CHAPITRE XX
L'éducation au théâtre.
Au siège d'un vélocipède azuré, l'héroïne de l'opérette se tient immobile, ou presque, cependant qu'elle chante telles rimes de pont-Neuf, et des allusions politiques. Tantôt le cycle tourne habilement sur l'étroite scène du petit théâtre ; tantôt il disparaît dans la coulisse pour laisser, devant les bravos, l'interprète svelte et bleue. Le bras nu, par des gestes clairs, aide la malice du couplet. Gantée d'un maillot pers, la femme S'élance avec le rire d'une note.
L'âme gamine de Paris pépie là, moquant, au cours d'anachronismes cocasses, les ancêtres des croisades, les ancêtres de ce public de Montmartre, qui porte l'ironie à tous ses visages, jeunes, maigres, pâles ou gras, craquelés par l'usage abusif des alcools.
Qu'au soir nuptial deux jeunes couples soient divisés par l'ordre royal enjoignant le départ immédiat des vassaux appelés à la guerre sainte ; que les petites épouses, jointes à leur
tante, suivent, travesties, malgré les défenses et les ceintures de chasteté, leurs maris au camp, que ceux-ci les y prennent pour des ribaudes et des saltimbanques, les lutinent durant maint et maint quiproquo ; cela excite l'imagination du dîneur entré là dans l'intention d'y savourer encore de la sensualité gustative. Cela le ravit de voir les pieux croisés, devenus ridicules, impuissants et cocus, parler l'argot du bar. Des leçons et des pensums il se venge. Des rois et des héros il salue la petitesse amie, les embarras sexuels, les vices minuscules qui font sa vie propre. Il les identifie avec soi-même, en dépit des légendes, des annales, des poèmes, des béatifications. Le sens égalitaire du peuple paraît là dans son âme vraie, celle de la nation totale et unie. Il n'a rien oublié de ses jalousies écolières. Enfant, il haïssait déjà ces figures solennelles qui, revendiquant leurs vertus chevaleresques, l'obsédaient? de leurs exploits dignes d'être sus, entre les dates.
Le dîneur n'a point changé d'âme, malgré la barbe et les amantes. Il compte toujours, et sans plus, ses douze ans espiègles. Peu de gens, on le sait, dépassent l'âge mental de la première adolescence. La plupart, nous restons des en*
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fants dont le physique seul se développa. Beaucoup possèdent éternellement l'optimisme puéril qui oblige à se croire un invincible triomphateur, à prêter aux émotions défendues de l'amour un prestige sournois et maître, à continuer, devant notre poker, le jeu de billes et la satisfaction de s'annoncer enrichi au moyen de dépouilles immédiatement conquises sur autrui, sinon par le fer, du moins par la chance. Ce qui bafoue les leçons, ennemies de nos ébats, au collège, nous restitue la liesse des congés.
C'est la raison du succès, qui accueille toujours les pièces à calembours et. à filles nues. J'avoue que je les préfère à toutes les autres, Si je m'intéresse mal aux cabrioles et aux à-peu-près, je suis étrangement ébloui, en revanche, par un défilé de créatures plastiques, nuancées selon les vertus d'un art incontestable. Le maître de ballet m'en impose autant que le peintre. Chacune des figurantes, placée en son lieu dans la polychromie du' décor, me réjouit autant que la tache de chrome ou de cobalt harmonieusement fixée par le pinceau. En outre, le dessin des formes humaines, divers et vivant grâce à ses défauts mêime, anime les tons qui chatoient. Le mouvement se marie aux lignes et aux tons.
Tout vibre. Les tailles se cambrent dans les plis dorés des satins. Une femme renversée aux bras du valseur laisse paraître, tels les pistils secrets d'une corolle, les pointes mauves de jolis seins qui reglissent dans la cuirasse de soie, pendant qu'elle se redresse languissamment. Nul sculpteur, nul peintre ne produira mieux que ce geste d'un jeune corps. Leur art fixe immobilise. Le maître de ballet joint à leur science des formes et des couleurs, celle du mouvement continu.
En outre, ces sortes de représentations marient très étroitement ceux de la salle et ceux de la scène. Peu d'ennui vient ternir les figures. Toutes les âmes sont aux fenêtres des visages ouverts par la joie ou le bégaiement muet du désir. L'assistance halète entière, se tend, s'élance de toute sa force vers les mimes.
La sagesse n'est-elle pas de quérir une meilleure somme de science dans les amusettes mê mes? Par hypocrisie, nous déclamons en faveur du théâtre littéraire. Nous jugeant intellectuels, ainsi nous péchons contre la sincérité. Car les interprètes dune revue, d'un vaudeville et d'une opérette ne gâtent rien du sujet qu'ils personnifient. La grâce des filles, les sauts des clowns,
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les masques du comique ajoutent à la valeur du texte, qui n'est qu'un subterfuge pour les réunir. Au contraire, si nous lisons Shakespeare, Racine, Gœthe, Ibsen, Becque notre émotion de pensée est autrement puissante qu'au soir où le tragédien nous récite leurs idées. L'éducation du Conservatoire donne de pitoyables résultats. L'éducation de la scène guidée par le goût barbare de la bourgeoisie, avilit les qualités naturelles des comédiens. Désireux de plaire plutôt que de traduire noblement et intégralement la pensée des créateurs, les interprètes des grandes œuvres les abîment à chaque phrase de leur déclamation. Ce fut un supplice que de voir et d'entendre la « Parisienne » incomprise par Mademoiselle Reichenberg. Ces gens-là peuvent servir tel Augier ou tel Pailleron, dont les sottises écrites en charabia ne sont pas d'une littérature supérieure aux tumultueuses pièces de Cluny. La prétention ne constitue pas le mérite, même si cette prétention est admise par le succès obtenu devant les hypocrisies larmoyantes de "la digestion parisienne. Les chefsd'œuvre ne supportent pas d'être interprétés par
la technique uniforme de nos comédiens actuels.
