PREFACE XXV
C*est une sottise de soutenir que des peintres comme MM. Besnard et Jacques Blanche n'ont point produit d'oeuvres égales aux plus belles des, trois siècles précédents. Mais en se référant au passé, on est tranquille. On s'assure d'avoir l'approbation des timides et des envieux, du troupeau. On est certain de ne pas mettre au pinacle des rivaux. Aussi verrons-nous encore maintes gens disserter, pieusement, sur les épingles à cheveux de George Sand et les poux de Musset, au lieu d'accomplir leur devoir en faisant chérir les pensées contemporaines plus dignes d'attention.
Ces manœuvres déconcertent la grande élite. Elle doute de son temps, de ses concitoyens, de ses valeurs.
C'est un mal extrême.
Comment remédier sinon en replaçant sous les yeux des Français la personne morale qu'est la Nation, avec ses idées d'autrefois, sa science d'aujourd'hui, ses justes espérances de triomphe futur.
Ce livre fut écrit afin que la morale de la France survécût à tant de critiques. Alors que tous crachaient sur leur mère, j'ai tenté d'essuyer sa face et de la couvrir avec une couronne de foi.
La MORALE « f de la FRANCE
Amené sur le tréteau médical, palpé, examiné, commenté, le malade, en cette heure, attire les savants autour de ses cancers, de ses tubercules, de ses fièvres. Il excite les rivalités ardentes des thérapeutes. Les théories se combattent. Orateurs et souscripteurs témoignent bruyamment de leurs préférences. Du fond des cliniques berlinoises et parisiennes, l'Allemagne et la France se défient comme au champ clos d'Algésiras. Réduire le mal typhique, le chancre du fumeur, ou la plaie du pou-
2 LA MORALE DE I.A i x.WCi:
liioii, vaut liiieux pour l'honneur d'une nation que de soumettre les acheteurs marocains au devoir d'acquérir exclusivement sa camelote. Et c'e&l un signe de moralité supérieure que cet élan des masses vers ceux qui tentent de les guérir. Les Segond, les Doyen, les Pozzi, les Koch, les Florand, les Behring, susciteront bientôt autant de foi que les apôtres des \ icilles religions quand ils amendaient les ulcères des multitudes accourues vers les piscines miraculeuses, avec des bouches prêtes aux abjurations comme aux serments nécessaires.
Toute religion commença par ces enthousiasmes d& souffrants qui cherchaient de l'espoir.
Le Christ n'a point omis de ressusciter Lazare avant de mourir lui-même sur la croix. Aujourd'hui, les médecins préparent au culte de la Science, par des moyens pareils. Et cela d'autant plus que les panacées empruntent leurs références dans les laboratoires du biologiste, du chimiste et du physicien. Depuis quelques années, la médecine propre est cultivée par les intelligences autant que les lois des Forces naturelles. De la radio-activité on exige un traitement propre aux cancers superficiels. Aussitôt, les théories supérieures relatives à la composition de la matière sont établies, vulgarisées. Les physiciens décrètent qu'elle est un mouvement assez rapide pour qu'il offre seulement l'impression de résistance à nos facultés. Un centime de bronze, assure M. G. Le Bon, est une force qui se contracte et tournoie, qui est capable, si l'on savait la détourner, de mouvoir longtemps un train express et d'épargner ainsi une dépense de soixante mille francs. La substance d'un centime vaut soixante mille francs d'énergie incluse dans les rythmes de sessions, principes de chaque atome matériel en giration. Le soin de traiter une affection cancéreuse
oblige à méditer sur les hypothèses les plus surprenantes de€ biologistes.
