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CHAPITRE XIX

La Science et la Foi sous les oripeaux de la ballerine.

Dans une architecture de lumières nuancées, sous maintes ombrelles épanouies en chrysanthèmes mauves, en chrysanthèmes d'or, en chrysanthèmes pourprés, en chrysanthèmes blancs, de sveltes nudités ballent, filles-fleurs, chatoient, virent, penchent les fruits blonds de leurs gorges grasses. Celles-là sourient par des lèvres écarlates, celles-ci par des regards charbonneux. Les unes dansent, s'agenouillent et se cambrent, les gorges jaillies des corsages. D'autres lèvent les bras et révèlent les creux des aisselles mousseuses ; puis, se redressent et meu-

vent ensemble les galbes de leurs jambes roses, parmi les tulles agités de leurs corolles multicolores. Toutes défilent en tordant leurs hanches langoureuses, en rythmant les spasmes de leurs pas. et l'œillade ombrée de chapeaux à pétales extravagants. Impersonnelles, graves, toutefois, comme les prêtresses des cultes antiques, poulies dévots du petit théâtre boulevardier aux élégantes tentures de panne bleuâtre. C'est la promesse de joie que donne, par l'intermédiaire du ballet, la capitale des villes, aux adolescents, aux vojTageurs des provinces et du monde. .%

Certes, le spectacle de l'Olympia ne prête à l'attention qu'une fois ou deux, pendant la soirée, et durant un laps assez bref, cette harmonie de suggestions féminines, lumineuses et florales, où se nouent, en un éblouissemcnt, les évocations de la nature, de l'humanité, et des fluides mystérieux qu'asservit la science afin d'illuminer les nuits de luxe. Mais cela mérite qu'on attende, deux heures, l'instant de l'apogée. Au reste, des filles amusantes jouent dans les intervalles, font des mines drôles, sautillent en maillots remplis, et préparent de la sorte la minute du symbole figuratif où s'inscrit, dans les plus jolis signes de la vie humaine, le total

des efforts acquis, depuis le bonheur d'admirer une belle plante, jusqu'à celui de réussir à faire méthodiquement étinceler les reflets de la foudre sur des oripeaux et des épidémies.

Les prêtresses des temps anciens servaient des enchantements pareils pour la tentation du néophyte amené dans le sanctuaire pendant les phases de l'examen initiateur. Il fallait d'abord affronter les risques du duel offerts par de redoutables spadassins. Ensuite, on laissait le récipiendaire avec les danseuses sacrées, qui ne se livreraient à lui qu'en échange d'une maxime apprise des hjérodules sous le serment de la tenir secrète. Par les voluptés de leurs attitudes, elles essayaient de séduire sa nature virile. Tout le grisait : le breuvage de la coupe qu'on lui avait tendue, l'odeur des fruits entassés sur les plateaux, la mollesse des parfums que soufflaient les cassolettes, la douceur du tissu canonique coulant autour de ses membres, les sentences des murs invitant à jouir de l'heure plutôt que d'une sagesse inconnue, lointaine, peutêtre vaine, sans doute inutile pour triompher des rivaux avec éclat. S'il ne résistait point à l'ivresse des sens exacerbés, de la boisson capiteuse, des parfums subtils, vigoureux jusqu'à

éteindre le cerveau, s'il nommait, la voix haute, la mixime secrète confiée par les hiérodules, les prêtresses aussitôt lui livraient les délices de leurs corps. Quelques heures, il goûtait un paroxysme de félicités charnelles; puis, tout à coup, les bayadères le chassaient du temple à coups de fouet, le couvraient de crachats et de cendres. La chance de connaître les mystères de la science et de la philosophie était interdite à jamais, comme celle de gouverner la nation par l'intermédiaire du roi. valet militaire des prêtres. Car. la monarchie orientale fut toujours dépendante des collèges hiératiques ; c'est-à-dire de Tintelligence scientifique dissimulée dans les sanctuaires par une élite étroite, méfiante dans ses admissions, mais très puissante sur l'esprit du vulgaire, grâce aux miracles électriques et h l'emploi des ferments qui empoisonnent les airs avec les eaux, qui répandent la peste, qui terrifient l'imagination des peuples avant de les châtier. Sans doute, lorsque Moïse initié de Memphis. menaça des sept plaies, puis en frappa réellement les Egyptiens, il usa des connaissances en microbiologie que possédaient les serviteurs d'Isis. Aujourd'hui les membres de l'Institut Pasteur, s'ils utilisaient leurs bouillons de