Exception faite pour Raphaël, Duflos qui brille
intensément dans les caprices de Marianne pour Monnet-Sully, qui restitua le caractère d' « Œdipe », pour Antoine qui montra les forces de la vérité héroïque, pour Sarah Bernhardt qui eut les instants réels d'Hamlet, nos tragédiens et comédiens ignorent les rudiments de l'art nécessaire a faire adorer Faust. Lear, Prométhée, Hermione, les « Corbeaux ». La preuve en est qu'en aucun temps ils ne réussirent à cela. Par la faute de leur maladresse, notre bourgeoisie ne. chérit pas ces protagonistes impérissables de la mentalité humaine. Elle leur préfère les plaidoyers de Dumas et des imitateurs, toutes les avocasseries pitoyables transportées depuis le tribunal jusqu'au trou du souffleur, afin d'offrir quelques raisons d'estimer le mensonge sentimental et de se dérober au devoir de loyauté sensible.
Au contraire, l'acteur des revues augmente les efforts de l'œuvre par son humble besogne.
Quand une divette surgit, fine et bleue sur la scène, elle éveille plus d'idées élégantes et spirituelles dans les âmes de son public que telle reine de la vedette n'en suscite, aux tréteaux du boulevard, dans les intelligences bachelières, réunies pour l'audition d'une comédie
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de mœurs où ratiocine sans grâce ni spéciale nou* veauté, le trop banal fantôme de. l'adultère. Sadressant à une collectivité d'élite, cette héroïne devrait lui servir des jeux qui accroîtraient les chances de s'éduquer? Il n'en est rien. Les actrices choisissent elles-mêmes leurs pièces, les amputent, les allongent, les ravaudent, les rapetissent à la mesure de leur pauvre ambition pécuniaire et vaniteuse, sans le moindre souci d'art Loin d'élever les âmes en insinuant de la grandeur à la comédie, elles les abaissent en aggravant l'ignominie des textes par la trivialité de Ileur mimique.
Le Montmartrois sortant de son petit théâtre emporte la vision esthétique de jolies slalucs aux mouvements rythmés et colorés, aux mille forces, heureuses et qui peuplent le musée de sa mémoire, fresques capables de lui fournir les types de la beauté. Quittant les somptueux tréteaux du boulevard, le soupeur rentre chez lui, plus mauvais et plus bas, soupçonneux envers tous et méditant de sales ruses pareilles à celles que la comédie lui conseille. Le commis des Balignolles rejparlera demain de son âme gamine apparue alertement, l'autre sobr-j dans un maillot étroit. Il se voudra tel que la race^
égalitaire, gouailleuse, svelte et pamphlétaire, étourdie, enthousiaste, instinctive, à la mode des zouaves qui firent les mots du bivouac célèbres sous le Second Empire. Il se chérira plus confiant; il n'affirmera point la ridicule prétention d'avoir participé à une messe d'art, alors qu'il s'en assimile inconsciemment beaucoup.
Sûr de sa finesse, de celle de l'auteur, de la comédienne, le boulevardier accorde à des élucubrations sottement déformées une importance indue. Il croit à la littérature et à la morale profonde de pauvres ironies très médiocres. Il en pare l'égoïsme serein de ses vices. Ce pendant, il continue d'ignorer les chefs-d'œuvre que la seule lecture peut faire nourriciers. Aux spectateurs de l'opérette ou de la revue, il reste un souvenir de splendeur plastique. Aux auditeurs de la comédie, il reste une erreur de vanité corrompue, il reste une prétention fausse à la connaissance de l'art.
L'œuvre du café-concert ou du petit théâtre semblera donc plus apte à grandir les esprits que celle de nos scènes littéraires. Croyez à plus d'art dans la pièce des Variétés que dans celle du Vaudeville ou du Gymnase. Fuyons les thèses bébêtes et surannées que dégoisent tant
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de cabotines psychologues qui eurent le soin préalable cT exprimer de leur rôle, sous prétexte de «longueur», les seules idées hautes timidement introduites. Applaudissons les succès des revues à femmes. Elles accroissent mieux la fortune de nos esprits que les conférences dialoguées des scènes historiques.
Nous eûmes tort, jadis, de blâmer la vogue des opérettes et des revues. Cela valait bien la médiocrité de la Comédie de mœurs à quoi s'acharnent les imitateurs de Dumas. Comme le public a raison d'applaudir quatre cent fois « Miss Hêlyett », ou la « Dame de chez Maxim » ! Il n'y a que ce plaisir qui vaille l'immobilité dans un fauteuil de spectacle, puisqu'on se refuse à nous faire chérir le second «Faust», « Andromaque », « Coriolan », les « Corbeaux », « La Nouvelle Idole », le « Roi Lear », « Monsieur Belzy », « La Tante Léontine ». Complétons notre intelligence par l'usage de nos yeux ravis, si l'impéritie de nos tragédiens nous défend d entendre la pensée des chefs-d'œuvre.
Le théâtre doit être cependant le collège des adultes pour l'accroissement de leur mentalité,