Quand les médecins arrêtent les effets de la gastéroentérite, spéciale au nourrisson, par des injections souscutanées d'eau de mer ; quand, par ce moyen très simple, ils obtiennent la prompte cicatrisation des plaies tuberculeuses et syphilitiques invétérées sur le derme, ces cures inattendues contraignent à méditer sur la persistance du liquide marin originel dans la vie des cellules animales. Quiconque s'intéresse aux malades soulagés ainsi, veut savoir la cause du salut. La curiosité s'excite. On étudie la thèse de M. Ouinton, qui démontre l'association de l'eau de mer à notre milieu organique. On apprend qu'un homme est une colonie de cellules océaniques, une manière d'aquarium salé dans lequel respirent, agissent, réagissent toutes les puissances constitutives de notre individu. Nous portons en nous une petite mer équivalente au tiers de notre poids. Telle jeune personne, à qui la balance attribue soixante kilogrammes, contient vingt kilogrammes d'eau marine. Et ce liquide épars dans nos chairs est identique, par ses éléments moléculaires, aux masses qui composent les vagues de l'Atlantique ou de la Méditerranée.
On se rappelle les expériences révélatrices qui signifièrent, il y a peu d'années, au monde, cette évidence. M. Quinton fit saigner à blanc des chiens. Lorsqu'ils parurent morts, il fît remplir leurs veines d'océan. Le lendemain, ces animaux trottaient comme devant. Cinq jours plus tard, ils avaient entièrement reconstitué leur hémoglobine. Ils semblaient plus agiles qu'avant l'épreuve. M. Quinton put ensuite introduire des quantités énormes de ce sérum naturel en plusieurs autres bêtes, de façon à substituer le milieu purement marin au
milieu intérieur dans lequel évoluaient les cellules vivantes. Durant loutc Texpérience, les quadrupèdes demeuraient normaux. Seul, un surcroît d'activité dénonça les phases de la modification intime. Enfin M. Quinlon roussit à faire subsister, dans une flaque de mer, les globules extraits du sang humain. Preuve manifeste d'une indubitable parenté entre le milieu organique et le milieu ncptunien. Car ces délicats globules étaient réputés comme inaptes à vivre hors de leur ambiance ordinaire. Ainsi nous possédons aujourd'hui le sérum essentiel. Si une cause pathologique trouble notre sang, avec la chair qu'il sature et sustente, une simple injection d'océan renouvellera leur vigueur. Quel que soit le mal infligé par le destin au patient, le mode thérapeutique demeure le même ; l'amendement s'accomplit de pareille manière ; le rajeunissement des liquides organiques s'opère selon une constance exacte. Donc, les maladies les plus différentes peuvent être traitées selon cette formule. Rien n'empêcherait, par exemple, de changer le sang des fiévreux typhoïdiques.
L'importance extrême de la découverte fut consacrée par M. Dastre, membre de l'Académie des sciences, lors d'une séance annuelle de l'Institut. Solennellement, le discours de ce savant établit la justification de la théorie consécutive aux travaux de M. Quinton. Il en résulte cette vérité.
A l'origine, la vie organique naquit dans lés eaux qui recouvraient la planète. Le refroidissement du globe étant survenu, il y eut tendance à maintenir la haute température précédente. Ingénieusement, dans la Revue de Métaphysique morale, M. Jean Weber expliqua comment cette préservation de la chaleur ne pouvait être obtenue que par une combustion. Celle-ci récla-
mant, pour se produire, des matériaux et de l'oxygène, il se créa lentement des tubes digestifs et respiratoires, appareils de calorifîcation, qui furent les premières ■ébauches animales. La nécessité de transporter la tiédeur acquise par ces deux fonctions engendra l'appareil individualisme orgueilleux ! Et quel admirable fondement pour la morale de la solidarité, de l'altruisme, de la fraternité sociale î
Tous les êtres, selon la théorie de M. Quinton, comportent une hérédité marine. Nous pouvons compter au nombre de nos ancêtres les molécules de l'océan. Néréides et tritons, nous fûmes enfantés jadis par les vagues, comme la mythologie l'enseigne. Vénus ellemême n'a-t-elle pas jailli du flux avec toute la splendeur de l'humanité parfaite ? Protée, dieu du transformisme, était fils de Neptune et gardait les troupeaux des formes dans les glauques profondeurs. Il semble que le symbolisme grec masque simplement la connaissance très antique de la thèse due à M. Quinton. Les fables de rHellade la pressentirent.
Depuis cet âge lointain, si la vie se métamorphosa en une variété de types innombrables, elle ne se dépourvut jamais de sa substance première. Dans les os et les ■chairs, elle concentre le sel des plus vieux océans ; elle y maintient la température initiale. Et voici le principe nouveau que l'on peut déduire de ce contact.