culture, pourraient, à leur caprice, propager les épidémies et les épizooties mêmes qui tuèrent tous les premiers-nés des maîtres d'Israël, et qui firent se contaminer leurs troupeaux. Nous ne possédons plus, ou plutôt nous n'avons pas encore reconquis l'art d'attirer facilement l'orage de former la grêle dans les nues ; pourtant, chaque lecteur de publications scientifiques prévoit les méthodes qui conduiraient à de pareilles résurrections du vieux savoir oublié. Les prêtres d'Egypte et de Chaldée, épouvantant les foules, les maintenaient en leur obéissance. Par elles, ils menaçaient le prestige du soldat autocrate, s'il voulait désobéir. Eux, semblaient vraiment les frères de la divinité. Ainsi créèrent-ils l'esprit religieux dont les masses demeurent imprégnées, et que redoutent encore les ministres de notre Troisième République, comme le redoutaient les Pharaons.

Telle est l'origine du sentiment clérical, cette admiration peureuse envers le personnage revêtu du saeerdoce. Aux époques de l'hégémonk élamite, de la suprématie chaldéenne, une science très complète, sous les figures de la religion, gouvernait les masses, politiquement soumises à une ignorance profonde, qui croyaient

au miracle et s'abîmaient dans la terreur au seul crépitement de l'étincelle électrique sur le sceptre du mage. Tout prenait l'apparence du prodige, fût-ce même le jet de l'eau après le forage d'un puits artésien, dans un pays sec. Les prédictions des épidémies et leur venue, celle des éclipses, celles de phénomènes hydrauliques. l'emploi de certaines forces, aujourd'hui perdues, et qui servirent probablement à la construction de la Tour de Babel, des Pyramides, des monuments énormes, une télégraphie sans fil, agissant aux faîtes des tours de Bélus qui surmontaient les temples, et permettant aux annonciateurs sacrés de prédire les tempêtes, les invasions, l'arrivée des sauterelles : voilà les miracles dont les foules s'ébaubirent. durant une centaine de siècles au moins. Transmis de génération en génération, et cultivé par des prêtres inférieurs, non initiés eux-mêmes, cet étonnement devint un formidable atavisme, dont nulle race jamais n'ébranla le joug. A une époque, les invasions barbares triomphèrent de cette organisation. Les peuples assyro-sémites furent faibles pour défendre leurs collèges de prêtres; et ceux-ci. qui n'avaient point voulu pourvoir les rois et leurs troupes d'armes trop efficaces, afin de conser-

ver la domination exclusive, ceux-ci furent dispersés. Spécialistes, ils emportèrent seulement, chacun, les secrets dune seule force, fondèrent des sectes étroites, aussitôt pourchassées, puis, exterminées par les pouvoirs militaires. Thérapeutes, prophètes, magiciens, hypnotiseurs, augures, sorciers, alchimistes et astrologues, leurs disciples n'héritèrent plus que d'un savoir tronqué, qui alla s' affaiblissant, tandis que la religion, vidée de sa science, persistait comme un vase somptueux sans élixir. Néanmoins, puisqu'il fallait aux esprits supérieurs une nourriture plus substantielle que celle de vagues légendes astronomiques, la religion, de savante se fit sociale. Elle aboutit à la forme du christianisme essénicn, égalitaire et communiste, dont saint Bernard réalisa presque totalement 1 idéal de fraternité et de chasteté initiatique dans les couvents cisterciens. j

En chassant de l'Europe occidentale et de l'Asie Mineure les restes do la civilisation alexandrine, cette légataire des sciences memphitiques, h's invasions arabes, mongoles et turques rejetèrent en Italie ses protagonistes épars. Dans les Républiques de la péninsule, ils se retrouvèrent ,se reconnurent, furent accueillis par les

princes et les évêques en qualité d'astrologues, de médecins, d'alchimistes. Ils reconstituèrent, à l'époque de la Renaissance, les groupes intellectuels qui devaient mettre au jour l'esprit de la Réforme, les inductions des Marcile Ficin, des Socius, des Christophe Colomb. Répandus jusqu'au fond du Portugal, ces mystagogues apprirent à Vasco de Gama, la forme des mers indiennes.

