CHAPITRE XXI
Le Problème dramatique
Sophocle, Eschyle, Ibsen, Gœthe, un Shakespeare exempt de versification française, parlentils, les spectateurs souffrent de ce hasard. Cela m'afflige.
Donc les pièces munies de valeur intellectuelle sont abîmées par la maladresse des interprètes, peu capables, en général, de les traduire au public. Exprimées rapidement sur la scène, les idées ne laissent pas le temps d'y réfléchir. Je souhaite alors un livre où le drame pourrait être lu très attentivement, relu, sans qu'un personnage hâtif intervienne et trouble mon esprit parce que le rideau doit tomber avant le départ du dernier omnibus.
Mais devant la comédie d'adultère courant, ma voisine rit, larmoie, palpite. Les yeux ardents,
elle s'intéresse aux toilettes que les couturiers exposent sur des mannequins déclamateurs. La voici qui va connaître la manière dont il convient de porter l'éventail et de meubler le boudoir. Mon voisin regarde s'amuser les hommes, toujours riches de la grande comédie, eux qui ne reculent pas au moins devant les dépenses du vice magnifique. L'un et l'autre acquièrent là des excuses pour le péché qu'ils convoitent. De plus, voici personnifié ce que les gazettes narrent à mots couverts, en citant de seules initiales, ce que révèlent de turbulents procès, le fait divers tragique, ce que racontent la concierge, l'épicière et la dame qui reçoit le mardi. Tout s'anime sur les visages. Ne pouvant vivre que de rares minutes ces existences somptueuses, passionnées, les couples se contentent de voir. Madame s'excite. Monsieur regrette. Madame envie. Monsieur calcule et se résigne. A la joie du premier instant, succède une souffrance évidente qui navre. Et la présence de cette douleur aux visages du public suffirait à m'écarter du théâtre, si l'incommodité tortionnaire des sièges n'y avait d'abord réussi.
On se demande quel bourreau inventa l'affreuse étroitesse des loges, cette position des
chaises, entre lesquelles il ne reste aucune place pour les tibias, ces cloisons rouges qui ne permettent que rarement d'entrevoir la mimique des acteurs, entre les coiffures des clames exhibées au bord de la loge et le nez du vieillard tousseur. Aux fauteuils d'orchestre les retardataires vous piétinent, vous choquent du ventre, vous enfoncent du coude, vous bouchent la perspective dès l'instant même où les protagonistes de l'action récitent les mots qui informent de l'essentiel. Derrière, la spectatrice étale son programme contre votre faux-col. Devant s'érigent les chevelures et les jardins des chapeaux, le parfum voisin vous rappelle les cold-creams fondants d'une amie trop épaisse.
Un coude pointu vous creuse, à gauche. La jeune provinciale demande sans cesse au bon oncle, ce que l'amoureux vient d'exprimer et qu'elle n'a pas entendu. La poudre des parquets échappée à l'eau d'arrosage peuple narines et poumons, de microbes irritants. La gêne physique demeure extrême. Et le sens de ma peine propre s'ajoute à celui des rancœurs endurées par mes voisins.
Suis-je à l'Opéra, ces deux souffrances se compliquent d'une troisième.
Obèse et suant, le ténor, devant moi, enfle les veines de son front. Ses cordages vocaux grossissent dans son cou. Il tient à deux mains les soubresauts de sa poitrine. Ses yeux s'injectent. Sa bouche se tord de côté, sur la denture, Le fard craque autour de ses yeux. A pousser les notes difficiles, il va, semble-t-il, se rompre le larynx. Anxieux, moi-même, j'assiste, à cette angoisse. Je redoute la seconde au bout de laquelle Roméo va chanceler, du sang plein la bouche, et tomber, grenouille énorme au ventre débordant les chausses gris-perle. La cantatrice, pour sa roulade, assume l'attitude de toute jeune personne qui se gargarise sous le davier de l'opérateur, après l'arrachement d'une molaire. Hurlant d'amour, ils m'offrent l'image de deux suppliciés qu'un invisible tortionnaire . tenaille, afin que leur cri signale pour moi l'horreur très savante de son art. Mais, partout, l'effort de ses cuivres, l'éclat des cymbales, les tonnerres du tambour, la rage des violons, un orchestre affolé s'évertue, qui couvre la voix des patients. Ceux-ci redoublent de contorsions buccales. En vain, ils aboient, croassent, mugissent et barrissent. L'orchestre tient bon. Les flûtes sifflent, les trombones pétaradent, les tim-
baies retentissent ; et le chef épileptique triomphe en assénant mille coups de bâton dans l'air ébranlé. A la fin, le public s'apitoie. Par une salve de bravos, il termine la hideur du duel entre ces deux faibles cris et le fracas triomphant de la musique.
