‹ La morale de la FranceChapitre 10 sur 60 · XVI PRÉFACE · texte numérisé non relu

XVI PRÉFACE

perdre le pays, le vendre, le mettre à feu et à sang après l'avoir définitivement abêti. Et cette crainte n'est pas très chimérique.

Au cours de son admirable ouvrage de sociologie, « l'Opinion et la foule », Tarde sut démontrer que les imprimés, et non les propos, inspirent les sentiments des hommes depuis un siècle : « Les journaux ont commencé, dit-il, par exprimer Topinion d'abord toute locale de groupes privilégiés, une cour, un parlement, une capitale dont ils reproduisaient les commérages, les discussions, les discours; ils ont fini par diriger presque à leur gré et modeler l'opinion en imposant aux discours et aux conversations la plupart de leurs sujets quotidiens. » L'énorme influence de la littérature classique sur les âmes « généreuses » de l'Empire et delà Restauration; puis de là littérature romantique sur les âmes passionnées que régirent Louis-Philippe, le second Empire et l'Ordre moral; enfin de la littérature naturaliste sur les esprits incrédules et narquois du temps présent : tout cela fut pourvu de force suggestive, obsédante par la multiplication formidable des feuilles. Nées de l'observation psychologique, justifiées par la déduction des philosophes, vulgarisées par les fables des poètes et des romanciers, objectivées et adaptées au phénomène du jour par l'ironie du chroniqueur, l'adresse du reporter et l'imagination du feuilletoniste, quelques sortes de jugements conquièrent, sous cette dernière forme, le total des consciences. A supposer que ces jugements fussent demeurés dans le cercle des psychologues et des philosophes, ils eussent mis un siècle pour se propager, alors qu'en vingt ans ils deviennent, à notre époque, les maîtres d'une patrie. Jean-Jacques Rousseau livre à l'imprimerie, en 1755, son discours sur « l'Origine de l'Inégalité »,

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et en 1762 son « Contrat Social ». Dès 1789, les hommes de la Révolution, imbus de ses idées, triomphent. 11 a fallu trente ans. Vers 1880, Zola dresse la thèse positiviste contre l'hypocrisie bourgeoise. Moins de trente ans après, la bourgeoisie se défend tout anxieuse contre les avant-coureurs du prolétariat près d'être victorieux. Les libelles de 1789, les journaux de 1900 ont ébranlé les croyances les plus solides. Aujourd'hui, cette force évidente repose entre les mains de six personnes omnipotentes que conseillent vingt ou trente autres à peine : financiers, parlementaires, diplomates. A cinquante au plus, ils créent l'opinion publique, et sans autre contrôle que celui des commanditaires. Selon leur convenance, ils filtrent les idées comme les faits. Ils laissent parvenir à la foule uniquement ce qu'ils veulent. De même à Londres, à New- York, à Vienne. Voilà les fauteurs de l'avenir. L'humanité sera stupide ou intelligente, pacifique ou belliqueuse, propriétaire ou communiste, au gré de ces directeurs de journaux et de leurs actionnaires.

La presse fait l'opinion, totalement, sauf en quelques groupes très éclairés, mais sans pouvoir.

Or, de toutes les défaites que subirent nos pères, aucune n'égala celle de Sedan pour les conséquences néfastes. La guerre de cent ans n'avait pas tant affligé les amis du roi de Bourges, car ils purent, assemblés derrière la Loire, recréer une force capable de recouvrer les deux tiers de la Patrie sur les soldats d'Angleterre. Huit ans après Waterloo, le duc d'Angoulème mena nos armées de Bayonne à Cadix, au Trocadéro, en une marche victorieuse et prompte ; puis occupa l'Espagne entière plusieurs saisons, y consolida le régime souhaité par les Chambres françaises de la

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Restauration. Suivirent la délivrance de la Grèce, la conquête de l'Algérie, la prise de Rome, de Sébastopol, la bataille de Solférino, l'expédition de Pékin, cela en moins de trente ans. La presse a gagné en influence ; et depuis trente-huit ans nous vivons tremblants et terrés, parce que, en 1870, notre état-major, mal instruit, mal commandé, se trouva devant les généraux allemands qui décalquaient sur notre Lorraine le plan conçu par Napoléon avant léna, avant Lubeck. Vers 1 898 , pourtant, nous récupérâmes toute notre vigueur militaire. Nous pûmes alors dresser devant l'ennemi une armée formidable, munie de la meilleure artillerie, d'une infanterie à l'endurance exemplaire, d'un état-major savant. Et puis cet effort n'ayant pas été utilisé, nous semblons aujourd'hui revenus à la faiblesse de 1875, lorsque notre flanc saignait encore de toutes les blessures reçues. Le Prussien interdit à nos troupes républicaines de rétablir dans le Maroc l'oindre que troublent des prêtres fanatiques et de féodaux ambitieux assassins de nos ouvriers, de nos docteurs installant là-bas la bienfaisance des voies ferrés, des dispensaires. Chez nous, la presse seconde les adversaires. Elle soutient même des orateurs aveuglés par l'esprit de secte qui se font les panégyristes de l'ennemi. Antipropriétaires, ils nous interdisent de pénétrer dans la propriété des massacreurs. Anticléricaux, ils approuvent la fureur cléricale des ulémas. Amis du travailleur, ils vantent ceux qui tuent notre ouvrier allant quérir là-bas un salaire meilleur, et apportant l'aide de son art afin de multiplier les bénéfices des pasteurs et des laboureurs indigènes, vendeurs de bétail, de peaux, de céréales, toutes choses transportables vers les ports de commerce au moyen des wagons et des loco-

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