A ce moment, il dépendit de peu que l'Eglise romaine récupérât le privilège scientifique propre aux collèges de l'hiératisme égyptien. Le pape Jules II, qui traita l'empereur et les rois comme de simples condottieri au service de Saint Pierre, eut l'âme presque assez vigoureuse pour accomplir l'œuvre de restaurer l'ancienne omnipotence du sacerdoce. Dans sa brillante et ferme élude sur Laurent de Médicis, M. André Lebey, encore qu'il soit partial en faveur de son héros, démontre péremptoirement la superbe fécondité mentale de l'élite florentine qui prépara l'éducation de Léon X, fils du Magnifique. Quelle que fût sa remarquable intelligence, oe nouveau pontife, embarrassé d'une lourde politique militaire, mourut trop jeune aussi pour avoir pu terminer la tâche du prédécesseur. Tâche

poursuivie sans faute, cependant, car, autour de Rome, prospérait alors l'esprit suscitant les vigueurs géniales de l'Arioste, du Vinci, de Michel- Ange, de Machiavel et du Corrège. En vain, Adrien VI, Clément VII s'efforcent de même. Paul III va succéder qui, tout halluciné par sa lutte contre le schisme d'Angleterre, convoquera le Concile de Trente, où l'étroitesse de la logique catéchiste renforcera les pouvoirs de l'Inquisition, récemment établie à Naples, déjà trop dotée par le Concile de Latran. On livrera la science aux rages orgueilleuses des évêques, incapables d'admettre la supériorité de la création mentale, mais assez nombreux pour résister au protestantisme envahissant. Paul IV fut le pape des Inquisiteurs. La scission entre la Science et la Foi se consomma. Dès 1692, Galilée sera condamné. La mort de Clément VII avait été celle du grand espoir pontifical qui, réalisé, eût fondé, dans l'Occident, le cosmopolitisme catholique, l'eût appuyé sur une langue universelle, le latin, et l'eût dirigé par un collège de cardinaux, artistes, astronomes, mathématiciens, littérateurs.

Choisissant cette époque comme décor propice à la méditation du docteur Faust, Gœlhe, épris

de Rome qu'il habita, songeait certainement à cette épopée d'idées en luttes sous le trône de saint Pierre, depuis le quinzième jusqu'au dix-septième siècle. La Science et la Foi, Faust et Marguerite tentent l'amour universel. Méphîstophélès ricane; et tout sombre. L'enfant de cette passion ne peut survivre, parmi les luttes basses des appétits. Quelle raison plus humble, en effet, pour diviser l'Eglise anglicane et l'Eglise romaine que le triste instinct d'Henri VIII. Voulant épouser Anne de Bole}rn, et, pour cela divorcer avec Catherine d'Aragon, il se nomme luimême chef de l'Eglise, afin de prononcer le divorce interdit par les canons romains. Il a suffi qu'une fille licencieuse prêtât son corps au goût du roi d'Angleterre pour que les papes, épouvantés du schisme survenu, abandonnassent le rêve de recréer la puissance hiératique et livrassent l'Eglise à la horde hargneuse et bête des moines inquisiteurs.

Sourire d'Anne de Boleyn. Ricanement de Méphistophélès. Et lout changea dans le monde, tout retomba dans l'obscur, parce qu'un souverain avait été faible devant un caprice de courtisane.

Ainsi songe-t-on en admirant à l'Olympia ces

soirs de neige, telle superbe mime qui, dans le collant écarlate de Méphistophélès, mène Faust parmi les filles-fleurs du ballet des chrysanthèmes. Haute, le masque un peu tragique sous les arcs noirs des sourcils, la forme de la mime est un signe pur, un rouge hiéroglyphe de dérision. Il semble qu'elle marque, à chaque pas scandé de ses fortes et sveltes jambes, tout le dédain de l'Univers à l'égard de l'effort des hommes. Elle prête à l'ironie des Lois naturelles la splendeur de son apparence. Isis palpile dans le pourpoint du diable. Un souffle amoureux enfle la gorge blonde entrevue à l'entaille des crevés. Véritablement au centre de ce ballet naïf et sans apprêts, qui réunit, durant quelques secondes, une harmonie de fleurs, de femmes et de lumières, l'antique miracle d'Aphrodite apparaît sous la vêture de Méphistophélès. Le monde ancien et le monde de la Renaissance ricanent dans la splendeur ironique du même visage, que leur prête l'actrice, ignorante de ses prestiges doublés, et riches en suggestions. Ce n'est qu'un instant, peut-être, mais un instant d'émotion mentale au paroxysme.

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