En face du transformisme aujourd'hui triomphant, indiscuté, en face de l'idée que Lamarck et Darwin inaugurèrent, une autre vérité s'instaure. A la vie mobile et plastique dans ses formes extérieures, à la vie en perpétuelle évolution, s'ajoute la vie profonde et certainement immuable du milieu marin.
Ecoutons plutôt M. Daslre parlant aux membres de l'Institut :
« Le sel ne nous a été ici qu'une occasion de montrer le souci que prend la nature d'assurer la fixité de tous les constituants essentiels du sang, et même de ses conditions physiques. Dans ce liquide nourricier, tout est constant en qualité et en quantité, aussi bien chez les animaux que chez l'homme. La nature si changeante, si variée dans les autres domaines, devient ici un modèle de constance. Une si remarquable fixité, mise en regard de la variété des formes animales, des genres de vie et des habitants, nous avertit que nous sommes en présence d'une loi naturelle de haute importance. La signification en apparaît bien vite, si l'on consent à prendre le mot de sang, comme tout à l'heure le mot de sel, dans son acception la plus étendue. Il s'agit d'assurer l'invariabilité de la vie élémentaire.
« Chez tous les vertébrés, le taux du chlorure de sodium, dans la liqueur sanguine, est sensiblement le môme. La proportion, constante dans une même espèce, ne varie pas de plus de deux millièmes (de 8 grammes à 6 grammes par litre) quand on passe des mammifères aux reptiles et aux poissons.
«... Mais ces variations qui, en elles-mêmes, ne sont pas négligeables, sont insignifiantes en comparaison de la diversité prodigieuse des formes spécifiques et des changements du milieu cosmique. Les êtres vivants diffèrent infiniment plus par leur morphologie que par leur physiologie. L'obéissance à la loi d'adaptation rég-it les formes animales ; la résistance à l'adaptation régit la vie animale...
« ... A mesure que le milieu devient plus fixe, la vie est plus parfaite : la supériorité physiologique de l'ani-
mal se inesiuc au degré de celte fixité. A mesure qu'elle est plus rigoureuse, l'être animé est rendu plus indépendant des contingences extérieures, des changements del'alimentation et des vicissitudes du monde ambiant. Et l'homme, enfin, peut vivre dans tous les climats, sous toutes les latitudes, au milieu d'une nature hostile, parce qu'il y transporte, avec son milieu sanguin, fixe^ le home héréditaire, familier et confortable, auquel sont habitués ses éléments anatomiques, seuls dépositaires de la vie...
« ... Si l'on met cette unité du fonds vital en regard de l'infinie variété des formes, des structures des aspects, on ne peut s'empêcher de comparer l'œuvre delà nature à celle d'un fondeur qui jetterait, dans des moules spécifiques, à chaque instant modifiés et adaptés aux besoins du jour et aux suggestions de l'heure présente, un métal toujours le même. Et ainsi, en face du transformisme illimité, effréné, éperdu, des formes zoologiqucs, se dresse, en un saisissant contraste, la fixité relative du fonds physiologique. »
Devant la loi d'évolution posée par Darwin, une loi de fixité s'édifie. Parallèlement, elles dominent toutes les manifestations de l'être.
Or, que l'on songe à l'influence prodigieuse de Darwin, et de sa pensée sur tous les esprits scientifiques, littéraires, artistiques et politiques ; que l'on compte les hypothèses et les systèmes construits à la suite de cette donnée fort exclusive ; que l'on suppute,. en outre, les multiples conséquences morales et spirituelles de la formule trouvée par M. Quinton ; et l'on imaginera combien les philosophies, les lettres, les arts,. la politique, peuvent s'exercer en commentant et en symbolisant le principe de fixité, en considérant, sous leurs
mille aspects, les origines et les destinées de THomni Océanique. Une fois de plus, le principe de transformation et le principe de tradition sont recommandés par la science comme les deux forces indispensables à la vie, à celle des sociétés, aussi bien qu'à celle de l'individu.