Les chanteurs sont toujours vaincus, malgré qu'ils en imposent, venant saluer les applaudisseurs, comme si, en réalité, quelqu'un eût pu discerner leurs phrases dans le charivari. Depuis ma tendre enfance, j'essayai d'y parvenir au moment de l'opéra où tous les bruits exaltés communiquent un enthousiasme barbare à la foule. Jamais il ne me fut permis de comprendre. Je m'y résigne, n'étant pas le seul. Dans Madame Bovary, Flaubert, dans la Guerre et la Paix, Tolstoï, montrèrent leur peu de goût pour l'opéra. Toute distance gardée, je connus les mêmes sensations que ces maîtres relatèrent. ,
Cependant, lorsque MM. Colonne et Lamoureux entreprenaient leurs concerts du dimanche la joie brève me fut offerte d'écouter une musique libérée de l'abominable concurrence des voix humaines. Mon plaisir ne dura point. Vite, un monsieur en habit noir, se vint planter sur
l'estrade du chef d'orchestre et nous infligea ses « Ich liebe!» en renouvelant la même apparence de supplicié, tandis qu'une dame rivalisait d'angoisse avec lui. Je dus renoncer à l'agrément des concerts. Il n'en existe plus où la déplaisante exhibition des chanteurs soit épargnée. Je sais bien que les dilettanti me plaindront. La voix humaine est un instrument comme le hautbois, les timbales, et qui fait, dans l'ensemble sa partie. Soit. Mais, alors que ne cache-t-on derrière un rideau les victimes du tortionnaire invisible ? Et quel plaisir peut-on éprouver à considérer la souffrance de ces malheureux?
Il n'en est pas moins vrai qu'elle attire. La mode veut que l'on paye cher le plaisir du théâtre. En son honneur chacun subit l'atroce position du monsieur encastré dans une loge, les rotules sciées par les barreaux postérieurs d'un siège, les hanches étreintes par des accoudoirs et qui n'ose bouger en peur de rebrousser la soie lisse de son chapeau contre un coude, une canne.
Puisque l'on ne se rend pas au théâtre dans le but d'accroître son esprit, puisque toute pièce intelligente est vouée d'abord à l'insuccès, puis-
que le théâtre n'est qu'une manière de salon public, où l'on digère, il importerait qu'on s'y trouvât tout à l'aise. Xenni, sur ce point, le nouvel Opéra-Comique réserve de pires déboires aux jeunes filles en quête de maris, aux coureurs de dots et aux entremetteuses.
Quelles satisfactions justifient donc l'engouement public pour le théâtre. Tout y manque : la commodité d'y paraître et la nouveauté des fables qu'on représente. Depuis cinquante ans. les mêmes adultères s'y répètent et les mêmes quiproquos des vaudevilles jaillissent des mêmes armoires. Notre esprit a connu cependant l'âme d'Ibsen et de Becque, de Mirbeau « La Course du Flambeau », « La Fille sauvage » de Curel, et d'autre part, l'adorable M. Betzy de Paul Alexis, <; la Tante Léontine » de Boniface. Par malheur, ces chefs-d'œuvre aptes seuls à fortifier l'intelligence, sont joués rarement. Dénués de moyens, les acteurs ne surent pas les imposer.
Evidemment l'instruction donnée au Conservatoire semble pitoyable. Les jeunes gens qui sortent de là et qui devraient être capables de créer eux-mêmes des personnages, savent mal presque rien : la répétition du geste de Mlle Mars, l'inflexion de voix de Coquelin ou de Talbot.
Le Mécène manque qui établirait, aux environs de Paris, un collège de comédiens, de ballerines et de chanteurs, qui construirait, dans mi domaine, le théâtre où les chefs-d'œuvre seraient intégralement représentés. Le public populaire y payerait, le dimanche, deux francs la place, et un peu plus, trois fois la semaine, pour les représentations de gala.
On passerait un an ou deux à répéter une pièce. On parviendrait sûrement par le multiple effort de la plastique, de la mimique, de la littérature, à exprimer le génie parfait de chaque époque. Ce ne serait plus un poète qui parlerait, des acteurs qui joueraient l'amour et la haine, mais une race qui se révélerait par ses archétypes reconstitués avec tous leurs atavismes et leurs tendances.
Le décor serait dû aux peintres dont l'art aima les temps à reconstituer sur la scène. Puvis de Chavannes eût rétabli le monde qui suggéra la pensée d'Eschyle.
Ce théâtre serait celui du Peuple, et j'estime qu'une seule représentation de cet ordre arracherait plus d'hommes aux basses habitudes que mille serinons de prêtres ou mille discours parlementaires.
