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CHAPITRE XVII-XVIII

L'esprit latin

A rencontre de l'opinion commune, je suis près de croire que la moralité gallo-romaine ne diminue pas actuellement. Cette recherche tumultueuse de la vérité qui arme l'esprit critique des Français, depuis les erreurs de M. .Wilson plaît à l'histoire. Un besoin de justice ou de grandeur excite les partis. Les uns rêvent triomphes et conquêtes, les autres, l'idéal d'une justice élevée par-dessus les vénérations usuelles. Ce sont deux thèses vigoureuses. Ne cessons pas de nous rappeler les querelles de la Convention qui préparèrent le monde à connaître les Droits de l'Homme, en lançant jusqu'à Moscou, les armées coléreuses de la République.

Nul ne doit douter que les autres Etats européens souffrent aussi de tares sociales. Leurs journalistes le dissimulent. Cela ne guérit pas. Dix ans, nous avons pendant l'Affaire dénudé notre corps. Nous continuons d'examiner les ab-

ces et les pustules; nous crions au monde les diagnostics. Autour de la plaie, nos docteurs verveux s'animent, se menacent. Ils veulent amputer ou cautériser. Rassurons-nous. Parce qu'ils ne se leurrent pas sur l'importance de la fièvre, ils sauveront le malade. J'augure plus mal de ceux qui refusent de regarder leurs blessures et disent: «Il n'y a rien», par peur du mépris ou des remèdes. Leur mal augmentera sournoisement. Quelque jour, sous leurs apparences de force et de vertu, le corps tombera en pourriture. Mais alors, nous serons l'Homme Sain.

Déjà se manifestent les indices. A Carthagène et Gaëte Edouard VII prépara la renaissance possible du vaste empire latin, qui réunirait quatre-vingt-cinq millions d'Espagnols, d'Italiens et de Français, en face de soixante-seize millions de Germains. Immédiatement, les gazettes de Francfort, 'de Cologne, parlèrent d'entente possible entre Dùplice et Triplice. On estimerait à tort que les publications quasi-officieuses d'outre-Rhin eussent disserté de la sorte, si leurs inspirateurs croyaient fermement à la décadence de notre nationalité. Au contraire, elles perfectionneraient l'œuvre de dénigrement, prépareraient l'attaque ajournée depuis trente ans pour la-

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quelle défie l'Angleterre. Mais, nous sommes redoutables. Notre artillerie qu'on va doubler semble la meilleure. De l'emploi de cette arme dépendra le sort des batailles futures. Lisons les mémoires de Bismarck. On y apprend quelle piteuse situation fut celle des troupes allemandes au siège de Paris. Les transports ne se pouvaient accomplir. L'argent manquait. Tout un corps entrait à Orléans, les orteils perçant les bottes. Les soldats grognaient. La discipline faiblissait. Il eût fallu réaliser le vœu de Rosscl et de Gambetta, résister jusqu'au printemps. Rien n'était plus à perdre, tout était à regagner. Dans l'Ouest, au Midi, on reformait des divisions qui, en mars ou en avril, eussent pu reprendre victorieusement l'offensive contre un ennemi à bout de forces. L'hiver cessant de nuire, une deuxième tentative, analogue à celle des Bourbaki, eût abouti sans doute, dégagé la trouée de Belfort et ouvert le pays allemand à nos gardes nationaux. Malgré l'ignorance des chefs habitués à courre contre le Kabyle, malgré l'inertie de Bazaine, l'incurie du grand état -major, la résignation lâche de tous les Trochu, l'armement trop inférieur, le manque d'organisation, il fallut sept mois pour réduire la France ;

car l'élément civil de la défense nationale avait vivifié la mollesse des généraux. Combien de mois seraient nécessaires, aujourd'hui, les conditions de la lutte étant égalisées; et le contrôle de l'inquiétude publique étant devenu l'efficace aiguillon des impérities? C'est ce que pensent nos adversaires.

Nos arts et nos sciences, l'énorme surproduction intellectuelle de la jeune élite démentent notre prétendue décadence. De toutes parts, on se réveille. M. Doumcr a fait del'Indo-Chinc un pays de richesses. Les coloniaux s'évertuent, fondent les ligues, envoient des petits capitalistes en Nouvelle-Calédonie, où le père de famille, possesseur de cinquante mille francs, va pouvoir, en dix années de culture, constituer les fortunes de sa descendance. Les déportés vieillissent en heureux. propriétaires. Au Dahomey, l'opulence se multiplie. Saigon est la plus belle ville de l'Asie.

A la Sorbonne, un jour, M. Bonvalot, fut justement applaudi, lorsqu'il déclara qu'après cent voyages il demeurait convaincu de la suprématie morale française: « Nous avons ici dit-il, de quoi mieux cuisiner que les autres pays..:» Il avait raison. N'étant pas comme les Germains, les

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Saxons ou les Slaves, une nationalité de race homogène, mais une nationalité faite par cinquante familles diverses que l'idée de justice unit à l'origine du mouvement communal, des treizième et quatorzième siècle, pour aboutir à la Révolution française, nous demeurons les dispensateurs des forces celtes, ibères, gauloises, phéniciennes, helléniques, romaines, vandales, gothiques, arabes et franques, mêlées dans notre réservoir géographique et accordées entre elles par le plus superbe idéal du Bien social imposé à l'Europe lors de nos cris en 1792, en 1830, en 1848, en 1871.

