialectes du latin; comme le dorien et l'ionien étaient des dialectes du grec. En vérité, la langue mère, la langue pure de nos races, c'est depuis dix-huit cents ans le verbe de César ou de ses légionnaires plutôt. Antérieurement à la civilisation romaine, il n'existait pas de langue écrite, c'est-à-dire qu'il n'existait rien. Le français semble une déviation normale du latin employé par les soldats colonisateurs, par les auxiliaires civils venus à leur suite. On peut affirmer, d'une façon générale, que le latin de Tacite et de Virgile traduisait les sentiments des personnes instruites; et que le français de la Chanson de Roland perpétue le vocabulaire du peuple italique appelé par les proconsuls dans les camps de la Gaule, afin de les transformer en villes, en municipes, sur le modèle des cités cisalpines. Ces principes d'histoire admis, il apparaît qu'en toute logique, si nous modifions l'orthographe, il convient de le faire en tenant compte des origines. Or, le latin, famé, signifie « réputation, renommé tandis que l'idée femme s'exprimait par le mot
fcmina : M. Paul Meyer nous offre donc un contre-sens. La phrase qu'il signe voudrait dire, scientifiquement, puisqu'il en appelle à la science : « Les réputations sont extrêmes ; elles sont meilleures ou pires que les hommes »• Nonsens ou contre-sens évidents l'un et l'autre selon les deux manières d'interpréter ce texte-
Que voilà donc une pitoyable réforme scientifique! Et comme M. Paul Meyer élabore de l'inconséquence, de l'étourderie, de l'illogisme, pour un chartiste! De môme, quand il change «elle» en <elcs». L'étymologie enseigne quilla fut le vocable père. Et, d'ailleurs, chacun de nous fait sentir, en parlant, les deux 1. Cependant, le « homines » des Romains comprenant un seul m, acceptons de supprimer le second, bien que cette duplication provienne sans doute des copistes ayant inscrit par trois jambages égaux l'i et l'n. Donc sur trois mots arrangés de la phrase classique, le premier engendre un contresens; l'autre dément l'étymologie, la coutume actuelle de prononcer, et cette phonétique très embryonnaire qu'on invoque; le dernier, uniquement, correspond à une espèce de déduction. Je ne sais comment les académiciens auraient abordé la besogne que s'arrogent les phi-
lologues, mais je crois que tels conseils érudits de MM. Brunetière et Faguet eussent détourné leurs collègues d'erreurs si lourdes.
Ce n'est pas que je réprouve le désir de simplification. Toutefois, il convient de fixer une méthode saine de travail. Si l'on veut aboutir à un avantage indiscutable, le mieux serait de rebâtir l'architecture des mots à l'exemple de celle qu'ils avaient du temps latin.
Persuadant les Espagnols et les Italiens d'accomplir chez eux des amendements parallèles, on ramènerait assez vite les trois dialectes à une certaine unité du moins écrite. Bien au contraire, la proposition des philologues français annonce un divorce linguistique entre les trois nations qui s'évertuent à cette heure pour renouer les liens de la famille méditerranéenne civilisatrice du monde. Evidemment, l'orthographe présente mille difficultés qui compliquent la tâche du pédagogue. Evidemment, il est oiseux de consommer un nombre excessif de classes pour obtenir des élèves la dictée sans faute. Evidemment, mieux vaudrait que ces heures fussent employées à l'accroissement de connaissances historiques et scientifiques, mais le remède n'est point dans un travestissement contraire au
génie même de la langue. Il suffira que les examinateurs attachent moins de conséquences à l'étourderie du candidat oubliant l'h « d'orthopédie » et la règle de « feu ma tante ». Car, si nous ne voulons vouer à l'abêtissement toute la jeunesse, il importe de la juger, enfin, sur les idées qu'elle acquiert, et non sur l'impeccabilité de l'expression. L'enfant, l'adolescent qui dissertent bien sur un problème de simple morale, qui narrent de façon imaginée quelque épisode, qui relatent la succession des faits avec une certaine intelligence de leurs causes, ceuxlà méritent la palme, même s'ils laissèrent échapper un barbarisme ou deux; tandis qu'une composition correcte, mais stupide, doit normalement retenir peu de suffrages. A qui l'Etat de préférence, doit-il ouvrir les diverses carrières? Aux jeunes gens qui savent les règles et les solutions toutes faites, ou bien aux jeunes gens capables d'initiative, de sagacité, de création? Aux seconds certainement. Le corps enseignant n'a pas toujours partagé cette opinion. Naguère et pour éliminer le nombre voulu des candidats aux fonctions administratives, les jurys composaient encore des textes pleins de traquenards et d'embûches. Ces préparateurs des questions
s'ingéniaient afin que les concurrents fussent troublés par l'obligation d'employer sans bévue «tout, quelque», les participes exceptionnels et les mots rares. Ainsi, l'on jetait hors des professions libérales, la jeunesse mal corrompue par le psittacisme scolaire. Il eût été moins bête de procéder à cette élimination en convainquant d'ignorance les candidats interrogés sur l'histoire des routes commerciales, sur les conséquences économiques des grandes guerres, sur les ressources naturelles, agricoles et industrielles des pays lointains. Rien n'empêche les universitaires de préférer cette méthode-ci. Qu'ils cotent très haut la meilleure synthèse de connaissances; qu'ils comptent pour rien, ou presque la faute d'expression, et ils rciidronL à l'avenir du pays le service essentiel pour lequel ils sont gagés, au lieu de satisfaire une manie de spécialistes tatillons, nigauds.