Le théâtre a cet avantage sur les autres manifestations de l'art, qu'il les comprend toutes. On y récite de la littérature ; on exécute de la musique ; le décor résulte d'une collaboration entre le sculpteur, le peintre et le physicien des lumières. C'est donc l'expression de l'Art Intégral. Jusqu'à ce jour, il ne fut qu'un moyen piteux d'amuser. Il lui faut devenir ce qu'il était chez les Grecs, ce qu'il est, par .Wagner, jen Allemagne, et par Ibsen, au Septentrion : un moyen de faire penser.
Cet art-là remplacerait vite les religions qui agonisent. Dieu deviendrait la Beauté ; c'est-àdire, Lui-même aperçu à travers les transparences de la nature et des énergies humaines qui se conçoivent, ainsi que l'Ensemble des Forces.
Il faudrait que ce théâtre fût élevé au milieu des bois environnants la capitale,, que le mystère de l'ombre protégeât son fronton, que les arts pussent concourir à résumer, en son architecture, les symboles de toutes les connaissances.
Sur la scène, des prêtresses et des officiants se coordonneraient. Aussi les processions accompliraient les sacrifices de tous les cultes anciens. Dans une nef, les vieilles divinités auraient cha-
cime son autel; car les religions furent les premiers drames des peuples, les drames qui contaient la lutte de l'homme contre la peur des éléments, sa gratitude pour les tueurs de fauves, sa dévotion au soleil, sa passion de vivre.
Surtout, se formerait là une école mentale de tragédiens qu'on exercerait à l'intelligence aussi bien qu'au geste, à la voix et aux habiletés particulières du métier. On ne les destinerait plus à servir de grimaces amusantes, mais à instruire par l'emploi savant et simultané de tous les arts, métaphores des philosophies.
Trop souvent l'article dramatique se borne au compte-rendu et à la discussion des idées d'auteurs. En l'état présent de notre drame, cette importance attribuée au signataire de la pièce est excessive, les directeurs ne montant jamais, ou presque jamais, d'œuvre qui vaille une dissertation. La six mille sept cent soixante-dixième posture d'adultère que l'on nous présentera demain ne la méritera point davantage. Les vrais hommes de théâtre, pour le goût actuel du public, sont ceux qui, à l'exemple des Dumas, bâclent en manches de chemise, pendant un entr'acte, le tiers de la pièce à remanier. On n'a donc guère de prétexte pour s'occuper des au-
teurs. Au contraire, il semblerait profitable de morigéner les interprètes et d'améliorer par une guerre constante leurs dispositions, puisque, seuls, ils ont l'importance de créer des émotions, grâce à leurs attitudes et non grâce aux paroles. Une artiste comme Sarah Bernhardt suffira, par ses trouvailles de beauté plastique, et de voix pensante, à nous faire oublier la sottise d'une pièce ordinaire, à effacer complètement cette imperfection derrière la féerie de sa présence. Ce sont des qualités telles que les critiques devraient découvrir en germe chez les interprètes, afin de leur en conseiller le développement et de leur en corriger les défauts.
Au lieu de dire, par exemple: «Monsieur le comte des Sablons aime une autre femme que la sienne, celle-ci en souffre, et, pour se venger de sa douleur, le trompe avec un assidu, M. de la Martinière, etc. » ; le critique devrait nous renseigner ainsi : « Mlle Une telle, qui remplit le rôle de la jalouse, a une belle attitude au premier acte, dans la scène d exposition. Le corps vit souplement en une robe mauve, très simple. Merveilleuse quand elle exprime l'accès de rage succédant à la scène conjugale, ses attitudes rappellent celles des damnées que Michel-Ange évo-
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qua dans le Jugement dernier. Cependant, Mlle Une telle ne met pas à la lumière toute la partie gauche de son visage; et ses mouvements de physionomie gagneraient à être plus éclairés...» Car nous savons depuis l'enfance ce que peut être une scène de jalousie, tandis que nous fûmes toujours mal avertis de goûter les joies que peuvent valoir les formes habilement présentées par un corps humain.
La critique devrait nous faire comprendre ce genre d'excellence, et s'occuper davantage de la plasticité. De la sorte elle habituerait doucement les acteurs au souci de paraître en beauté, si les pièces, de par l'impertinence des directeurs et du public, continuent à décevoir quiconque ne se rend pas au théâtre afin de digérer sur une ritournelle sentimentale.
Ainsi préparerait-on pour le théâtre du Peuple, des interprètes favorables, et, pour l'esprit des Français, mie série de leçons esthétiques bien nécessaires.