J'ai déjà dit ces choses, je les répète à dessein. Voilà toute la force des Latins. Elle est formidade nature. Elle s'atrophie lorsque la tyrannie de sectes au pouvoir la négligent pour s'acharner sur des rivaux terrassés. Elle grandit et domine lorsque sa conscience d'elle-même lui fait secouer les jougs d'oligarchies autoritaires. Il faut qu'elle persévère dans son être comme elle y persévère depuis la chute du président Grévy. Cela seul peut la rendre belle et redoutable à l'Etranger. N'oublions pas que les principes de la République sont l'intelligence et la vertu. Tâchons de conformer les acteus aux théories.

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Aussi ne convient-il pas d'admettre brusquement les anathèmes que certaines gens prononcent avec abondance contre l'enseignement du latin. A la légende des grands stoïques romains nous devons l'esprit de la Révolution française. Les Ney, les Murât, les Augereau, les Bernadotte et les Bonaparte rêvaient de vivre à l'exemple des Scipions, des Cincinnatus, des Marius, des Décius. De ce rêve ils firent l'épopée nationale. Ne négligeons rien de Rome. Enveloppons-nous de la toge des Quirites. Laissons nos fils balbutier sa langue, et lire les distiques de ses poètes, en scandant les dactyles, les spondées, les trochées. Virgile et Sénèque, Pline formèrent les âmes de nos grands citoyens : Montaigne, La Boëtie, Pascal, La Bruyère, Voltaire et Sieyès, leurs fils spirituels. Demeurons forcément des Latins. Reconstituons La Ville. C'est la plus sûre chance de vaincre Vikings et Germains. Veuillons être l'Empire latin d'abord.

Certes, le baccalauréat ne semble pas intangible. Les hasards des examens y paraissent trop fâcheux. Il faut pallier les inconvénients de la méthode. Les moyens abondent. Par exemple, il suffirait qu'à partir de la troisième, chaque composition valût pour le diplôme. Le sujet du

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devoir parviendrait du Ministère sous pli cacheté, qui serait ouvert seulement par le professeur au moment de le dicter devant la classe. Les compositions seraient ensuite envoyées à des juges universitaires qui les noteraient, puis retournées au professeur. A la fin des études, l'élève aurait un dossier à sa lettre du répertoire général, dossier qui remplacerait les résultats de l'épreuve écrite. Ce dossier pourrait servir encore pour les admissions aux écoles. La part du sort serait amoindrie.

Oui, les programmes sont trop chargés; mais, en sciences aussi bien qu'en lettres. Pour apprendre comment se forme et tombe la pluie ou la règle des mouvements planétaires, on abrutit l'enfant avec trop de mathématiques abstraites. Il ne peut satisfaire sa curiosité sur le mécanisme de la locomotive ni sur les vertus du télescope, sans qu'une formidable algèbre n'intervienne et le dégoûte. Que d'adolescents aimeraient les métamorphoses de la chimie si les épouvantails de la nomenclature et des coefficients ne les ahurissaient d'abord. L'histoire naturelle enchante. Déception. Il faut user de sa mémoire pour absorber des classifications interminables, arbitraires. Beaucoup, et tout jeunes,

s'amuseraient à traduire les histoires d'Hérodote, s'il ne fallait avant, sous peine de pensums, rabâcher les conjugaisons des verbes contractés, s'assimiler les différences des dialectes doriens, ioniens, athéniens. A quoi bon les discours, les thèmes grecs, les vers latins, pour le bachelier? Il suffirait qu'il pût traduire les textes commodes d'Homère, de Sophocle, de Quinte-Curce, de Tacite, voire de Lucrèce. Mais, Isocrate. Quintillien, le Cicéron du « De Officiis » ne servent qu'à lui donner de l'ennui. Avec le programme réduit, l'intelligence latine suffirait pour que le citoyen régît ses destinées selon le principe romain de la souveraineté de la Loi. On a souvent parlé de convoquer une assemblée constituante; on s'aperçoit que le pacte de 1875 visait uniquement à prolonger les institutions monarchiques sous l'étiquette républicaine, à prolonger la souveraineté franque, au détriment de la révolution gallo-romaine.

On a cent fois proposé que les ministres fussent toujours pris en dehors du Parlement. Ainsi, les partis n'auraient plus d'avantages à mctlre le ministère en minorité pour lui substituer leurs créatures. Les gouvernants dépendraient moins des députés unis, en syndicats divers, et

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ne promettant leur vote qu'en échange de droits protecteurs, de primes, ou d'arrangements économiques favorables aux particuliers, ruineux pour l'Etat.

L'intelligence étant le principe de la République, la fonction du premier magistrat serait plus logiquement confiée à un membre de l'Institut. Cette compagnies reste ouverte à toutes les classes. Des industriels et des agronomes y figurent. Les artistes, qui ne sont que des ouvriers spécialistes, y sont appelés. Au nombre de ces membres, on a compté des soldats, des marins.

Le recrutement du Sénat devrait appartenir non pas aux municipalités, mais aux classes instruites de la nation : Docteurs, Magistrats, Professeurs. Ils seraient l'expression de la France latine et savante.

Voilà certaines des réformes qui conviendraient à l'esprit romain de la République. Persévérant dans son principe, elle se fortifierait tant que son amitié deviendrait la chose la plus précieuse pour les nations. Peut-être alors verrions-nous cette alliance continentale du pangermanisme, du panslavisme et du panlatinisme qui, solide, assurerait au monde la paix sans conteste.

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