Voilà, je pense, la bonne solution du problème. Nul besoin, pour cela, de cruellement défigurer notre pensée française, car, lui retirer sa physionomie héréditaire serait un acte barbare. En effet, on appelle écrivain de génie, à l'ordinaire, ceux qui savent exprimer la synthèse des idées, des sentiments et des aspirations propres à une
race, depuis ses origines, par le moyen de fables symboliques.
Ainsi Eschyle, Shakespeare et Gœthe acquirent leur gloire indiscutée. L'un évoqua les titans, fondateurs du prestige humain, et toute l'âme hellénique de ses frères vainqueurs des Perses h Salamine. L'autre, ressuscitant les passions romaines émues autour de César , d'Antoine, en déduisit les influences directes qui régissent aussi la vengeance d'Hamlet. Le troisième rallia les élans de l'obscure fatalité qui conduisit la vie d'Hélène apparue à Faust et celle jaussi de Charlotte, déterminant la mort de Werther. Ces grands hommes firent comprendre à tous que des forces supérieures et inconnues, que des idées vivent à travers les races successives, traversent, par le moyen des invasions, des commerces et des apostolats, les patries, les époques, afin de croître, de prédominer; puis dépérir, leur mission accomplie, en laissant les germes d'autres forces, d'autres idées".
Le génie des littératures consiste en cet esprit de synthèse brusquement révélé par quelques œuvres rares au cours des siècles, comme celles de Montaigne et de Flaubert, en France, voire comme celles d'Hugo. De ce dernier, si l'élite
aime surtout la Légende des Siècles, c'est que l'esprit de totalisation s'y découvre marquant tout l'effort des races méditerranéennes, et offrant pour conclusion la synthèse complète du Satyre.
Or. le mot est un poème aussi. Jadis hiéroglyphe, dessin, il symbolise les âges de la pensée qiril fixe. Retrancher de lui toute une époque en négligeant l'étymologie. en méconnaissant le sens et l'esthétique premiers du signe, c'est démembrer sa longue beauté. Il faut que nous lisions, dans nos livres, l'idée helléno-latine qui nous forma. Cela est sain. Cela est nécessaire à la cohésion des esprits français issus de peuples divers, et n'ayant, pour s'apparenter étroitement, que cette communauté d'éducation méditerranéenne. Modifier l'orthographe, sans respecter les origines, c'est anéantir le génie de la langue, autant que si l'on brûlait tous les exemplaires du Prométhée d'Eschyle pour ne conserver que les Perses, tous les exemplaires de Jules César pour ne conserver qu'Hamlet, tous les exemplaires du second Faust pour ne conserver que Werther, tous les exemplaires de Salambô et de la Tentation pour ne conserver que Madame Bovary.
Les chartistes et les philologues assumeront-
ils la responsabilité de cette destruction sans que protestent les lettrés? J'espère qu'il n'en sera rien. J'espère qu'une ligue se constituera pour défendre le génie de la langue contre les caprices d'examinateurs embarrassés. Déjà, le meilleur de nos puristes, M. Marcel Boulenger a fait paraître de judicieuses objections, dans un excellent opuscule intitulé: La Querelle de VOr-^ thographe. M. Gaston Deschamps, le critique littéraire de « Temps » manifeste un courroux légitime de normalien, ayant puisé les raisons de sa logique à l'Ecole d'Athènes, durant un long séjour d'études scrupuleuses. Il est impossible que les philologues se refusent à reconnaître leur erreur et à choisir une méthode différente. Ils écouteront les avis très savants de l'unique esprit qu'est M. Rémy de Gourmont et qui, dans la Revue des Idées, critiqua le projet. Ils se rappelleront l'éloquente plaidoirie, publiée au Journal, en 1904, par M. Pierre Louys, celui qui. de tous les vivants, écrit le français avec la plus sûre perfection. Ils admettront les motifs lyriques, exposés par M. Edmond Rostand au Figaro. Ils ne poursuivront pas une réforme qui aurait pour résultat de rendre illisible à nos petits-fils Corneille et Chateaubriand,
Voltaire et Stendhal. Déjà, ne regrettons-nous point de voir, autour de nous, les jeunes gens se dégoûter vite de Rabelais et de Montaigne, parce qu'ils épèlent malaisément les textes de ce seizième siècle à la mentalité si prodigieusement féconde ? Veut-on détruire la synthèse du passé et de l'avenir, synthèse qui constitue expressément le génie d'une littérature ?
Ce crime contre la civilisation latine ne sera pas commis.